Retour à l'album Guillaume et la couronne du cousin Édouard

"Guillaume et la couronne du cousin Édouard"


Charlotte Mollet Muzo

Interview de l’auteur et de l’illustratrice

Muzo nous parle de sa démarche d’écriture.

Avez-vous déjà travaillé à la création d’albums jeunesse à partir d’une œuvre d’art ? En quoi est-ce différent d’une écriture sans la contrainte du sujet ?

Je suis illustrateur pour la presse, où il y a un sujet “imposé” ; cela ne me pose aucun problème, j’en ai l’habitude. J’ai déjà écrit des scenarii pour des dessins animés ayant pour but d’initier les enfants à l’art comme “Une minute au musée”. En ce moment, je fais une série sur les arts premiers.

Quelle a été votre réaction face à ce choix, une tapisserie, et cette histoire de couronnement ?

C’est Charlotte qui en avait envie, elle m’a demandé si ça me convenait. Le projet même du livre était son idée et j’y ai adhéré. Le fait que l’histoire soit déjà écrite facilite les choses.

Le peu d’informations concernant les auteurs de la Tapisserie a-t-il constitué une difficulté pour l’écriture du récit ?

Si j’avais eu des informations sur les auteurs, les choses auraient peut-être été différentes, on aurait pu les évoquer dans l’histoire ; mais ce n’était pas le cas et cela n’a pas été très gênant. Généralement, je me débrouille avec ce que j’ai !

La tapisserie de Bayeux concerne l’histoire de la conquête de la couronne d’Angleterre par Guillaume : le choix du récit autour de la couronne objet (et non du trône ici) a-t-il une intention particulière ?

Je ne mets jamais d’intention - morale, politique ou didactique - dans ce que j’écris. Je ne suis pas un auteur à message. Mon seul objectif est de faire une histoire amusante que les enfants auront plaisir à lire.

Qu’est-ce qui vous a amené à construire un décalage avec l’Histoire ?

Les décalages, j’ai toujours aimé ça. J’aime ce qui est fantaisiste et j’espère que cela se verra dans l’album.

Évoquer les querelles des personnages pour la royauté à travers une dispute quelque peu “enfantine” pour son attribut (la couronne) permet-il selon vous de faire mieux entrer les enfants dans l’Histoire, ou dans l’œuvre d’art ?

En l’occurrence, ce décalage là me semble assez bien adapté puisque c’est un livre pour enfants : il s’agit d’évoquer de façon imagée et légère la rivalité entre rois. Ma question de départ était : que veut Guillaume ? Une couronne. J’ai donc raconté la conquête de l’Angleterre de ce point de vue et la métaphore fonctionne. Finalement, le décalage, c’est la touche “Muzo” si je puis dire : imagination, décalage, et une pointe de moquerie !

Le texte évoque la mort, la guerre, la colère, et aussi la joie… Quelles émotions cherchez-vous à provoquer chez les (jeunes) lecteurs ?

Même si on les trouve, je ne me situe pas dans le registre “émotions et sentiments” mais plutôt dans le registre “jeu et humour”.

Lors de l’écriture, avez-vous pensé à l’utilisation pédagogique de l’album ?

Je savais quel était le but de cette collection : j’ai donc travaillé pour que mon histoire puisse avoir ce rôle. Cela aurait pu être plus déjanté, plus éloigné de l’histoire originale, mais dans ce cas, cela ne rentrait plus dans l’esprit “Pont des arts”.

Le récit met en place finalement une réflexion autour de thèmes des proches des enfants (la promesse, la confiance, la déception) : est-ce parce que vous y êtes particulièrement sensible ?

Si, comme je l’ai dit, ces éléments existent, ils arrivent naturellement dans l’histoire car je n’ai pas eu d’intention particulière. Mon seul souci a été d’écrire une histoire qui se tienne, intéressante, riche en péripéties, avec retournement et chute étonnante.

Comment avez-vous fonctionné avec l’illustratrice ? Avez-vous été surpris par ses choix ?

Je connais bien le travail de Charlotte Mollet, et elle m’avait parlé de ce qu’elle souhaitait faire : j’ai suivi pas à pas la réalisation des illustrations. C’était très agréable ainsi, c’était vraiment un travail d’équipe. De même pour l’histoire, nous nous sommes vus, nous en avons parlé ensemble. Cela a été une collaboration vraiment réussie.


Charlotte Mollet nous parle de sa démarche d’illustratrice.

Pourquoi avoir choisi la Tapisserie de Bayeux ?

De mon enfance, celle des virées en voiture pendant les vacances avec mes parents et mes frères, j’ai gardé le goût, le plaisir de découvrir les dragons, les sirènes cachés en hauteur, gravés sur les chapiteaux de telle église romane, de telle abbaye cistercienne.
La Tapisserie, en réalité une broderie, si elle est un trésor inestimable quant à la connaissance qu’elle nous apporte sur la façon de représenter la vie, est aussi un point fort dans l’histoire de la bande dessinée. Petite, je ne suis pas tombée dans cette bassine. Muzo, lui, s’y est immergé. La Tapisserie a été l’occasion de nous réunir pour inventer quelque chose ensemble. La broderie a tant à nous raconter. J’espère que notre livre donnera aux enfants l’envie de la regarder de près.

Aviez-vous déjà travaillé à la création d’albums jeunesse à partir d’une œuvre d’art ?

Oui. Bleu d’amour (aux éditions Bilboquet), signé ce printemps avec Carl Norac, est en résonance intime avec l’univers des miniatures indiennes et persanes. La broderie m’a d’ailleurs déjà inspirée : l’une des compositions de Eh regarde ! (en 2002 aux éditions T. Magnier) y a son origine. Navratil (paru en 1996, éd. du Rouergue) ne serait pas ce qu’il est sans les gravures sur bois et lino de l’époque du Blaue Reiter.

Comment avez-vous perçu la contrainte du sujet, liée à la collection “Pont des arts” ?

Plutôt que vivre l’œuvre comme sujet de contrainte, je préfère parler de sujet d’inspiration. L’inspiration venue comme ça du bout des doigts sans rien ni devant ni derrière, vous y croyez, vous ? Dans le cas précis de la collection “Pont des arts” menée par L’Élan vert et le CRDP de l’académie d’Aix-Marseille, le choix de l’œuvre est venu de Muzo et moi-même comme un cadeau dont on avait l’envie. Ce métier a de bien qu’il nécessite, pour le faire comme il faut, de se retrouver en état d’enfance. Vient alors la question de savoir si un enfant préfère les contraintes ou les cadeaux…

Comment, à partir de la tapisserie de Bayeux, avez-vous appréhendé votre travail ?

Jouer à l’archéologue, chercher, gratter dans les couches de l’histoire, y déceler une expression, la faire mienne tout en veillant à sa résonance avec l’œuvre d’origine, avec notre époque, m’a emportée, enchantée. Mallarmé a écrit que tout poète cherche à atteindre, au-delà des “langues imparfaites en cela que plusieurs”, celle qui “manque, la suprême”. De ce point de vue, retrouver et inventer une écriture appartenant à chacun de nous et à aucun en particulier m’attire, voire m’excite.
Le temps de ce livre, je me suis glissée dans la peau d’une exploratrice, d’une traductrice.

Le peu d’informations concernant les auteurs de la Tapisserie a-t-il constitué une difficulté pour vous ?

Renseignement pris, il n’existe effectivement que très peu d’informations concernant les brodeurs ni même leur commanditaire, Guillaume, pourtant l’un des plus puissants monarques de l’Europe occidentale.
Le fait que le déroulé, œuvre d’un point de vue propagandiste, s’achève sans représentation du couronnement peut même donner à penser qu’il ne s’est pas couronné, ni ne l’a été. Ce serait presque comme si l’enjeu était ailleurs, non ? Quoi qu’il en soit, la broderie nous parle, nous donne à penser, à rêver seul ou ensemble et c’est si bon de penser ensemble !

Dans quel sens l’univers de Muzo vous a-t-il influencée ?

Le scénario de Muzo, son découpage, puisque lui-même est dessinateur, la manière qu’il a d’infantiliser les adultes m’ont plus que séduite, m’ont poussée dans cette voie. Sa façon d’inventer n’enferme pas, au contraire. L’effet de réversibilité préserve d’un travers qui fait qu’un livre peut devenir mauvais si le lecteur pris en otage se retrouve privé de sa liberté d’inventer.

Quelle technique avez-vous utilisée ?

Tout d’abord, j’ai juxtaposé le découpage du scénario de Muzo et des agrandissements de la broderie. Cela m’a facilité l’accès à l’intention des expressions des personnages. Sur l’original, il y a plusieurs dessinateurs selon les spécialités : on peut distinguer la scène centrale, les bandeaux, les textes. Chacun a sa langue, sa musique. Je les ai écoutés longtemps. Pour éviter le piège de l’imitation, j’ai renoncé à la broderie. Je lui ai préféré une technique qui m’est familière, celle de l’acrylique peint sur acétate. Une fois grattés les deux côtés du trait peint et ce à l’aide d’une pointe, je glisse au-dessous des papiers découpés. Leurs tons chauds suscitent le parfum de l’œuvre. Le trait peint, le fil.

Comment s’est construit le décalage avec l’histoire et l’Histoire ?

Guillaume avait presque 40 ans au moment des faits. Harold lui, 44. Au XIe siècle, c’est un âge très respectable. Guillaume, en fin politique, savait qu’il pouvait rapprocher et unir les deux rives de la Manche. Ce rêve a été caressé par Jules César, réalisé par l’empereur Claude, rêvé en vain par Charlemagne, Philippe Auguste au XIIIe siècle (voir le film Robin des Bois), Louis XVI, Bonaparte, Hitler… Ce rêve a même provoqué, du XIVe au XVe siècle, la Guerre de Cent ans… Avec l’Union européenne et l’Eurostar, le rêve de Guillaume est réalisé.
Cela dit, la réflexion sur la relation à la rivalité s’est imposée à nous très vite. Cette couronne, objectif ultime, symbolise la recherche de ce qui est à atteindre. Pour les uns, elle peut être recherche de vérité ; pour d’autres, elle peut simplement signifier vouloir ce que l’autre a. Tout dépend de la façon dont on voit le monde, la façon dont on envisage sa relation à l’autre. Guillaume exprime ici ces deux aspects. À la fois attiré par les choses de l’esprit et soumis à ses émotions, il pourrait être l’incarnation d’un homme d’aujourd’hui. Le plus décalé des deux, lequel est-ce ? Guillaume ou sa réincarnation ? Guillaume ou son double, Harold ? Ainsi, je préfère parler de multiplicité des vérités plutôt que de décalage. Le jeu des ajouts, des soustractions les unes des autres, se multiplie, et c’est ainsi que l’histoire se fait. J’aime bien l’idée de transmettre cela aux enfants.

Évoquer les querelles des personnages pour la royauté à travers une dispute quelque peu “enfantine” pour son attribut (la couronne) permet-il de faire mieux entrer les enfants dans l’Histoire, ou dans l’art ?

Les enfants, aujourd’hui, ont dans leur entourage des adultes, affublés de titres superbes, qui se comportent de façon irresponsable. Cela fait partie de leur histoire. À l’inverse, la tendance à attribuer une responsabilité d’adultes aux enfants existe aussi. On vit vraiment une drôle d’époque. Les inversions bousculent le bon sens, mènent à sa perte. Il nous revient, à nous adultes, d’en faire notre histoire. Et l’art dans tout ça ? L’artiste est une éponge, dit-on… Qu’il ait cinq ans ou cinquante, il éponge et restitue, puis recommence, comme les Shadocks…

Montrez-vous votre travail à vos proches ou à votre entourage ? Ont-ils une influence sur vous ?

Oui, les remarques de mes enfants, des enfants rencontrés dans les écoles, dans les bibliothèques participent à l’évolution de mon travail. Il paraît que Shakespeare lui-même procédait ainsi !

Que pensez-vous de la démarche de la collection “Pont des arts” ?

La démarche est bonne parce que le concept est ouvert. Si elle peut donner le goût aux enfants, aux adultes, d’entrer dans un musée, un cloître, de s’asseoir dans l’ombre et de contempler l’œuvre, l’objectif est atteint. Dans le silence, se laisser aller à écouter une œuvre peinte, brodée ou sculptée, qu’importe. Le plaisir que l’on en retire est si rare, délicieux. C’est comme d’aller ensemble au cinéma.