Retour à l'album Kalia sous les étoiles

"Kalia sous les étoiles"


Cécile Geiger Didier Dufresne

Interview de l’auteur et de l’illustratrice

Didier Dufresne nous parle de sa démarche d’écriture.

Van Gogh est-il un peintre que vous appréciez, duquel vous vous sentez proche ? Le travail d’écriture a-t-il été facile à construire ?

J’ai été initié à Van Gogh par mon père, qui fut aussi mon instituteur. J’aime beaucoup ce peintre et j’avais eu déjà l’occasion de traduire pour d’autres éditions un album australien pour enfants qui parlait de Van Gogh. Il m’aurait été impossible d’écrire à partir d’une œuvre qui ne me plaisait pas. Le tableau choisi, Les roulottes, est une telle invitation au voyage que je n’ai pas eu de difficulté à écrire le texte.

Le récit (avec la communauté gitane) s’est-il forcément imposé au vu de l’œuvre Les roulottes, campement de bohémiens aux environs d’Arles ? Comment est née l’idée de cette rencontre entre Kalia et Paul ?

Je ne saurais expliquer exactement comment cela m’est venu. Pour moi, c’était assez évident. J’ai personnellement rêvé de suivre des cirques itinérants dans mon enfance. Je vis donc mes rêves en écrivant.

D’ailleurs comment vous est venu le titre de cette histoire, le choix du prénom de l’héroïne ? S’est-il agi d’opposer “Kalia” (à consonance orientale) à “Paul” (un nom plus commun) ?

Un tableau de Van Gogh s’intitule, La Nuit étoilée, on passe une nuit à la belle étoile… Quant à “Kalia”, c’est un prénom gitan que j’ai choisi pour sa musicalité. Je n’ai pas cherché à l’opposer à Paul, plus commun. Mais je vous remercie de m’en avoir prêté l’intention !

Vous faites se rencontrer deux univers totalement différents, voire opposés : une famille réduite (père/mère/enfant unique), étroite d’esprit et intolérante, et une communauté, ouverte, gaie, plus chaleureuse, comme pour parler d’isolement et de solidarité. Visez-vous à transmettre aux enfants certaines valeurs à travers la lecture et la leçon implicite ?

Instituteur pendant plus de vingt ans, j’estime que j’ai donné assez de leçons comme ça. J’écris comme je ressens, en essayant d’être le plus naturel possible. Mais bien sûr, mes propres valeurs se retrouvent dans mes textes. Que mes lecteurs fassent eux-mêmes la part des choses…

D’ailleurs, a-t-il été difficile d’écrire le rejet de l’Autre ?

Hélas, le rejet de l’autre est si “banal” que j’ai imaginé facilement les situations de rejet auxquelles Kalia a été confrontée. J’espère seulement avoir été juste.

Pensez-vous que les enfants sont naturellement ouverts, tournés vers l’autre, comme le petit Paul, et que c’est l’éducation qui peut rendre méfiant et fermé ?

Pour moi, c’est évident !

Les rencontres, les voyages semblent ici former l’esprit et le cœur, procurer joie et bonheur. Pourtant cela ne va principalement que dans un sens, de Kalia à Paul (elle voyage, c’est elle qui est généreuse avec lui) : comment avez-vous fabriqué ce personnage ? Avez-vous eu une vision précise de cette héroïne ?

Ce sont des questions que je ne me pose pas en écrivant. Je ne “fabrique” pas des personnages, ils se créent au fil de l’écriture sans que je maîtrise de façon consciente ce qu’ils sont. Ce sont eux qui commandent, je ne suis que leur porte-parole. Par certains côtés, Paul me ressemble d’ailleurs un peu.

Avez-vous fait lire votre histoire à des proches, enfants ? Aviez-vous des attentes par rapport à sa réception ?

Mon épouse est ma première lectrice. Bien qu’elle ne soit pas du tout dans le milieu de l’édition, elle a un regard très sensible sur les textes. Et elle ne me ménage pas ! Je crois me souvenir qu’elle a apprécié… Sur ce sujet, je ne voulais surtout pas être montré comme un “donneur de leçons”. J’essaie d’éviter au maximum la facilité et de ne pas céder à l’auto-censure.

Que pensez-vous de la démarche de la collection “Pont des arts” ?

Pour les lecteurs, c’est une façon détournée de connaître l’univers d’un artiste. Pour l’auteur, c’est un vrai plaisir de partir “à l’aventure”. J’ai la chance d’avoir la confiance de l’Élan Vert et du CRDP de l’académie d’Aix-Marseille et je ne compte pas m’arrêter là. Un projet est en cours, mais il est trop tôt pour en parler…

Avez-vous été surpris par les illustrations ? Cela a-t-il changé votre vision de l’album ? ou de Van Gogh ?

Je n’ai pas le plaisir de connaître Cécile Geiger. Elle a apporté avec elle son propre univers et sa vision de l’œuvre de Van Gogh et j’apprécie beaucoup l’ambiance colorée de l’album. Il est très difficile pour un auteur de parler de l’illustration. J’ai moi-même des images dans la tête quand j’écris et elles ne correspondent évidemment pas à celles que je découvre sur l’album. Il me faut un certain temps pour gérer ça.


Cécile Geiger nous parle de sa démarche d’illustratrice.

Quelles ont été vos impressions lorsqu’il a été question de travailler sur Van Gogh ? Est-ce un peintre que vous appréciez, duquel vous vous sentez proche ?

Je l’apprécie effectivement mais je ne m’en suis jamais inspirée. J’ai même découvert l’intégralité de son œuvre en travaillant sur Kalia. Je ne me sens pas si proche de Van Gogh car ce que j’aime dans mon travail personnel et d’édition, c’est de travailler sur les personnes, les portraits, et le mouvement : Van Gogh, lui, travaille principalement le paysage (il y a rarement des personnages dans ses peintures). C’est donc plutôt une belle rencontre et c’est une demande assez gratifiante de la part de l’éditeur. Du moins je l’ai pris comme tel !

De nombreux tableaux de Van Gogh traversent Kalia plus que Les roulottes, campement de bohémiens aux environs d’Arles : pourquoi ce choix ?

Il m’a semblé évident d’intégrer des clins d’œil. D’abord, cela m’a facilité le travail d’appropriation des peintures de Van Gogh mais surtout j’ai trouvé que le sujet s’y prêtait. Du moins je l’ai envisagé comme tel puisque cela ne dérangeait pas l’éditeur.

On retrouve les couleurs, les tons, comme des touches du peintre : cela a-t-il été une contrainte pour vous ?

L’éditeur choisit, pour cette collection, un illustrateur en fonction du peintre. Il me semble donc qu’il m’a proposé ce travail car je correspondais au sujet ! Cela n’a donc été nullement une contrainte mais au contraire une source d’inspiration et je l’ai pris comme un jeu !

La nature, les fleurs, les animaux sont présents et mis en valeur tout au long, en rapport avec le récit sans doute mais aussi pour rendre les couleurs, les mouvements. Y avez-vous apporté une attention particulière ? Avez-vous également voulu embellir le récit (absence du père, attitude des gendarmes…) ?

J’ai voulu qu’on trouve toutes sortes d’éléments propres à Van Gogh dans mes illustrations. Il m’a aussi semblé important d’alléger le récit qui, effectivement, est assez lourd de sens ; par exemple, on ne voit pas le père à part dans l’image d’introduction de l’histoire. Il ne m’a pas paru intéressant de me placer de son point de vue car les enfants veulent être avec le héros. On entend le père, il est présent par ses propos. C’est suffisant. Les gendarmes sont un clin d’œil à une peinture de Van Gogh ; ainsi ils semblent sortir d’un autre temps ! C’est moins dramatique… Le choix de cette nature du sud, de ces animaux donne un côté affectif à l’histoire et permet aux enfants de davantage se projeter.

On retrouve dans vos illustrations l’influence des couleurs (chez vous elles sont beaucoup plus vives que celles du tableau), des techniques (traits brossés d’un côté, traits vigoureux, mais pas d’utilisation pointilliste comme les feuilles des arbres du tableau) de Van Gogh mais avec une large place laissée à votre interprétation. Comment avez-vous procédé dans ce travail entre contrainte et liberté ?

Je ne pense pas qu’il faille plagier le peintre, et je n’en aurais pas le talent ! L’éditeur a pensé que je pouvais correspondre au sujet par ma façon de traiter la couleur, le cerné noir autour de mes éléments ainsi que par mes traits vigoureux. En aucun cas, il ne m’a paru intéressant de faire “comme Van Gogh”.

On trouve également des symboles qui peuvent retentir comme des échos à l’Histoire, à l’actualité (d’autres formes d’intolérance par exemple l’étoile dans la main de Paul) : voulez-vous à transmettre certaines valeurs de façon implicite (ou explicite) à travers votre travail d’illustration ?

Effectivement, avec du recul maintenant que je vois cette “étoile jaune” dans la main du garçon, c’est frappant ! Ce travail de réflexion doit être fait en classe. Lorsqu’on lit l’histoire, ça ne vient pas immédiatement à l’esprit surtout à l’esprit d’un jeune enfant qui n’a pas d’élément pour comprendre… Malheureusement l’intolérance se vit au quotidien et je crois que cette histoire vise juste.

Pensez-vous que les enfants sont naturellement ouverts, tournés vers l’autre, comme le petit Paul, et que c’est l’éducation qui peut rendre méfiant et fermé ?

Oui, oui. J’interviens souvent en classe. Pour tous les âges ! Eh bien les enfants racistes naturellement, cela n’existe pas. On peut être méfiant lorsqu’on ne connaît pas mais une fois la barrière franchie, on s’habitue et les différences s’effacent. Je me souviens d’une anecdote : je me baladais dans une ruelle d’Agadez au Niger, loin de tout touriste, et soudain, un très jeune enfant me croise : il crie et part vite se réfugier chez lui. Sa sœur me regarde en riant et me dit : “Tu es la première blanche qu’il rencontre de sa vie.” Ce sont les parents qui nous disent lorsque l’on est petit : “Celui-ci est comme-ci… Attention, méfie-toi.”

Avez-vous montré vos dessins à des proches, enfants ? Le retour que l’on vous fait vous influence t-il dans votre travail ?

J’ai trois enfants. Ils regardent mon travail, je leur demande souvent leur avis surtout qu’ils sont petits et donc sincères ! Ainsi je prends très souvent en compte les retours sauf lorsqu’ils ne me semblent pas justifiés, bien entendu !

Que pensez-vous de la démarche de le collection “Pont des arts” ?

Je trouve que cette idée de partir d’un tableau est excellente ! Immédiatement, on entre dans le tableau lorsqu’on le regarde. C’est très parlant pour un enfant d’aborder l’art de cette façon.

Le résultat final vous a-t-il fait changer de regard sur l’œuvre de Van Gogh, sur votre œuvre même ?

Non ! Van Gogh est un peintre génial. Mais je n’en suis pas une adepte. Je suis davantage touchée par son histoire que par son œuvre. Je me sens plus proche des expressionnistes et de certains impressionnistes tel Bonnard. En matière de pointillisme, j’apprécie Maurice Denis. Ces couleurs sont extrêmement douces, ce que je ne sais pas faire !