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"Jeumagik"


Joanna Boillat Hélène Kérillis

Interview croisée

Hélène Kérillis, auteure, et Joanna Boillat, illustratrice, nous parlent de leur démarche de création.

Motivation, inspiration, démarche

CRDP. Vous êtes restée fidèle à une partie de l’histoire et du mythe d’Orphée : dans quel but ?

Hélène. Kérillis. Cela a été un plaisir pour moi de travailler sur ce mythe d’Orphée, un des plus riches et des plus mystérieux de l’Antiquité grecque. Orphée incarne la puissance magique de la musique, mais aussi l’amour fou, puisqu’il a osé défier la Mort en descendant aux Enfers pour essayer de ramener à la vie sa femme Eurydice. Voilà un héros d’une haute valeur humaine, plus susceptible de nous éclairer, à mon sens, que les conquérants dont la célébrité repose sur des exploits guerriers, donc sur la violence. Il est rassurant de compter parmi les figures tutélaires d’une société un héros mû par autre chose que par le culte de la force.

CRDP. Comment s’est effectuée votre démarche étant donné la double contrainte du récit et de l’œuvre ?

Joanna. Boillat. Je me suis principalement basée sur le récit d’Hélène Kérillis dont je connaissais déjà le travail. Je suis partie de l’ambiance du conte, en essayant de faire des passerelles, étant donné que le récit décrit l’œuvre de façon assez précise par l’intégration de détails. Je n’ai pas voulu me laisser trop envahir par l’œuvre de référence car elle existe déjà par elle-même. Pourquoi refaire de la mosaïque ? J’ai choisi de placer des motifs géométriques là où le texte s’y prêtait, lorsqu’il y a le jeu notamment, et me suis plutôt intéressée à la palette de couleurs de la mosaïque. Je laisse aux enseignants le soin de réaliser des activités artistiques proprement liées à la mosaïque ce qui plaira aux enfants.

CRDP. Avez-vous été influencée par une actualité politique pour écrire ce récit qu’on peut qualifier d’engagé ?

H. K. L’actualité internationale a évidemment joué un rôle : à l’époque où j’ai écrit ce texte, des révolutions contre des dictateurs étaient à l’œuvre dans le monde… Le pouvoir absolu d’un tyran sur des milliers de gens me révolte. Il est nécessaire qu’existent des contre-pouvoirs, ou une séparation des pouvoirs : c’est cela qu’on appelle la démocratie. Alors oui, c’est une prise de position politique.

CRDP. Connaissiez-vous la période gallo-romaine et cette œuvre ou avez-vous dû beaucoup vous documenter ?

J. B. Je ne connaissais pas particulièrement cette œuvre. Alors je me suis rendue au musée de l’Arles antique pour la voir de près. C’est toujours intéressant de découvrir l’œuvre exposée, dans son contexte. En réalité, lors de ma formation aux Arts déco (ENSAD), j’étais en section « art mural » et j’avais donc déjà rencontré la technique de la mosaïque. Cette visite m’a permis de découvrir d’autres œuvres de la même période.

CRDP. Pourquoi avoir choisi le lion, le roi des animaux, connu pour son autorité justement, comme personnage central et dictateur ?

H. K. Le lion s’est imposé comme roi des animaux à la fois parce qu’il est présent sur la mosaïque et parce qu’il s’agit d’une bête sauvage carnivore connue pour sa férocité. En faire un héros positif m’a toujours semblé une aberration…

CRDP. D’où est venue l’idée d’intégrer un jeu dans lequel le tricheur a toute sa place… ?

H. K. La forme de la mosaïque m’a tout de suite fait penser à un plateau de jeu du genre Jeu de l’oie : les cases proposent un cheminement avec embûches, surprises bonnes et mauvaises, comme un parcours de vie, avec ces accidents heureux ou malheureux. Bref une métaphore de la vie. Dans cette métaphore, le tricheur symbolise ceux qui s’affranchissent des règles communes, des lois qui régissent la société des hommes et nous permettent de vivre à peu près harmonieusement ensemble. Les tricheurs sont donc les voleurs, les escrocs, les menteurs, les assassins, les dictateurs, etc…

CRDP. Comment avez-vous reçu le récit d’Hélène Kérillis ?

J. B. J’étais contente d’avoir à illustrer un récit un peu engagé comme l’est celui d’Hélène. Ce côté impliqué dans une certaine actualité m’a intéressée même si habituellement je réalise des illustrations de textes qui portent plus à l’onirisme ou à la poésie.

CRDP. Quelle technique utilisez-vous habituellement ? Avez-vous changé pour cet album ?

J. B. La base de mon travail s’effectue toujours à la gouache. Il m’arrive de rehausser les tons aux crayons de couleur ou d’utiliser le collage de papiers, tissus. J’ai gardé ma technique en faisant des clins d’œil au récit et à la mosaïque notamment avec la présence des cailloux, des éclats de la couronne, etc.

Jeu, magie et musique

CRDP. Où est passé le pigeon en chef à la fin ?

H. K. Ce qui m’intéressait dans le pigeon, c’est qu’il est dit « voyageur » : ainsi, il est vraisemblable qu’il sache ce qui se passe à l’autre bout du monde. Voyageur, il est à même de s’enfuir quand la révolution éclate… ou de se ranger du côté des opposants : je n’ai volontairement pas répondu à cette question laissant à l’imagination ou à la réflexion du lecteur le loisir de donner un prolongement à l’histoire…

CRDP. D’un côté la mosaïque est pleine de petits morceaux, d’un autre votre dessin est plutôt épuré ? Dans quel but ?

J. B. En effet, mon dessin est plutôt graphique et éloigné de la technique de la mosaïque. J’ai voulu créer un contraste évident entre le royaume aride et la luxuriance du jardin magique. En réalité, je ne voulais absolument pas copier, créer un monde dans un autre monde par jeu d’imitation d’une technique. Mon interprétation est plus libre car j’aurais trouvé absurde de donner directement aux enfants ce qu’ils doivent découvrir peu à peu. Peut-être à leur manière, j’ai lu, j’ai vu… et j’ai fait. Ils pourront s’interroger tout au long pour dire ce qui dans le récit ou les images convoque la mosaïque.

CRDP. C’est un jeu qui fait perdre au roi son total pouvoir par magie. N’est-ce pas pessimiste comme issue ?

H. K. Le lion perd son pouvoir à cause de deux facteurs : d’abord un processus magique, et là, nous sommes clairement dans le conte. Ensuite parce que les opposants s’unissent contre lui : la résistance suppose l’union. Et cela, ce n’est pas du tout « gagné d’avance » lors des révoltes contre un dictateur !

CRDP. Pourquoi avoir attribué un costume blanc à Orphée ?

J. B. Cette idée s’est imposée à moi sans que j’y réfléchisse. La tonalité dans la mosaïque se rapproche davantage de la couleur de la pierre, plus beige. Peut-être ai-je pensé malgré moi à la classique toge blanche de l’époque romaine…

CRDP. « Sa musique est si belle qu’on en oublie d’être sauvage » : la phrase est très belle mais aussi très dure. Face à la sauvagerie, la musique suffit-elle à adoucir les mœurs comme on dit ?

H. K. La musique symbolise ici la meilleure part de l’être humain, qui permet de vivre ensemble dans l’harmonie. C’est ce vers quoi nous devons tendre, en dépassant notre « sauvagerie » naturelle, car nous sommes des animaux, des singes primitivement régis par la loi de la jungle, c’est-à-dire la loi du plus fort et du plus violent. Je ne veux pas dire que la musique joue un rôle ponctuel de divertissement, mais qu’elle nous rappelle, si nous l’avions oubliée, la voie à suivre. Et puis c’est une façon imagée de parler, une litote, comme dans l’expression « elle a oublié d’être bête », pour signifier qu’elle est très intelligente. Celui qui « a oublié d’être sauvage » est donc devenu très civilisé…

CRDP. La lionne vient rétablir sa justice en voulant récupérer ses enfants, métaphore des femmes qui auraient davantage l’esprit de justice et de responsabilité ?

H. K. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : dans les prisons, sur cent détenus, il y dix femmes et quatre-vingt hommes. D’où vient la violence dans les sociétés humaines ? Vous avez la réponse.

CRDP. La douceur de certains traits, l’expression même des animaux en contraste avec la dureté du récit sont-elles là pour précisément toucher les enfants ?

J. B. J’ai amené les personnages vers mon univers graphique. Et en effet, je voulais créer une forme d’empathie à l’égard de ces animaux sans liberté. Le roi est grand et dominateur, les animaux tristes car soumis et privés de liberté.

CRDP. La dernière phrase « À quoi ça sert de régner tout seul sur rien ? » sonne comme une morale même si le lion semble encore bien naïf face à ses abus… Quelle est votre volonté dans cette chute ?

H. K. Chefs de guerre, chefs religieux, dictateurs politiques confisquent la liberté et règnent par la terreur. Mais si personne ne leur obéit plus, leur pouvoir s’effondre. Ainsi se révèlent la vanité, le vide du pouvoir, que signifie l’expression « tout seul, sur rien ».