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"Frère des chevaux"

Stéphane Girel Michel Piquemal

Interview croisée

Michel Piquemal et Stéphane Girel nous parlent de leur démarche de création.

De l’œuvre à l’album

Avez-vous dû beaucoup vous documenter sur la Préhistoire (histoire, époque, culture) et la grotte de Lascaux pour écrire ce récit ?

Michel Piquemal. Je suis passionné par la Préhistoire depuis une quinzaine d’années. Je possède sur ce sujet énormément de livres… et même quelques objets de fouilles. Mais bien évidemment, pour écrire ce livre, je me suis replongé dans la documentation…

Stéphane Girel. La documentation m’a été grandement été fournie par les éditeurs, ce qui a été très appréciable. On m’y indiquait quel type d’échafaudage représenter, des images de lampes à graisse, etc. Généralement, je n’aime pas trop me servir de documentation car c’est un frein à la création. Mais la collection « Pont des Arts » se doit d’être précise, même si on a une relative liberté pour le style.

Pourquoi le héros est-il un garçon ? Comment est né Noam Ho dans votre esprit ?

M. P. Chez tous les peuples chasseurs cueilleurs, ce sont les hommes qui chassent. C’est sur eux que repose la survie du clan. Un père rêve donc toujours que son fils (et non sa fille) sera un grand chasseur. Il serait de bon ton aujourd’hui de faire croire aux enfants que les femmes avaient le même rôle que les hommes. Cela nous ferait plaisir de réécrire ainsi l’histoire et la préhistoire… mais je laisse ce soin à d’autres.

Y a-t-il eu une différence flagrante dans le fait de travailler sur l’art pariétal plutôt que sur des œuvres picturales ? Une plus grande proximité peut-être pour un illustrateur ?

S. G. C’est plus rapide et bien évidement plus facile. Le travail sur Giverny était lent et besogneux, c’était bien mieux pour mon entourage qui me voyait travailler. Avec Frère des Chevaux, je me demande s’ils se sont aperçus que j’étais dessus !

Quels matériaux et techniques avez-vous utilisés pour vous rapprocher de la réalité préhistorique… et peut-être des techniques de l’époque (puisque selon les planches, le grain est visible ou il y a des coups de brosse, trace du crayon…) ?

S. G. Je n’ai pas vraiment cherché cela, sinon j’aurais dû travailler sur le roc ! J’ai juste gardé à l’esprit une palette de nuances terreuses, et tenté de conserver quelques parties où le geste puisse être présent. Sinon, c’est de l’acrylique, comme à mon habitude.

Faut-il voir dans le récit une référence à l’allégorie de la caverne de Platon, en version positive ?

M. P. Non, je n’y ai pas pensé. Les grottes sont bien réelles pour ces peuples. Chez Platon, la grotte est juste une construction de l’esprit permettant une métaphore philosophique.

A-t-il été facile de représenter le taureau, les animaux en général ?

S. G. Oh oui, ils sont déjà très interprétés dans la grotte ! C’est d’ailleurs surprenant, les hommes préhistoriques faisaient presque des logos ! Aucune intention de représenter la réalité photographique, c’est fascinant. Ils sont directement passés à l’interprétation de ce qu’ils voyaient. Peut-être trouvaient-ils leurs dessins ratés, qui sait ! Je me suis demandé s’ils dessinaient ailleurs que sur ces supports cachés. Je sais que les traces de dessins à l’extérieur ont peu de chance de nous arriver. Mais cela m’intrigue quand même…

Pourquoi les personnages ont-ils pour la plupart des petits yeux ronds (à l’exception du père) ? De même pour la végétation, pour quel parti pris avez-vous opté étant donné qu’il y a peu de sapins dans cette région ?

S. G. Il m’a semblé que les gros yeux que je réalise pour des mangas ne plaisaient pas à tout le monde (voir l’album Un Oiseau un Hiver, avec H. Kérillis), alors j’ai fait ce choix-là.
En effet, au niveau de l’altitude, la végétation ne correspond pas. Mais les troncs des résineux étaient beaucoup plus expressifs, les éditeurs en ont convenu, alors j’ai pu éviter les feuillus à l’entrée de la grotte, dont l’effet était peu probant.

Choses sacrées

Adhérez-vous à cette idée que le nom peut avoir une importance majeure sur l’individu, dans le cas de croyances ancestrales ?

M. P. Pour de nombreux peuples de chasseurs cueilleurs (je pense notamment aux Amérindiens), le nom que l’on porte (et qui nous est personnel ; il n’est pas celui de nos parents !) a une importance fondamentale. Il nous place sous la protection d’un animal totem. Les Magdaléniens étant des chasseurs cueilleurs, on peut supposer qu’ils y accordaient la même symbolique.

S. G. J’y viens, mais c’est par désespoir amoureux !  Dans le fond, je suis profondément cartésien.

Comment avez-vous trouvé, choisi les noms propres ?

M. P. Il existe des recherches faites par des ethnologues sur les racines premières sonores du langage. Je m’en suis librement inspiré.

Comment avez-vous appréhendé le récit de Michel Piquemal ?

S. G. Il a bien rendu cette atmosphère mystérieuse. On sent la magie présente, c’est habile.

Comme pour le précédent album (Omotou guerrier masaï), vous accordez une large place à la part sacrée des choses et des êtres (croyance, rituels…) Faut-il y lire une invitation à s’y intéresser davantage aujourd’hui où tout perd de sa rareté ?

M. P. Ce qui m’intéresse chez les peuples premiers, c’est leur manière d’être au monde en phase avec la nature, ni supérieurs ni inférieurs… mais dedans, vivant en harmonie avec les forces de l’univers. Le montrer aux enfants me paraît essentiel. Car on ne peut pas bâtir une civilisation uniquement sur la consommation. L’homme a besoin de rites, de mythes et de spiritualité… sinon il ressent un grand vide intérieur.

L’existence de chamans à cette époque n’est pas totalement prouvée. Pourquoi ce parti pris ?

M. P. Il y a dans les grottes ornées des représentations d’humains avec des têtes animales. Je pense comme Jean Clottes qu’il s’agit-là de chamans, tels qu’on peut les voir représentés dans les sociétés chamaniques actuelles (Sibérie, Amazonie, Afrique Noire…).
Nous ne saurons jamais ce qui se passait réellement dans les grottes ornées. Mais la théorie chamanique de Clottes me semble la plus plausible.

Peut-on parler de « fantastique » au sujet de votre récit ? Ou s’agit-il d’une expérience onirique ?

M. P. Non ce n’est pas pour moi du fantastique. C’est la retranscription d’un rite de passage tel qu’il a lieu chez les peuples chasseurs cueilleurs. Pour ces peuples, il s’agit d’une réalité… et le mystère fait partie de la réalité du monde. Nous avons tendance à l’oublier avec nos esprits cartésiens.

Ombres et lumière

Aimez-vous les lieux obscurs, les grottes ? Alors que le récit est plutôt lumineux… pour la renaissance du personnage.

M. P. Je suis fasciné par les grottes, images sans doute du ventre maternel. Elles me fascinent et m’effraient à la fois. On a l’impression lorsqu’on fait de la spéléo que l’on plonge dans un mystère. J’ai d’ailleurs écrit un roman pour adolescents La Pierre des deux mondes qui se passe entièrement dans des mondes souterrains et joue sur cette dualité ombre/lumière.

On voit un jeu sur les ombres et la lumière, comme la présence du feu, éléments liés à l’environnement, la grotte. Comment avez-vous fonctionné ?

S. G. Tant mieux. Oui, la projection d’ombres est très importante. La gageure pour cet album était de faire sombre sans faire triste, sombre mais lisible quand même ! Je ne sais pas si l’équilibre se fait, mais j’ai tenté cela, le principe étant de faire des contours sombres au-delà de la scène, et de rester vif sur le sujet.

De même, pour les tonalités de couleurs, on voit une évolution de planche en planche (à partir du taureau notamment) : comment s’est effectuée cette progression ?

S. G. Il fallait dramatiser la planche du taureau, le rouge collait bien pour ça. Pour le reste, c’est au hasard, si je puis dire, sans y réfléchir.

D’ailleurs, faut-il faire rêver les enfants avant qu’ils ne tombent dans la cruelle réalité ?

M. P. Oui, le rêve, l’imaginaire ont un rôle essentiel dans la formation de l’individu. Ils permettent justement de supporter ce qu’il y a de dur ou d’absurde dans notre condition humaine… s’échapper, transcender…

Traces, transmissions, « pont » entre les arts

Est-il nécessaire de tracer, marquer les choses (dans la pierre par exemple) pour les maintenir éternelles ? comme pour l’écriture des livres…

M. P. Oui, tous les peuples ressentent la nécessité de laisser des traces. C’est une réponse à nos angoisses légitimes de mort et de disparition. Une tentative désespérée d’éternité !

Il est question de transmission ou de passation : Noam Ho témoigne en écrivant sur les parois, le chaman, vieil homme, transmet à ce jeune héros une sorte de secret d’expérience. Maintenir ce genre de lien est-il fondamental pour les familles et les relations ?

M. P. Il n’y a pas de civilisation sans transmission. Si nous attachons du prix à notre civilisation, nous devons en transmettre ce qui l’a faite, sa genèse… C’est essentiel.

Avez-vous davantage préféré travailler sur l’un des deux albums ? Si oui, pourquoi ?

M. P. Non, ce sont deux albums différents, nés de deux fascinations : l’Afrique et la Préhistoire.

Vous en êtes à votre cinquième album dans la collection. S’agit-il pour vous d’un défi, d’un intérêt particulier au concept ou d’aborder l’art pariétal ?

S. G. Est-ce une question piège ? Non, j’accepte ce qu’on me proposait, à moi de me débrouiller avec. J’aime beaucoup ça, et surtout cela m’ouvre car de moi-même, il y a bon nombre de sujets que j’éviterais.

Vous êtes-vous senti plus libre pour l’illustration de cet album (contrairement à Où est passé la rainette ?) et sa réinterprétation vu qu’on sait peu de choses ?

S. G. Oui, quand même, le poids de ces artistes inconnus est nettement plus léger. Et puis, du point de vue technique, bien qu’ils soient très habiles et inventifs, ce n’est que du dessin, cela est donc moins compliqué à rendre que l’évanescence d’un Monet.