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"L’Assassin du calendrier"


Delphine Jacquot Christine Beigel

Interview croisée

L’auteure, Christine Beigel, et l’illustratrice, Delphine Jacquot, nous parlent de leur démarche de création.

Inspirations

CANOPÉ Aix-Marseille : Christine, vous êtes à l’origine du choix de l’œuvre. Delphine, quelle a été votre réaction face à ce choix ? Aimez-vous l’époque du Moyen Âge ?

Delphine Jacquot. Ayant un intérêt pour les miniatures - celles-ci m’ont d’ailleurs beaucoup inspirée dans mes autres albums -, je me suis très vite retrouvée dans ce choix et il m’a semblé audacieux et judicieux de faire découvrir cette œuvre aux enfants. J’aime l’époque du Moyen Âge dans l’histoire de l’art, pour ses compositions détaillées, ses perspectives frontales et ses gammes de couleurs.

Christine Beigel. Ce texte sur les Très Riches Heures du duc de Berry est le premier que j’ai écrit pour la collection « Pont des arts », avant même Moi, princesse Marguerite (d’après Les Ménines de Vélasquez) il y a près de cinq ans. La réalisation de l’album a pris du temps, mais le résultat, selon moi, est à la hauteur de ces quelques années d’attente ! Drôle de pied de nez pour un livre d’heures rythmé sur les mois du calendrier. Mon choix s’était alors porté sur cette œuvre car elle est d’une richesse inestimable. C’est un vrai documentaire d’époque : enluminures, livre unique, témoignage de la vie au XVe siècle, lieux précis. Tous les acteurs de la société médiévale y sont représentés. Jamais il n’a été question pour moi de choisir une enluminure, mais bel et bien le calendrier dans son ensemble. L’intérêt des Riches Heures consiste à montrer un cycle complet, une année entière, au gré des saisons.

CANOPÉ : avez-vous dû beaucoup vous documenter à propos de l’élaboration du calendrier, de l’époque et du mélange des genres ?

C. B. Une fois que j’avais une idée globale de l’album que j’allais écrire, je me suis documentée sur chaque mois de l’année, prenant des notes sur les travaux saisonniers et les scènes de la vie bourgeoise mises en avant par les frères de Limbourg, les châteaux, les paysages représentés. Je me suis ensuite penchée sur la société médiévale et ses acteurs, leurs rôles dans la littérature de l’époque. Évidemment, j’en ai profité pour réviser toutes ces formes littéraires du Moyen Âge que sont le fabliau, le rondeau, la ballade. Tout cela a nourri le fond et la forme de mon texte.

D. J. Je connaissais les enluminures des frères de Limbourg mais pas réellement l’utilisation liturgique du manuscrit. Il m’a donc fallu beaucoup de documentation pour déchiffrer, par exemple, les symboles inscrits dans le demi-cercle ou encore pour mieux comprendre les scènes représentées. Les difficultés et les contraintes rencontrées ont été enrichissantes dans l’élaboration du projet, tant sur les sujets que sur le traitement de la couleur. Si cette période nous est lointaine, les enluminures restent intemporelles : ce sont de véritables illustrations qui nous racontent des histoires, celles de la vie quotidienne de l’époque et, dans leur intention, elles ne sont finalement pas si éloignées de mon travail. Toutes les recherches effectuées autour des douze enluminures m’ont aidée à me réapproprier ces différents thèmes, à les adapter au texte et certains éléments deviennent ici des indices, des clés pour la lecture.

CANOPÉ : comment s’est fait le lien entre l’histoire policière et le calendrier ?

C. B. Le rythme du calendrier a donné le rythme de mon texte, à découper en douze « chapitres », un par mois. Les thématiques développées dans la littérature du Moyen Âge, dont celles de la mort et des croyances (lutte Dieu/Diable, Paradis/Enfer, Bien/Mal, etc.) m’ont poussée vers le polar. J’avais d’ailleurs mon titre bien avant d’écrire mon texte : L’Assassin du calendrier. Un tueur en série m’a semblé parfaitement adapté à la situation car il s’agissait de raconter une histoire qui sorte du quotidien (et si possible qui aurait un écho auprès des collégiens, mes futurs lecteurs) pour effacer le côté documentaire et historique du livre d’heures.

D. J. Le texte de Christine Beigel m’a plu par son écriture, ses références et sa démarche. La trame du calendrier, dans sa structure, était tout à fait appropriée et il existe peu d’albums, me semble-t-il, qui abordent ce type de récits. La question du calendrier était en effet toute la complexité du projet ! Trouver le juste équilibre entre l’évocation des œuvres et mon interprétation a pris du temps. Les illustrations sont donc restées proches des miniatures, mais les éléments se sont organisés différemment, de façon ludique.

Technique et choix

CANOPÉ : Delphine, comment avez-vous géré la diversité de lieux pour réaliser vos illustrations, sans compter qu’il y a aussi la miniature à représenter ?

D. J. La diversité des paysages et des architectures a nécessité un travail de recherche et d’observation. J’ai choisi de les dessiner à l’identique, pour donner un certain rythme à l’ensemble, ou de les recadrer afin de recentrer le propos. Il a été décidé de mettre les deux visuels en complémentarité sur les doubles pages d’abord car après plusieurs essais, le choix paraissait cohérent et car ils permettent deux niveaux de lecture. Le travail d’illustration s’est ainsi fait en deux temps, afin de développer au mieux cette double narration.

Même question Christine pour les multiples personnages et actions…

C. B. C’est une fois bien documentée que j’ai pu définir mes personnages (un peu de chaque groupe de la société médiévale), les lieux, les temps, les actions. J’avais tout ce dont un auteur a besoin pour écrire un roman : les réponses aux questions qui, quand, où, quoi, pourquoi, comment. Une fois que j’avais mes personnages, je devais leur attribuer un rôle. Auteure et lectrice de polars, je n’aime pas quand l’assassin est complètement méchant et le gentil gentil-gentil. La perfection est l’ennemi principal du roman selon moi. Il n’y a pas d’histoire s’il n’y a pas d’imperfection ou de problème dans un rouage a priori parfait. Le nœud dramatique de L’Assassin du calendrier est son point de départ : la lutte entre le bien et le mal (mais quel bien et quel mal ?). Voilà comment j’ai réfléchi à mes personnages.

L’assassin : quand on écrit un polar, on doit savoir dès le départ qui est l’assassin. J’ai mis de côté le bourgeois, trop facile - le paysan, trop attendu (la littérature du Moyen Âge le désigne comme le coupable idéal de tous les maux de la Terre, le considérant et le décrivant comme un sauvage ou même une bête), le chevalier (j’avais besoin de sa figure forte et positive pour en faire mon enquêteur). Restait le saint, le religieux. Par sa croyance même, on ne peut imaginer qu’il puisse commettre de tels crimes. Et c’est là tout l’intérêt du personnage, sa duplicité.

Les victimes : qui dit assassin dit meurtre, meurtres en l’occurrence et donc victimes. Les frères de Limbourg m’ont facilité la tâche en me proposant chaque mois une victime potentielle ; je n’avais qu’à choisir parmi les personnages représentés et la scène évoquée. Tout était déjà dans l’œuvre ! Il me suffisait d’observer, et de me mettre dans la peau de mon assassin : pourquoi telle ou telle personne ? Mon criminel, encore une fois, ne tue pas au hasard, il « sauve » du mal, punit celui qui selon lui a péché, abrège des souffrances, etc.

L’enquêteur : le chevalier Jehan, représente bien entendu l’intelligence, la force - il ne lâche pas l’affaire malgré son impuissance à arrêter le criminel - mais il est aussi celui qui arrive trop tard, celui qui subit, en quelque sorte, qui court, qui galope après le temps. Encore un clin d’œil au calendrier. Jehan se rapproche chaque mois davantage de l’assassin, grâce à sa capacité de déduction (qui sera peut-être aussi celle du lecteur s’il interprète bien les indices du poème et de l’illustration), mais il ne réussira jamais à le devancer.

CANOPÉ : on ne voit pas les visages des morts, ceux des vivants semblent sans aucune émotion, laissant place à une certaine froideur, compensée peut-être par la présence des animaux…

D. J. Je n’ai pas souhaité représenter les victimes de façon trop frontale, le texte et le contexte m’ayant naturellement amené à faire ce choix. Tout est dit dans le récit, l’intérêt n’était donc pas de retranscrire mais de suggérer. Les personnages, dans les enluminures des frères de Limbourg, sont très peu expressifs et j’ai choisi de conserver leurs traits stoïques afin de leur donner un peu de distance face aux meurtres, qu’ils restent impassibles, plus forts et plus malins que le diable lui-même. J’aime dessiner les animaux et ils apportent beaucoup dans la narration. Ici, ils ont leur place et jouent un rôle tout comme les personnages. Les oiseaux volent et suivent le mouvement des villageois apeurés, les moutons se blottissent dans les jupons d’une paysanne tandis que les chiens profitent du banquet. Ils participent au récit et racontent autrement.

CANOPÉ : cette palette de couleurs correspond-elle à vos travaux habituels ? Christine, comment avez-vous reçu les illustrations de Delphine ?

C. B. Elles sont magnifiques, les couleurs des frères de Limbourg, si représentatives de l’art au Moyen Âge, sont extraordinairement bien rendues par les crayons de couleurs (une technique inattendue et bienvenue, elle apporte beaucoup de douceur à l’album). Je souhaitais que l’illustration, tout comme mon texte, contiennent des indices, pour que l’album soit aussi un jeu, que le lecteur mène l’enquête. Delphine Jacquot les a glissés avec beaucoup d’astuce. Les semi-circonférences de la page de gauche sont une merveilleuse idée, elles permettent de faire le décompte des victimes et de rappeler non seulement l’indice pour celui qui ne l’a pas trouvé, mais aussi, une fois de plus, le temps qui passe. Et bien sûr, de visualiser le Diable (il est toujours là, même si le texte n’en parle pas). Je trouve qu’il y a une véritable unité, un beau dialogue entre le texte et l’illustration. J’espère que le lecteur le verra.

D. J. La gamme de couleurs est lumineuse, chatoyante et fait toute la singularité de cette œuvre. J’ai donc adapté ma palette et travaillé aux crayons de couleurs afin de refléter au mieux les enluminures.

CANOPÉ : comment avez-vous construit les indices liés à l’enquête policière et qui deviennent autant des indices poétiques pour le récit comme pour les illustrations ?

C. B. L’enquête policière est rendue possible par la présence d’indices répétés, les missives. J’ai ponctué mon texte de ces lettres poétiques. Chaque vers renvoie à un mois pour former un poème inspiré du rondeau médiéval.
Sa forme fixe est composée de 12 à 15 vers, chacun de 8, 10 ou 12 syllabes, et ce sur trois strophes. Le rondeau était un divertissement à l’époque, il était écrit pour plaire et distraire. Dans mon cas, l’auteur du rondeau ne cherche pas à amuser, mais bien au contraire à effrayer, répandre la mort, prévenir (il ne défie pas l’enquêteur, mais veut être arrêté malgré lui, c’est encore une fois la part du bien en lui qui lutte contre le mal qu’il fait). Il m’a paru difficile de faire rimer le vers de janvier avec celui de février, et ce jusqu’à décembre. J’ai donc travaillé rythme, rimes et sonorités sur chaque vers, comme je l’ai pu. Ce qui donne, mis bout à bout, ces trois quatrains :

Janvier emporte les branches cassées. 10
Février cache l’idiot sous son manteau. 10
Mars saigne quand on taille la vigne. 8
Avril fait renaître l’amour en péril. 10

Mai enfouit les enfants dans la forêt. 10
Juin fauche la voleuse de foin. 8
Juillet coupe le blé et tond ses moutons. 10
Août rapace chasse ses oiseaux à la trace. 10

Septembre cueille le raisin en tournoi. 10
Octobre sème les farces à la volée. 10
Novembre gave de glands les porcs. 8
Décembre sombre sonne l’hallali. 10

D. J. Ce sont les détails qui apportent du sens. Il faut entrer dans les images, s’y attarder, pour comprendre leur intérêt. Certains motifs sont réutilisés et leur dimension devient alors symbolique, en corrélation avec le texte. Composer mes images est donc très vite devenu un jeu. Les indices se trouvaient déjà, pour la plupart, cachés dans les miniatures et je devais tout simplement les isoler ou les détourner.

CANOPÉ : pourquoi une telle fin ? Que voudriez-vous que les jeunes lecteurs retiennent ?

C. B. Je voulais que ce soit l’assassin lui-même qui mette fin à cet engrenage infernal. Le meurtrier se sauve, rachète son âme et se rachète envers ses victimes en emportant le Diable avec lui dans la Mort. Je fais donc écho au cycle de vie des frères de Limbourg par un cycle de mort. Il ne s’agit pas donc pas de retenir quoi que ce soit, mais d’immerger le lecteur dans une œuvre et une époque, avec ses codes sociaux. Je lui propose de goûter une ambiance polar aux couleurs sombres sous les dorures des enluminures. De lui suggérer que les rouges renvoient au sang versé dans l’histoire, que les bleus se parent de mystère, que les jaunes, les bruns et les verts rendent la nature encore plus présente et soulignent le temps qui passe. Le texte fait parler les couleurs, tout comme les illustrations rendent plus vivante et véridique l’histoire. J’espère enfin que le lecteur se prendra au jeu de l’enquête, qu’il voudra découvrir l’assassin.
La multitude d’indices et de précisions qui parsèment texte et illustrations le mèneront peut-être à se pencher avec attention sur chaque mois du calendrier des frères de Limbourg, pour en décrypter toute la richesse.