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"Drôle d’engin pour Valentin"


Rémi Saillard  Géraldine Elschner

Interview croisée

Géraldine Elschner, auteure, et Rémi Saillard, illustrateur, nous parlent de leur démarche de création.

Motivation, inspiration, démarche

CRDP. Comme pour Monet et les deux albums qui lui sont dédiés autour d’une œuvre ou de ses séries, vous doublez sur Vinci. Vous approfondissez donc. Comment est née l’idée de Valentin ?

Géraldine Elschner. Valentin est né il y a longtemps : une petite histoire écrite pendant des vacances très pluvieuses dans une ferme du Nord. Désespéré de voir son mouton rétrécir à chaque averse, le berger lui construisait une drôle de machine pour le mettre à sec et le texte se terminait par : « C’est ainsi que naquit le premier parapluie. » Le texte n’avait pas convaincu, il a dormi dans mes tiroirs pendant des années. Par la suite, j’ai découvert un superbe livre sur les carnets de croquis de Léonard de Vinci, et ai repensé à mon berger. J’ai donc ressorti le texte, l’ai modifié, et voilà ! Mais pourquoi cette idée du mouton qui rétrécit, je ne sais plus. Une machine malheureuse sans doute qui avait vu un pull de laine diminuer de moitié !

CRDP. La démarche de la collection « Pont des arts » a-t-elle été une contrainte ?

Rémi Saillard. Comme j’ai l’habitude de réaliser des ouvrages didactiques ou documentaires, la contrainte du récit, on en a l’habitude, et de l’œuvre, plutôt agréable, n’a pas été problématique. J’ai surtout imaginé comment mettre en scène le récit qui parle déjà des machines pour créer un résultat vivant.

CRDP. Connaissiez-vous bien Vinci ou a-t-il fallu vous beaucoup vous documenter autour de sa vie et de son œuvre ?

R. S. J’ai toujours fréquenté Léonard de Vinci de loin sans m’être jamais plongé dans son travail précisément. Je me suis donc documenté mais pas totalement non plus car le but n’était pas de faire du Léonard de Vinci ! Il y a donc des clins d’œil mais pas d’imitation…

CRDP. Vous choisissez souvent des animaux comme personnages centraux de vos récits : la rainette pour Monet, le chat et l’oiseau pour Klee, ici le mouton. Êtes-vous influencée par La Fontaine ?

G. E. Les animaux permettent de tout dire, en effet, mais il y aussi une bonne part de mes souvenirs d’enfance qui remontent à la surface. J’ai grandi au milieu d’un grand jardin avec beaucoup d’animaux : des poules, des moutons, des cochons, des chats, un chien, des souris blanches, etc. – un canaris aussi (en cage le pauvre, mais il sifflait très bien, en duo avec mon père !). Les fables étaient donc vécues au quotidien, et tout ce petit monde reprend naturellement sa place dans mes histoires.

CRDP. Comment avez-vous reçu le récit de Géraldine Elschner ? A-t-il été facile de l’illustrer ?

R. S. J’ai trouvé le récit amusant et léger, et portant à l’image par les situations rencontrées par les personnages. Mais pour cet album, il m’a fallu proposer un ou deux crayonnés et images dans un premier temps qui devaient être validés par le Clos-Lucé, partenaires des éditeurs. La première image est celle où le berger dessine sur la grande table : elle donne l’ambiance. C’est bien plus tard que je me suis replongé dans l’illustration de tout l’album et ai réfléchi à tous les cadrages, plans, par étapes.

CRDP. Est-ce parce que c’est une sorte de fable que l’univers graphique semble naïf ?

R. S. En réalité le dessin est très construit : les mises en scène et les plans sont posés, il y a un rythme de l’image. Je n’ai pas cherché à créer quelque chose de naïf, mais les différentes étapes ont créé ce style. La colorisation d’ailleurs a apporté une toute autre ambiance aux crayonnés initiaux. Ce style est adapté au récit et j’en change selon les histoires…

De l’œuvre à l’album : une démarche « scientifique » ?

CRDP. Le berger est un scientifique. Est-ce une manière de ne pas catégoriser les gens et leur fonction sociale ?

G. E. Je n’aime pas cloisonner les gens, c’est vrai – une horreur des tiroirs et des étiquettes. Mon berger est tout à la fois : un rêveur, un bosseur, mais surtout un bricoleur, curieux de tout comme Léonard de Vinci qui avait une soif de découverte insatiable. C’est un des points particulièrement passionnant de sa personnalité.

CRDP. Quelle technique utilisez-vous pour vos illustrations ?

R. S. Je réalise la colorisation toujours par ordinateur. Cela est plus rapide, on peut expérimenter davantage.

CRDP. Il apparaît dans le récit que « tout le monde » peut être un petit inventeur. Cela n’est pas si sûr… mais cela dit que toute imagination peut et doit être motivée, développée et enrichie, qui qu’on soit… Il faut juste être curieux !

G. E. Oui, cette curiosité résout bien des problèmes. Il faut être débrouillard, savoir mélanger les choses, les sortir de leur fonction première, bidouiller, cafouiller, faire avec les moyens du bord – un parapluie pouvant devenir parachute parasol ou que sais-je encore, baignoire, pot de fleurs… Le vrai docteur échoue avec son savoir immense mais appliqué de façon rigide. La solution est donc ailleurs.

CRDP. Les couleurs sont largement des pastels, on trouve aussi de grands aplats mouchetés. Comment avez-vous effectué vos choix ?

R. S. J’ai choisi de créer un contraste entre les décors et les personnages. Les pastels renvoient à des décors anciens et donnent le ton (le passage des saisons notamment). Pour le propos, j’utilise le noir et des couleurs plus sombres (voir le pantalon et le béret du berger, la maison lorsqu’il cherche toute la nuit). Les personnages sont plus graphiques, les décors créateurs d’ambiance.

CRDP. La double page 8 est-elle inspirée par les couleurs utilisées par Léonard de Vinci ? Et le dessin très géométrique en référence à son côté scientifique ?

R. S. J’ai voulu transmettre le ton des vieux parchemins sur lesquels écrivait l’artiste. Comme pour le char, je n’ai pas fait de réinterprétation et ai dessiné telle quelle la machine. Si l’enjeu de l’album est d’entrer dans les inventions de Vinci, il ne s’agissait pas pour moi de reproduire sa peinture mais de faire entrer dans une histoire.

CRDP. Comme dans Petit Noun, on trouve l’infiniment petit et l’infiniment grand. Aussi, la toison mouillée donne un effet rétrécissant. Est-il question de sensations et d’observations pour les enfants lecteurs ?

G. E. L’envie de glisser la main dans la toison du mouton – oui ! L’envie de se réchauffer sous un bon pull de laine aussi. L’infiniment petit revient, c’est vrai (même si le mouton a précédé l’hippopotame). Pourquoi ? Je ne sais pas. Peut-être parce que je suis petite, tout simplement. Mais nous sommes tous tantôt grands, tantôt petits selon ce qui nous entoure, lutins et géants à la fois.

CRDP. Vous semblez avoir facilement raccordé les œuvres de Vinci à celles que vous utilisez dans le récit. Votre imagination a-t-elle été motivée par l’inventivité même de l’artiste ?

G. E. Oui, les inventions de Léonard étaient là bien avant mon histoire, il fallait s’adapter – un vrai plaisir. Il a suffi de parcourir cette œuvre incroyable, le mouton en tête, pour trouver les inventions qui pouvaient servir à le mettre à sec d’une façon ou d’une autre. Le parapluie de la première version du texte est devenu parachute – tout y était. Je suis allée au Clos Lucé également, cela visualise merveilleusement le tout (superbe endroit !).

CRDP. Les anachronismes sont-ils volontaires ? À quelle époque se passe l’histoire selon vous ?

R. S. Je ne me suis pas, à proprement parler, posé la question de l’époque. Je n’ai ni voulu faire d’anachronismes, ni voulu les éviter. Les personnages ont des chapeaux du XIXe, les machines du vétérinaire datent du XXe. Je pense que les enfants ne seront pas choqués par ces indices, ils pourront même rebondir dessus, cela fait partie de la liberté de l’illustrateur.

Science et expériences…

CRDP. L’évolution du récit (comme celle de l’animal et du héros) suit ses étapes jusqu’à l’issue. Vue la fin, mieux valait-il laisser le mouton vivre son évolution naturelle ?

G. E. Pourquoi ? La fin n’est pas triste ! Au contraire. Valentin ne disparaît pas, il s’en va découvrir le monde. Un voyage qu’il savoure, surtout en compagnie de la nuage-brebis de ses rêves. Mais tout parachute finit par redescendre un jour – si Léon n’a pas réussi à construire sa machine à voler avant. Donc sur terre ou dans les nuages, ils se retrouveront, c’est certain…

CRDP. Le voyage dans les airs correspond à une prise de distance géographique, mentale aussi, amène à voir les choses autrement et à en voir plus… Est-il question de séparation nécessaire (le mouton de son berger) ?

G. E. Eh oui, prendre le large, décoller le museau de sa prairie à un moment ou un autre est toujours bénéfique. D’autres horizons s’ouvrent à Valentin qui savoure. Les enfants doivent quitter leur nid un jour ou l’autre…

CRDP. On entend toujours la musique de vos mots dans le récit. La « forme » est-elle autant importante que le fond pour créer du sens ?

G. E. Dans les textes légers et drôles, le rythme des mots devient un jeu. Il faut qu’ils rebondissent, qu’ils bougent, qu’ils suivent le mouvement. Donc oui, ils créent une atmosphère. Forme et fond sont indissociables.

CRDP. Un certain humour se dégage aussi des illustrations et des références semblent exister…

R. S. C’est vrai j’aime bien les corbeaux ! J’ai intégré des animaux dans un coin pour donner de la vie au travail, amuser les enfants.
Parfois les scènes et les personnages font aussi Grand-Guignol (le berger avec ses bras immenses). Dans la première image que j’ai dû refaire, le mouton qui court et rétrécit renvoie au travail de Bruegel dans sa Parabole des aveugles qui décompose le mouvement des personnages qui tombent…