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"Des Zigotos chez Crapoto"


Christine Destours Stéphane Servant

Interview de l’auteur et l’illustratrice

Stéphane Servant nous parle de sa démarche d’écriture.

Comment s’est effectué le choix de l’œuvre Galeries Lafayette ?

Au tout début du projet, nous avons réuni avec les éditeurs un certain nombre de reproductions d’œuvres de Jean Dubuffet. Le choix devait répondre à deux critères. Le premier, que l’œuvre résonne en moi, qu’elle m’emporte, m’émeuve, me fasse rêver ou me questionne car sans cela, il ne pouvait y avoir d’écriture. Ensuite il fallait que le tableau choisi induise une narration tout en laissant une place à l’imaginaire. C’est la série des tableaux dont fait partie Galeries Lafayette qui a été gardée car ce sont des instantanés de la vie quotidienne, avec des rues, des boutiques, de nombreux personnages et des mots disséminés dans le décor. Le bouillonnement de ces scènes est déjà porteur de centaines d’histoires différentes. Le grand magasin m’a semblé idéal comme arrière-plan pour raconter une histoire qui pourrait avoir lieu aujourd’hui.

Comment avez-vous procédé dans votre méthode d’écriture, votre inspiration ? Vous a-t-il fallu beaucoup vous documenter sur Dubuffet pour en comprendre la démarche ?

J’ai toujours été attiré par l’Art brut. C’est l’art des pauvres et des fous où seule l’impulsion importe, loin des normes, des académismes et des exigences du marché. La création pure est le centre de tout. J’aime la spontanéité, la force du geste inconscient et l’anticonformisme de Dubuffet. Pour rester cohérent avec le concept d’Art brut, j’ai donc choisi de ne pas trop me documenter. J’ai simplement visité quelques musées et je suis parti des connaissances que j’avais. Tout comme le peintre face à sa toile, l’idée était de conserver dans mon écriture cette force et cette liberté.

Qu’apporte la contrainte de la collection “Pont des arts” ?

Écrire à partir d’une œuvre picturale reconnue impose de ne pas trahir l’esprit de l’artiste. Il faut en comprendre la sensibilité pour retranscrire l’univers, tout en se détachant pour lui donner une nouvelle résonance. C’est à la fois très angoissant et extrêmement excitant.

Pourquoi le récit se passe-t-il à la “cambuse” et non à la ville ? Pour dire que tout est pollué par l’esprit de consommation…

La cambuse est le lieu où l’on entrepose les vivres sur un bateau. En argot, c’est aussi une petite maison un peu misérable. C’est là que vit Pili-Pili, à l’extérieur de la ville, loin de l’agitation et des modes. Un peu comme un pirate sur son navire, coupé du monde, comme un malade mental enfermé dans sa chambre… ou comme un artiste isolé dans son atelier.

À travers les amis, il est question de nombreux thèmes dont l’autorité, la guerre, l’économie, la télévision, la publicité… Toute cette “folie” résonnera-t-elle dans la tête des lecteurs comme une prise de conscience du trop de consommation qui n’apporte finalement pas ce dont on manque ?

Prise de conscience ? Non, je ne crois pas au “livre médicament” qui pourrait du jour au lendemain nous révéler des vérités à côté desquelles nous serions passés. En fait, c’est plutôt le contraire. Je crois en l’inconscient, à des mouvements souterrains très lents qui font que l’on change et évolue en permanence. À mon sens, cette transformation ne s’appuie pas sur des leçons ou des morales mais plutôt sur des émotions qui font surgir des interrogations. Dans cette optique-là, tout participe à cette évolution : un livre, un film, un tableau, mais aussi un oiseau dans un arbre, un rayon de soleil sur un trottoir, un visage croisé au milieu de la foule…

D’où vous est venu l’état d’esprit “zigotos, crapotos” ? Le choix du niveau de langue, l’utilisation de mots méconnus des enfants d’aujourd’hui ?

Paradoxe… D’un côté, les mots se retrouvent figés dans le ventre de grosses choses à l’aspect menaçant que l’on appelle dictionnaires. Ils sont sacralisés. Et malheur à celui ou celle qui ne respecte pas ces tables de la loi. Et d’un autre, le marketing, dans la publicité ou la politique, s’empare régulièrement des mots et les détourne à sa guise, jusqu’à en dissoudre parfois le sens premier à force de les rabâcher. Et entre les deux ? Rien ? L’écrit serait-il donc réservé aux savants ou aux publicitaires ? Et on se désole que les enfants rechignent à lire et à écrire ! L’idée était donc, comme Dubuffet ou l’OuLiPo le faisaient, de retrouver la liberté du langage, de s’amuser des sonorités et des associations, de montrer que les mots peuvent être autre chose que de petits animaux rébarbatifs. Rendre l’écrit ludique pour que chacun puisse mettre sur des mots inconnus ses propres images ! Et pourquoi ne pas aller consulter un dictionnaire ensuite…

Pili-Pili refuse les quatre premiers amis parce qu’ils sont trop “violent”, “cher”, “compliqué”, ou “pas pratique”. Les enfants ont-ils un instinct de survie, se dirigeant par eux-mêmes vers les belles choses ?

Pili-Pili est un grand rêveur et c’est ce qui le pousse à refuser les propositions de la vendeuse. Mais Pili-Pili est un être de papier et dans la réalité, cela ne se passe pas ainsi. Les enfants composent avec le monde qui les entoure. Et ils prennent ce qu’on leur présente parce que c’est l’unique réalité. La guerre et l’exclusion font partie de leur univers. Tout comme l’amour et la poésie. Il n’y a rien à fuir puisque tout est là, en même temps.
En fait, tout est affaire de regard. On peut trouver du beau au coin de toutes les ruelles grises. Il suffit de savoir s’émouvoir de peu, de laisser une place au sensible. Et l’on peut aussi s’indigner et se rebeller contre les injustices et l’ordre établi. C’est ce que faisait Dubuffet. Sa peinture, bien que souvent joyeuse et colorée, est un pied de nez (pour rester poli) aux institutions culturelles, aux marchands d’art, à l’oppression intellectuelle et psychiatrique.

On peut qualifier votre texte d’engagé vis à vis de l’esprit de consommation forcenée auquel la société est confrontée : vous poursuivez la démarche jusqu’à l’extrême : l’achat d’un ami. Cela correspond-il à une vision pessimiste du monde ?

Pessimiste ? Ce serait dommage d’écrire pour la jeunesse ! Non, justement, j’ai beaucoup d’espoir pour le monde de demain ! Quant à savoir si c’est un texte “engagé”, comme dans une farce, j’amplifie les travers grotesques d’une société mais je ne donne pas de vérité. Je laisse le lecteur apporter ses réponses. Donc je dirais plutôt que je propose un point de vue un peu impertinent et décalé. C’est ce qu’il y a de fabuleux dans les livres : on découvre qu’il y a mille et une façons de voir les choses. En voici une, le temps d’une histoire et au lecteur de s’en emparer… ou pas.

Le Zarbi qui dort sous les cartons fait penser à quelqu’un qui est à part (un sans domicile fixe, un étranger ?) mais que Pili-Pili découvre, lui, tout curieux qu’il est. Tous deux s’assemblent parce qu’ils se ressemblent plutôt que de s’intéresser à tout ce qu’il y a autour…

À sa façon, Pili-Pili est lui aussi en dehors de la société. La preuve : il vit dans une cabane, il n’a pas d’ami et il ne succombe pas aux sirènes de la publicité ! Le Zarbi, lui, prend ce qu’il y a à prendre dans ce grand magasin : un petit coin douillet et l’occasion de s’amuser. Mais effectivement, il n’est pas dans le mouvement. Il ne peut et ne veut pas y être. Pourquoi ? Je ne sais pas vraiment… Peut-être est-il pauvre ? Étranger ? Fou ? Et si c’était tout simplement par choix ? Alors forcément, quand ces deux personnages se rencontrent, ils se reconnaissent dans ce non conformisme. Du coup, puisqu’ils sont deux, ce qui apparaissait comme une sorte de folie et d’exclusion se transforme en bien précieux et partagé.

Votre récit pose aussi la question de la solitude de l’enfant. Malgré tout ce qui l’entoure, sans ami, la vie est moins drôle. Pensez-vous que l’individualisme actuel crée davantage de solitude ?

Je crois qu’il faut retrouver cette notion du “collectif” qui est à mon avis indispensable pour donner du sens à nos vies et à nos sociétés. Mais je reste tout de même très attaché au concept de liberté individuelle. C’est le résultat de mouvements qui ont permis à des générations entières (et aux femmes plus particulièrement) de se libérer du carcan d’une société ultra normée et paternaliste.

Comment avez-vous reçu les illustrations de Christine Destours ? Vous ont-elles surpris ?

Les illustrations de Christine, comme mes mots, viennent faire résonner l’univers de Dubuffet. J’imagine que ça été un véritable défi de trouver le “ton” juste mais elle y est parfaitement arrivée. Travailler pour la collection “Pont des Arts”, c’est pour l’auteur une aventure très excitante et exigeante. J’adore cette idée de pont entre plusieurs artistes, entre les créateurs et les lecteurs.

Faites-vous lire vos récits à des proches, enfants avant de les transmettre à l’éditeur ?

Non, à de rares exceptions près, cela ne m’arrive jamais.


Christine Destours nous parle de sa démarche d’illustratrice.

Connaissiez-vous la collection “Pont des arts” ? Le principe du travail sous la contrainte du sujet augmente-t-il la difficulté de créer ?

Je connaissais la collection “Pont des Arts” que j’affectionne tout particulièrement. Je me suis proposée à L’Élan vert qui m’a immédiatement parlé du titre de Dubuffet, connaissant mon goût pour l’Art brut.

Que pensez-vous du choix de l’œuvre Galeries Lafayette ?

J’apprécie cet artiste depuis mes débuts aux Beaux-Arts, j’ai donc tout de suite accepté de rentrer dans cette aventure avec cette œuvre. Je trouvais alors palpitant de participer à faire découvrir l’univers de Dubuffet aux enfants. Le choix de l’œuvre m’a paru pertinent, la gamme éclatante de couleurs, le foisonnement de formes et de silhouettes montrent la richesse de l’univers de Dubuffet tout en étant représentatif de l’univers de surconsommation cher au peintre.

Comment avez-vous reçu le récit de Stéphane Servant ? Comment s’est déroulée votre démarche de création pour à la fois coller à la collection et se détacher du peintre ?

Le récit de Stéphane Servant m’a plu dès la première lecture. Je l’ai trouvé rempli d’humour, de tendresse et gardant un regard critique face à la société de consommation. Je me suis alors baignée dans l’univers de Dubuffet, j’ai pris le temps de digérer et “d’oublier” car il ne s’agissait pas de peindre comme lui. Le texte m’a aidée à faire ce travail. Je me suis concentrée sur le rythme, la succession d’images, sur ce que mes illustrations pouvaient raconter en plus du texte.

Quelle technique avez-vous utilisée pour réaliser vos illustrations ? On voit en arrière-plan des pages de journaux, des graffitis : dans quelle intention ?

J’ai naturellement utilisé le collage et la peinture pour réaliser les originaux. J’ai l’habitude d’utiliser cette technique et je savais qu’elle se rapprochait de la façon de travailler de Dubuffet. J’ai donc commencé par coller des images d’un vieux livre sur mon papier avant de travailler mon fond en couleur. Ainsi j’ai obtenu des traces et des sortes de graffitis en arrière-plan qui allaient nourrir le bouillonnement de ce grand magasin. Je pouvais alors poser mon décor et faire apparaître mes personnages.

Comment sont nés vos personnages ?

J’ai essayé de trouver des personnages simples, ridicules et émouvants en même temps… Je les ai cernés de noirs à l’image de ce que faisait Dubuffet et de ce qu’apprécient les petits lecteurs qui aiment cette lisibilité.

Comment avez-vous appréhendé la démultiplication des figures et objets ? Pourquoi avoir choisi de reprendre tel ou tel élément du tableau ?

Comme un clin d’œil à Dubuffet, le personnage principal porte sur chaque page un chapeau, accessoire que j’ai également utilisé sur des personnages anodins et sur des présentoirs. J’ai ainsi repris les présentoirs d’objets du grand magasin, ces formes rondes et ovales qui semblent flotter dans l’espace tout en représentant l’intérieur du magasin. Ces formes chères à Dubuffet participent à la cohésion de l’ensemble visuel du livre.

Le récit de Stéphane Servant est aussi gai qu’engagé tout comme vos illustrations sont à la fois gaies et sombres. Y a-t-il une part cachée liée au message véhiculé par le peintre ?

En effet, les illustrations sont gaies par le choix des couleurs et des formes arrondies mais elles sous-tendent en même temps une acidité révélant la dénonciation de la surconsommation.

Que voudriez-vous que l’on retienne de vos illustrations ?

J’aimerais qu’elles accrochent, interrogent et fassent rêver les enfants. Qu’elles les préparent tout naturellement à la découverte du tableau final.

Avez-vous eu une visée pédagogique ?

Ce livre peut être un point de départ à des ateliers plastiques dans des classes d’enfants, il me semble.

Montrez-vous vos illustrations à des enfants, proches pour recueillir leur avis auparavant ?

Je ne teste pas mes illustrations quand je réalise un livre sauf auprès de mes propres enfants qui ont ce privilège !