Retour à l'album Où est passée la rainette ?

"Où est passée la rainette ?"


Stéphane Girel  Géraldine Elschner

Interview croisée

Géraldine Elschner et Stéphane Girel nous parlent de leur démarche de création.

La motivation pour un nouveau “Pont des arts”

C’est la deuxième fois que vous travaillez autour de Monet. Avez-vous préféré travailler sur l’un des deux albums ?

G. Elschner. Les deux ont été complémentaires : j’avais aimé l’hiver, j’ai beaucoup aimé l’été aussi… Cela m’a permis de découvrir deux aspects différents du peintre : celui qui plantait son chevalet dans la Seine gelée (moins connu mais insolite), et celui qui passait des heures dans son paradis de Giverny. En visitant les jardins, j’avais eu envie tout de suite de traiter cet univers et de “plonger dans l’étang” par le biais d’une histoire, d’autant plus que chacun associe bien plus Monet aux nymphéas et que la question m’avait été posée plusieurs fois : pourquoi la neige et pas les fleurs ? Voilà qui est fait.

Quelles similitudes ou différences avez-vous rencontrés pour ce deuxième album autour du même artiste ? Cela ne vous a-t-il pas fait peur ?

S. Girel. Lorsqu’on jette un regard proche sur l’œuvre de Claude (on s’appelle par nos prénoms depuis quelques mois), cela apparaît comme un fouillis de barbouillage : du vert à côté du violet, des valeurs et des couleurs dans un désordre étourdissant. Puis on recule, et la magie créatrice de l’artiste saute à la figure : l’ensemble fonctionne dans une légèreté solaire, la fraîcheur du jardin se glisse entre chaque coup de pinceau. Son talent est sidérant !
Et non, je n’ai ressenti aucune gêne, l’ambiance est complètement différente dans les œuvres de Giverny.

La multiplicité des œuvres a-t-elle été une contrainte ou a-t-elle favorisé l’inspiration ?

G. E. Elle a été un choix dès le départ. Nous aurions pu bien sûr nous contenter d’une seule vue des Nymphéas comme c’est la coutume dans la collection “Pont des Arts”, mais les différentes prises de vue permettaient d’élargir le champ d’action, de faire le tour du jardin avec Monet et d’en découvrir chaque coin et recoin. Chercher les tableaux correspondants a été un plaisir.

S. G. L’inconvénient majeur était surtout que le livre risquait de ressembler à un diaporama. Mais comme les productions de Monet à Giverny sont toutes très cohérentes de par le sujet choisi, travailler sur plusieurs œuvres n’a pas représenté un souci particulier même si cela m’a imposé davantage de rigueur pour chaque illustration et encore plus de vigilance pour coller à l’esprit “Monet”.

L’inspiration : le récit et les illustrations

Comment avez-vous abordé ce nouvel univers et démarré le travail ?

G. E. L’idée d’une grenouille dans l’étang est née lors d’une conversation avec l’éditrice de Prestel qui publie les “Pont des arts” en allemand et en anglais. Spécialiste de Monet (elle vient d’ailleurs de publier un superbe livre sur Giverny), elle imaginait bien un têtard grandissant au bord de l’eau. L’idée m’a plu, mais les animaux ne faisant pas partie du décor peint par Monet, ma rainette devait vivre un autre destin. Le personnage s’est donc adapté à l’œuvre et au temps : celui de Monet lui-même. Ce n’est que plus tard que j’ai fait le rapprochement avec la Grenouillère, cette guinguette peinte par Monet.

S. G. Comme toujours dans cette collection, les démarrages sont difficiles ! Ma première image cherchait à prolonger le tableau original qui devait trouver sa place dans mon dessin. J’étais très méfiant par rapport à ce choix ; poursuivre l’image de Monet noyait son œuvre dans ma petite illustration. Je ne voulais pas cela.
Également, il fallait “imiter” le style de façon plus prononcée que pour les autres titres de la collection afin que l’ensemble reste cohérent pour l’œil étant donné qu’il y a plusieurs œuvres. J’ai donc repris mes pinceaux et proposé une nouvelle image radicalement différente afin de mettre en valeur le tableau original et ne pas devenir un nouveau petit Monet !
Finalement, pour l’esprit de la collection et le lien aux œuvres de Giverny, le choix des éditeurs s’est porté sur la première version. J’ai donc recommencé à travailler dans un esprit plus proche et en interprétant moins. Le résultat est flatteur pour l’œil, je l’admets, j’ai en partie réussi à assimiler la démarche de l’artiste : du point de vue technique, cela fonctionne. Mais l’apport créatif en regard des œuvres originales est plus faible. Je veux bien être félicité pour la coïncidence que j’ai réussi à créer mais je préfère travailler en ayant une plus grande liberté créative.

Pourquoi avoir choisi une si petite chose, la rainette, alors que Monet peignait d’immenses tableaux ? Une volonté particulière liée au sens du détail ?

G. E. Oui, une petite tache verte dans un immense jardin… c’est un bon guide pour nous faire la suivre de bond en bond, de coin en coin. Et le fait de devoir la chercher à chaque page nous force à regarder chaque buisson, chaque touffe de fleurs. Un détail donc pour découvrir l’ensemble du tableau.

Comment se met-on dans la tête d’une grenouille “amoureuse” de Claude Monet ou d’elle-même ?

G. E. On devient rainette ! Une rainette partagée entre la crainte de se faire dévorer par ce vieux Français qui aime tant la bonne cuisine et le désir de se faire croquer le portrait - un jeu de mots qui a fait démarrer l’histoire. Comment faire pour atterrir sur la toile ? En se plaçant au bon endroit, sous le nez du peintre. Et que faire s’il ne vous voit pas ? Attendre qu’il se fasse opérer des yeux, ou prendre des risques… et terminer comme Narcisse. Une fleur de plus dans le jardin de Monet !

Êtes-vous allé à Giverny ? Cela aurait-il changé quelque chose ?

S. G. Non, je n’ai pas eu ce privilège. Je ne sais pas quoi penser, j’aurais peut-être été déçu. Je dis cela parce qu’étant enfant, le jour ou j’ai visité le Palais du Facteur Cheval, j’ai trouvé ça tout riquiqui !

Comment avez-vous fait pour entrer dans la démarche de représentation des effets, des reflets, des fragments, à la manière de Monet ?

S. G. J’ai essayé de regarder à la loupe, j’ai essayé de peindre debout sans l’appui de mon poignet sur une table, j’ai essayé de peindre plus grand que je ne le faisais auparavant. Cela a été un réel plaisir. La peinture produite à Giverny est très solaire.

Questions de pédagogie

À qui est destiné cet album ? Aux jeunes enfants du cycle 1 ? Peut-on encore le lire au cycle 3 ?

G. E. Le livre n’est pas que pour les plus jeunes. On peut chercher la grenouille avec les plus jeunes, mais aller plus loin avec les plus grands. Où est la différence entre la réalité – notre grenouille en plein milieu de la feuille – et ce que voit Monet ? Ce n’est pas le motif qui compte, disait-il, mais ce qu’il y a entre le motif et lui. Un point de départ pour aborder l’impressionnisme, la biographie du peintre, son grand amour des fleurs, la botanique – jusqu’à découvrir la vie des batraciens !

Pourquoi avoir choisi d’insérer tous ces jeux de mots rigolos au sein de l’écriture poétique ? Les petits ne les capteront pas forcément spontanément. Mais c’est une belle démarche d’apprentissage.

G. E. Il fallait que le texte rebondisse autant que la grenouille. Le rythme était donc important. Tout est jeu dans cette histoire : les mots, la chasse à la grenouille dans les illustrations, la course du modèle derrière son peintre qui ne la voit pas, etc.

Travailler sur ces œuvres vous a-t-il fait davantage aimer ce peintre que vous aimiez “normalement” à l’époque de la première réalisation ?

S. G. Ah oui, ça sûrement ! Il a fallu que je prenne beaucoup sur moi pour oublier le dessin pur. Tout devait tenir debout sans architecture. Cela peut échapper mais réaliser une image qui se tienne sans trop de verticales et d’horizontales n’est pas facile du tout. Les panachés de feuillages sont comme des nuages de barbapapa, il y a peu à dessiner. Monet, lui, sait le faire, et avec quelle magie !

Qui est la rainette pour vous ?

S. G. La muse de Monet.