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"Fleur de sel"


Stéphane Girel  Géraldine Elschner

Interview de l’auteure et de l’illustrateur

Géraldine Elschner nous parle de sa démarche d’écriture.

Vous avez déjà écrit plusieurs titres pour la collection « Pont des arts » portant sur des peintres ou sculpteur (Monet, Seurat, Klee et Rodin). Fleur de sel est le premier reposant sur une œuvre d’architecture ; comment avez-vous abordé cette œuvre de l’architecte du siècle des Lumières, Claude Nicolas Ledoux ?

C’est la première fois qu’un tel sujet m’était proposé, mais le thème du sel m’a attirée tout de suite de même que la vision de Claude Nicolas Ledoux. J’avais visité le village textile de New Lanark en Écosse il y a des années, je m’étais intéressée au familistère de Godin à Guise, aux phalanstères de Fourier. Cela m’a donc tentée. Des premières idées sont venues rapidement mais il fallait que je voie le site, que je sente les lieux avant de pouvoir vraiment démarrer. Mes vacances m’ont donc menée en Franche-Comté l’an dernier. J’ai pu y rencontrer les responsables du site, discuter avec eux. Ensuite, l’histoire s’est précisée.

L’atmosphère qui se dégage de la saline royale d’Arc-et-Senans est singulière, elle ne laisse jamais indifférente le visiteur qui pénètre pour la première fois en son cœur. Qu’avez-vous ressenti en la découvrant ?

L’harmonie est en effet impressionnante quand on pénètre dans la cour. C’est un endroit très paisible aujourd’hui. Difficile d’imaginer la production de sel dans ces murs, la cour noire de monde, la chaleur des fours, l’épuisement des ouvriers…. Cette ambiance de travail, c’est à Salins-les-Bains que je l’ai retrouvée – visite des bernes, magnifique salle souterraine – d’où mon désir d’intégrer ce second site dans l’histoire. Les deux sont complémentaires pour découvrir ce monde fabuleux du sel. Ce n’est pas un hasard s’ils sont classés ensemble au patrimoine mondial de l’UNESCO.

Avez-vous été surprise par ces bâtiments majestueux conçus pour une usine, très éloignés de la représentation commune d’une industrie ?

Oui, mais c’est justement cette conception idéaliste de Ledoux qui rend le lieu intéressant, même si la surveillance et la rentabilité n’étaient pas oubliés pour autant. Les maquettes du magnifique musée de l’architecte montrent bien le but de son travail, son sens de l’utopie, son désir de perfection.

Le récit historique s’est-il imposé au vu de l’œuvre architecturale de Ledoux, elle-même inscrite dans l’Histoire ?

Oui, il fallait faire vivre le lieu, donc y faire vivre les personnages dans leur contexte historique, celui des premières grandes années d’activité de la Saline. Restait à relier Arc et Salins dont la galerie souterraine m’avait fascinée lors de la visite – l’obscurité et la terre opposées à la blancheur de la Saline. Comme le saumoduc, l’histoire passe de l’un à l’autre. Et puis, il fallait faire vivre le sel, si important à la vie !

Les deux héros de votre récit (Galoup et Charlotte) appartiennent à deux mondes différents dans la société du XVIIIe siècle : fils et petit-fils d’ouvrier, fille du directeur de la Saline. Pourquoi ce choix ? Qu’a-t-il permis dans le récit ?

Il permettait de les faire dialoguer, de présenter les deux aspects des choses : la vie aisée de l’un et la vie dure de l’autre à une époque où la moyenne de vie des travailleurs du sel était de 35 ans ; la production officielle et la contrebande. Tout oppose Charlotte et Galoup, ils devraient être ennemis. Or, ils sympathisent et vont devenir amis, spontanément, au-delà de toutes leurs différences.

Y a-t-il une leçon de vie, une morale à tirer aujourd’hui de votre histoire ancrée dans le passé ?

Ce sont des mots qui me font toujours peur… il n’y avait aucun but au départ ; a posteriori, on peut dire effectivement que l’amitié peut triompher des différences sociales, géographiques, politiques et que les enfants restent les meilleurs médiateurs de la paix, hier comme aujourd’hui. Cela semble très banal mais reste essentiel…


Stéphane Girel nous parle de sa démarche d’illustrateur.

Connaissiez-vous la saline royale d’Arc-et-Senans avant de commencer votre travail d’illustration ?

J’ai un souvenir très flou de ma visite à la Saline. J’étais enfant et mes parents avaient décidé de vacances dans le Jura. Je n’étais pas très curieux de la promenade annoncée et ce n’est qu’une fois sur place que j’ai réalisé où j’étais. Grâce à une collection d’images glissées dans des tablettes de chocolat, j’avais constitué un album des monuments de France. La Saline y figurait aux côtés du Mont-Saint-Michel et de la tour Eiffel. La photo montrait le pavillon du directeur, moi je croyais que c’était un temple protestant, et j’étais un peu effrayé par son austérité !

Claude Nicolas Ledoux voulait concevoir « une architecture capable d’émouvoir et de parler aux sens ». Quelles ont été vos impressions en entrant dans l’enceinte de la Saline ?

Quand je me suis rendu sur place au printemps 2011, j’ai surtout été frappé par une chose : j’étais dans une usine qui cachait bien son jeu !!! Quant à « émouvoir, parler aux sens », il me semble que n’importe quel architecte doit avoir ces buts-là. Peut-être qu’à cette époque, c’était nouveau. Mais je ne crois pas. D’autres magistrales réalisations réalisées bien avant nous éblouissent aussi.
L’implantation des bâtiments de la Saline est surtout fonctionnelle, il n’y a finalement que la Maison du directeur qui fait dans « le chi-chi ». Pour moi, les ambitions de Ledoux se sont heurtées aux finances ; si l’on regarde les plans, on s’aperçoit qu’ils sont beaucoup plus idéalistes que la réalisation finale. Il reste que le lieu, une usine, ne ressemble pas du tout à ce que l’on pourrait penser, l’endroit est humain et calme. Ça devait être un peu différent à l’époque !

L’ancrage historique du récit et les lieux réels qui y sont décrits ont-ils été une contrainte forte à votre travail ? Comment conserver une part de création dans l’illustration d’un récit historique ?

J’aime beaucoup travailler d’après un lieu. Je nourris mon imaginaire d’endroits bien définis pour y faire évoluer des personnages. Autant dire que je suis tout à fait dans mon élément à la Saline. J’ai juste été un peu embêté pour la couverture : il fallait montrer une action, de préférence. Hors, ce qui se passe vraiment se déroule à l’extérieur du lieu (et de plus la nuit). Il a donc fallu inventer une scène dans la cour, au risque de raconter autre chose que le réel contenu…

Les cadrages de vos images mettant en scène la saline royale donnent des points de vue singuliers et inhabituels de ses bâtiments. Comment les avez-vous définis ? Et pourquoi ?

Le but, en me rendant sur place, était d’échapper à la documentation photographique disponible. Mais j’ai bien dû me rendre compte que les angles choisis pour les clichés étaient très pertinents. Les plus intéressants n’auraient pas trouvé de place dans un livre « jeunesse » car ils étaient trop « elliptiques ». J’ai aussi cherché sur différents sites Internet comme Flickr ou Panoramio… J’ai été séduit par de très beaux clichés aux teintes bleutées, mais il était impossible d’y intégrer des personnages. Ces épreuves existent pour elles seules, et c’est très bien comme ça. Finalement, je n’avais qu’assez peu d’images pour rendre l’univers de la Saline, le reste se passant en forêt ou à Salins. Je ne pouvais donc pas faire de gros plans expressifs mais plutôt des plans généraux qui parlent le plus possible… Alors pour « l’originalité » je me suis tourné vers des déformations expressionnistes plus que des points de vue singuliers. C’est un des avantages du dessin par rapport à la photo.