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"L’Enfant aux pistolets"


Bruno Pilorget Michel Séonnet

Interview croisée

Michel Séonnet, auteur, et Bruno Pilorget, illustrateur, nous parlent de leur démarche de création.

La motivation pour un album “Pont des Arts”

Michel Séonnet. J’ai découvert la collection “Pont des arts” lors d’un salon du livre. Quand les éditeurs m’ont demandé si cela m’intéressait de travailler sur la collection, j’ai tout de suite parlé de cette œuvre, La Liberté guidant le peuple de Delacroix.

Bruno Pilorget. Cette collection “Pont des Arts” exige de l’illustrateur qu’il se sente bien à sa place et qu’il ait une bonne raison de se lancer dans l’aventure.
Pour Hokusai, La Grande Vague demandait un travail épuré, en particulier un trait fluide à l’encre et au pinceau, ce que je fais dans mes carnets de voyage. Pour Omotou guerrier Masaï, je pense qu’il était préférable d’avoir vu les sculptures d’Ousmane Sow, chance que j’ai eue dès 1987, à Dakar. Cela a été encore une fois un sacré défi ! Comment oser aborder la peinture du grand Delacroix ? Comme pour chaque “Pont des Arts”, il fallait que je trouve ce décalage qui me permette d’être à l’aise. Très vite j’ai pensé à un esprit “carnets de voyage” dans le Paris de 1830 afin de suivre Gavroche dans son univers de gamin de la rue et de faire référence à ce que j’admire le plus chez Delacroix, ses carnets.

Une familiarité ancienne avec Delacroix

M. S. J’ai en effet un rapport particulier à Delacroix. D’abord, je suis son voisin. J’habite à proximité de sa maison de Champrosay, en bordure de la forêt de Sénart où il allait dessiner les arbres qui habitent nombre de ses tableaux, notamment les magnifiques chênes que l’on retrouve dans Combat avec l’ange de l’église Saint-Sulpice à Paris. Si bien que lorsque je vais marcher dans cette forêt, c’est un peu en compagnie de ses toiles. Et si, prenant le RER C, je m’arrête à la gare d’Austerlitz, je n’ai qu’à marcher jusqu’au Jardin des plantes pour voir les lions qu’il est venu là aussi dessiner. Bien sûr, chênes et lions ne sont plus ceux qu’il a vus. Ce sont pourtant les mêmes. Il se trouve aussi que j’ai passé beaucoup de temps dans le nord du Maroc, et particulièrement à Tanger. Les carnets de Delacroix m’y ont accompagné et j’ai vu beaucoup de lieux dans la lumière où il les avait croqués.

L’inspiration

M. S. La Liberté guidant le peuple a été une manière de retrouver Hugo, via le personnage de héros, “l’enfant aux pistolets”, futur Gavroche. L’enfant fait la force du tableau de Delacroix, Hugo en fait une icône : icône de tous les gamins délaissés, gamins pauvres, gamins des rues. C’est ainsi que m’est venue l’idée du gamin “Sans-Nom”.
Le personnage de l’institutrice est très lié à mon épouse ce qui explique pourquoi j’ai fait du personnage de la Liberté une maîtresse d’école. Ma femme, ancienne professeure de lettres dans des quartiers populaires, a donné l’essentiel de sa vie pour permettre à ses élèves de faire de la lecture et de l’écriture une arme pour qu’ils deviennent des hommes et des femmes responsables et dignes. C’était une combattante. J’ai toujours pensé à elle devant le tableau de Delacroix, ce que j’explique sur mon site.

B. P. Le style de Michel Séonnet m’a donné envie de travailler à l’encre et à la plume, pour obtenir une vivacité du trait, mais aussi créer une référence au graphisme de l’époque (les encres de Delacroix et de Victor Hugo). Oui, le style de l’auteur m’inspire ce que je disais dernièrement à une auteure qui s’en étonnait d’un ton mi-amusé, mi-dubitatif. À moi de m’étonner de cette absence de culture de l’image parfois chez certains auteurs, heureusement peu nombreux. J’en profite pour dénoncer certaines présentations d’albums comme étant le livre d’un écrivain, illustré par…
Cela me révolte et je monterais bien sur la barricade ! C’est un mépris et une méconnaissance du travail des illustrateurs qui ne sont pas là juste pour “faire joli”, accompagner ou aider à la lecture. Nous avons la prétention d’être également des auteurs.

Un éloge de l’éducation

M. S. Si cet album est un hommage à mon épouse décédée il y a peu, il est également une déclaration à tous les enseignants qui luttent jour après jour contre l’abêtissement généralisé, le mépris de la culture. Aujourd’hui dans bien des quartiers de notre pays, enseigner c’est être sur une barricade. Faire que tous les enfants et les jeunes aient accès à une lecture qui ne soient pas seulement utilitaire, qu’ils découvrent que dans et par les mots se jouent tout à la fois le devenir de leur intelligence et leur liberté est une tâche majeure des enseignants, quelle que soit la guerre de mépris et de suppression de moyens que les nouveaux Charles X lui livrent. Dans les écoles, les collèges, les lycées, les “trois glorieuses” peuvent se passer chaque jour.
Il m’a intéressé aussi de suggérer en quoi la littérature qui s’empare des événements les fait véritablement exister. Delacroix donne réalité à ce gamin sans nom entrevu sur une barricade auquel Hugo, ensuite, donne pleine existence en lui conférant un nom. Un des sujets de cet album, c’est aussi le chemin de l’écriture.
Cet album est, bien modestement, une manière de dire que la lutte pour le droit aux mots, à la langue, à l’instruction, est toujours d’actualité. Si le personnage de la Liberté est à ce point lié à l’instruction, c’est que je crois profondément que la lecture et les livres nous rendent libres. Un jeune de la rue avec qui je travaillais m’a dit un jour : “Celui qui n’a pas les mots, il se fait toujours avoir.” Alors, aux livres, citoyens !

Questions de style

M. S. Il m’est arrivé à plusieurs reprises de travailler avec des gens de la rue, d’écrire avec eux. Je reviens du Maroc où j’ai fait des ateliers avec de jeunes migrants sub-sahariens, mineurs, passés pas des routes terribles. Me touche toujours, chez ceux-là, comme chez beaucoup de gosses des quartiers populaires, ce mélange de violence et de tendresse que l’on retrouve dans le personnage de Sans-Nom. La rue, la pauvreté imposent la violence. Il faut se battre pour survivre même s’il y a dans le cœur de chacun ce désir solaire de tendresse et d’amour. C’est quelque chose que l’on retrouve dans Capitaine des sables ou dans Nuit des humbles, deux livres que j’aime beaucoup utiliser dans mon travail avec des jeunes en difficulté et qui, sans que j’en aie eu vraiment conscience, ont dû influencer l’écriture de ce récit.

B. P. Je ne connaissais pas personnellement Michel Séonnet. Son récit m’a beaucoup touché, je l’ai aimé pour son style enlevé et pour ce qu’il m’offrait de perspective dans mon travail d’illustrateur, c’est-à-dire pouvoir prolonger son histoire en me permettant aussi de raconter, par mes illustrations. J’ai tout de suite été emballé par cette idée de Michel d’une bande de gamins en ouverture de l’histoire.
J’ai fait des recherches pour les vêtements dans les livres de ma bibliothèque, par exemple les dessins de Daumier. Pour le Paris de 1830, il fallait faire très attention à bien représenter les rues de cette époque. Je me suis appuyé sur le travail de Charles Marville qui a superbement photographié Paris avant le grand bouleversement de la capitale par le baron Haussmann.
Mes choix tentent d’évoquer la vie, l’ambiance de cette époque. Il m’a semblé naturel de suivre le récit en concevant les illustrations comme de petites scénettes montrant les rencontres de Gavroche. Et j’ai voulu apporter une profondeur de champ dans mes images en intensifiant le contraste entre le premier plan et ce qu’il se passe au loin.
J’utilise principalement la gouache. Pour les couleurs utilisées, je n’avais pas trop de choix, sachant qu’il fallait respecter l’époque et donc la palette de Delacroix. J’ai joué sur les harmonies, la lumière, les contrastes. J’aime m’appuyer sur des détails pour essayer d’obtenir une force du trait pour le dessin. C’est mon grand plaisir. Quand je suis dans ce registre de dessin, je suis à la limite de l’illustration et du dessin de BD. Pour mes albums, je revendique le droit d’explorer différentes techniques. Le choix de cette proposition plastique n’est pas lié au hasard, il est toujours déclenché par l’esprit du texte que j’ai en responsabilité. La collection “Pont des Arts” me permet cela.
Pour L’Enfant aux pistolets, j’ai posé mes illustrations dans un faux carnet ancien avec des pages aux coins arrondis et au papier de couleur bistre. Le carnet de voyage a été mon angle pour oser aborder le grand peintre. Ses carnets au Maroc font référence auprès des carnettistes. Et ils restent tellement actuels ! En réalité, j’ai l’impression d’être plus proche de ses carnets que de sa peinture. Ce sont exactement les mêmes sujets que j’aime dessiner dans mes propres carnets, pris sur le vif. La pratique du dessin “fait sur place” est exigeante, mais c’est aussi une source de grand plaisir et d’enrichissement.

Quelques scènes emblématiques

B. P.

> La couverture
Je crois que pour être cohérent avec “Pont des Arts”, il fallait cette scène mais légèrement décalée. J’ai commencé par un crayonné de la Liberté en essayant de lui tourner la tête tout en lui gardant sa ressemblance. Pour le corps, je remercie les nombreuses heures de dessin de modèles de nus qui m’ont bien aidé. Enfin les techniques du lavis, de la gouache et de la plume m’ont permis le décalage intéressant qui m’a désinhibé par rapport au tableau.
J’ai tenté de refaire la même scène que celle de Delacroix, mais la seconde d’après. La Liberté a avancé d’un pas, Gavroche également, le personnage allongé à gauche s’est relevé, galvanisé par cette femme. Et surtout La Liberté (la mère ou l’institutrice) et Gavroche se regardent. Je tenais absolument à cette complicité, à ce lien fort entre eux dans ce moment dramatique.

> La classe
Dans cette scène, j’ai essayé de faire la Liberté ressemblante au tableau et de créer des attitudes d’enfants en classe. Le garçon à droite est très concentré, mais il a du mal à suivre, un autre se gratte la tête, il est mal à l’aise et a sans doute des poux, une fille le dos bien droit relève le menton, très attentive, une autre a la paupière lourde, la nuit a dû être rude dans la rue. Une autre se tortille sur son banc, etc.

> La dernière scène
J’ai imaginé Delacroix ne résistant pas à sortir son carnet pour témoigner de la scène à laquelle il assiste et réaliser plus tard le grand tableau. Cette mise en abyme m’a permis de refermer la boucle de l’idée de départ, un album sous forme de carnet de voyage.

> Les pages de garde
J’ai voulu faire un lien narratif avec mes deux premières illustrations. Les enfants de la rue restent des enfants, ils s’amusent aussi, malgré leur redoutable condition de survie. Ils courent sur ce “pont des arts” après avoir chapardé un bout de pain, ils se marrent de la tête de la bourgeoise et de la colère du “môssieur”, ce sont de joyeux galopins. C’est aussi un clin d’oeil au titre de la collection et à l’exposition d’Ousmane Sow en 1999
sur ce pont.

Un sujet actuel et universel

M. S. Lorsque j’écrivais ce texte, le choléra envahissait Haïti déjà dévasté par le tremblement de terre. C’est un pays avec lequel je me sens très lié. Lorsque, dans mes recherches autour des événements à l’origine du tableau de Delacroix et de leur développement chez Hugo, j’ai découvert l’importance et la violence du choléra à Paris et en France, il m’a paru important d’introduire cette séquence violente, et une mort, cette fois, qui n’est pas héroïque. Tout cela m’a fait comprendre - ce j’ai essayé de transmettre - que ce dont parlent Delacroix et Hugo n’est malheureusement pas de l’histoire ancienne. Nous n’en avons pas fini avec la pauvreté, la misère, l’illettrisme, le manque d’instruction - ni avec le mépris qu’ont les riches pour ceux qui sont obligés de vivre dans la boue. Les jeunes sont l’enjeu d’une guerre dont ils sont tantôt les victimes tantôt les petits soldats.
Aujourd’hui les enfants des rues surgissent à chaque révolution - comme cela a été récemment le cas dans les révolutions arabes. De nombreux autres auteurs, graveurs, peintres, ont donné existence à ce personnage de l’enfant aux pistolets et c’est d’ailleurs le nom que lui donne la plupart des études sur le sujet. Il m’a paru convenir à cette histoire pour faire de Sans-Nom un personnage universel.

B. P. J’ai une grande empathie pour ces enfants. C’est sans doute pour cela que je fais des carnets, exercice indispensable pour m’enrichir personnellement, me ressourcer et me faire progresser en dessin. On doit pouvoir prendre les sentiers hors des boulevards touristiques et dessiner dans des situations difficiles parfois. Par exemple, invité en Cisjordanie par le consulat de France à Jérusalem pour des ateliers-peinture avec des enfants, des adolescents, des étudiants et des adultes, j’ai ainsi démarré un carnet en Palestine. Les rencontres étaient tellement fortes et bouleversantes que j’y suis retourné, accompagné cette fois de Véronique Massenot (pour les textes) et de Marc Abel (pour les photos) pour réaliser un carnet de voyage-reportage et en faire un livre.