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"L’Ours et La Lune"


Antoine Guilloppé Cécile Alix

Interview croisée

L’auteure, Cécile Alix, et l’illustrateur, Antoine Guilloppé, nous parlent de leur démarche de création.

Inspirations

CANOPÉ-CRDP Aix-Marseille. Avez-vous déjà travaillé à partir d’une « contrainte » comme l’impose celle de Pont des arts ? Comment avez-vous envisagé le lien entre le sculpteur, l’œuvre et la collection jeunesse ?

Cécile Alix. Les contraintes habituelles d’une commande d’éditeur concernent habituellement le style, la longueur ou le découpage du texte… Par exemple, dernièrement, j’ai travaillé sur des comptines rimées et rythmées. Pour Pont des Arts, je n’ai pas ressenti de contrainte mais une invitation, une incitation à mêler une histoire à une œuvre et à son créateur. J’ai surtout cherché à relier mon texte et l’univers de François Pompon. À comprendre ce sculpteur pour écrire un livre qui s’approche de lui-même et de sa démarche artistique. Ceci sans prétention, bien sûr.
Antoine Guilloppé. Des contraintes, il y en a à chaque fois que je travaille sur un livre… que ce soit des contraintes de format ou de délai. Dès que vous entrez dans une collection, il y a quelques règles à respecter qu’impose cette collection. Dès que les éditeurs m’ont proposé de travailler sur le sculpteur Pompon, je n’ai pas mis longtemps à accepter la proposition. Cette fameuse sculpture de l’ours polaire m’a toujours attiré. D’autant que le texte écrit par l’auteure m’a tout de suite plu. Quant à la jeunesse, je n’ai pas eu à faire d’effort, j’aime travailler pour la jeunesse. C’est mon truc !

CANOPÉ. Vous êtes-vous déjà rendus dans ces lieux que l’on parcourt ? Vous êtes-vous documentés ou la part donnée à l’imagination a-t-elle été la plus forte ?

C. A. Quand j’avais une dizaine d’années, j’ai découvert les récits de Paul-Émile Victor. J’ai lu tous les livres de cet extraordinaire explorateur du grand Nord ! J’ai voyagé avec lui dans les contrées polaires où il a habité de nombreuses années. L’Ours blanc de Pompon m’a toujours évoqué le Groenland. C’est là tout l’art du sculpteur qui parvient à nous transporter dans un univers glacé, pur, silencieux. Je connais davantage les pays chauds, l’Asie, l’Afrique… J’ai imaginé un tour du monde de l’ours et de la lune… En Polynésie, ils rencontrent la baleine… la panthère noire en Indonésie, le dromadaire au Maroc, le pigeon à Paris et le grand cerf au Canada !

A. G. Je n’ai pas encore eu la chance d’aller au pôle Nord. Pour ces dessins, il y a deux possibilités : la documentation et l’imagination. Je me sers toujours des deux ! J’ai regardé quelques formes d’icebergs et d’ours polaires sur des photographies. Cette base photographique permet d’inspirer le décor, l’ambiance. C’est ce que je vais transformer qui va donner l’impression générale. C’est ici que mon travail de dessinateur commence. J’aime vraiment travailler sur l’ambiance de l’histoire, le ton, le rythme. Pour moi, cette histoire se passe au Groenland mais c’est abstrait. Ce n’est pas dit dans l’histoire. C’est juste logique compte tenu du personnage principal et du décor au début et à la fin.

CANOPÉ. Cécile, comment est né ce récit de nuit ? Antoine, comment l’avez-vous reçu ? Préférez-vous le monde de la nuit ?

C. A. Quand les éditeurs m’ont demandé d’écrire une histoire en relation avec l’Ours blanc de Pompon, je suis allée l’admirer au musée d’Orsay (mon musée parisien préféré !). C’est en le regardant de près que j’ai eu l’idée du début de l’histoire. Au bout de son museau dressé, j’ai vu la lune ! Ils se ressemblent : lui, rond dans son immense blanc terrestre, elle, ronde dans son immense nuit céleste. J’aime le jour car j’aime la lumière, le mouvement, la couleur ! J’aime la nuit parce qu’elle apporte le calme et le silence propices à la concentration. La nuit, je travaille, j’écris, je lis ! J’aime beaucoup me promener de nuit également… les rues, les paysages se transforment, tout est à la fois plus mystérieux et curieusement limpide, comme les sculptures de Pompon : dépouillé du superflu ! Je suis très sensible aux sons de la nuit… les pas, les souffles, les craquements, les frôlements, les petits riens de tout ! Le jour on entend la vie, la nuit, on écoute les détails.

A. G. À la lecture de l’histoire, j’ai tout de suite eu des images en tête. Je travaille depuis plusieurs années sur la nuit. J’espère la maîtriser maintenant ! J’aime ce que le monde de la nuit inspire. À la fois la douceur mais aussi une certaine inquiétude. Ce mélange est parfait pour raconter une histoire. C’est très inspirant pour moi !

CANOPÉ. Comment est née cette palette de couleurs, à la fois limitée mais très étendue dans son pouvoir évocateur ?

A. G. Je voulais rester minimaliste. Ce voyage de l’ours et de la lune est comme une promenade nocturne intimiste, presque amoureuse. Rien ne devait être violent, les couleurs devaient rester douces. Je voulais aussi que le contraste des protagonistes soit toujours fort. Ils sont l’élément lumineux de la nuit. Ils éclairent, par leur passage, tous les décors qu’ils traversent. Il fallait rester sobre pour créer une atmosphère calme. D’ailleurs la nuit incite au calme. Surtout dans la nature.

Démarches et intentions

CANOPÉ. Avez-vous réalisé la page de garde avant ou après l’ensemble ? Comment est née cette banquise, plus chargée que celle du reste de l’album ?

A. G. Cette image m’est venue rapidement. Comme une évidence. Mais je ne savais pas où elle allait me servir et comme elle n’avait pas de place précise dans le cœur de l’histoire, j’ai choisi de la mettre au tout début. Comme une image abstraite, presque décorative. Elle pose le décor, du moins le lieu principal de l’histoire. Je n’oublie jamais que cette banquise fond irrémédiablement et que les énormes blocs se détachent au fur et à mesure. C’est très beau mais très triste à la fois.

CANOPÉ. Votre récit, comme vos illustrations, parlent de l’univers avec poésie. Entre un équilibre général et une magie subtile des mouvements des animaux…

C. A. Je suis attachée à la langue française, à sa richesse, à la diversité du vocabulaire. Je trouve réjouissant de faire chanter les mots, de jouer avec leurs sonorités. J’essaie de donner à entendre et à ressentir autant qu’à lire… la nature se prête à la poésie. J’aime en parsemer ma vie… La poésie, c’est regarder, entendre, toucher, goûter, respirer, ressentir et le transmettre grâce à des mots. C’est le langage des sens.

A. G. L’équilibre entre le texte et l’image doit être le plus subtil possible. Quand ce n’est pas mon texte, je dois créer mes images sans oublier ce que dit le texte. Je ne veux pas qu’on l’oublie. Mon image ne doit pas seulement illustrer le texte, elle doit le compléter. Ainsi le lecteur fait le lien sur plusieurs plans. Ce qui me fascine, c’est que le même texte aurait pu avoir cent illustrateurs différents et que chaque version aurait dégagé quelque chose de différent.

CANOPÉ. Vous parsemez le texte de choses dont tout le monde a besoin (chaleur, douceur, couleur, rêve, voyage, amitié…) : le monde en manque-t-il ?

C. A. Je ne pense pas. Le monde va un peu trop vite, peut-être. J’ai voulu écrire une histoire paisible, qui « prend son temps ». C’est à chacun de prendre le temps d’apprécier toutes les richesses de l’existence, la lumière qu’elles nous offrent. Cette lumière, si on sait la capter, nous irradie à l’intérieur et nous la transmettons à l’extérieur.

CANOPÉ. Quelles techniques utilisez-vous pour réaliser vos illustrations ?

A. G. Aujourd’hui je travaille au trait. Je définis les formes de mes dessins et ensuite je scanne l’ensemble. C’est une fois dans l’ordinateur que je noircis le tout. Un peu à la manière d’un coloriage. Il y a le dessin au trait que je remplis de noir ou de couleurs à l’ordinateur. Cela va un peu plus vite que le travail au pinceau et à l’encre de Chine. Et surtout cela me permet de corriger, d’améliorer les choses rapidement. Avec l’encre, une fois qu’elle est posée, c’est dur de corriger. Cela fait partie de mon travail de trouver des solutions de « confort ». Cela rejoint la question de la contrainte de temps.

CANOPÉ. A-t-il été facile de réaliser les dessins par blocs, avec ces volumes d’un tenant ? Comment avez-vous traité les perspectives ?

A. G. Pour moi ce type d’image est très simple à réaliser. Il faut juste avoir en effet la notion de « perspective » et surtout une bonne dose de patience. C’est simple mais long à faire.

CANOPÉ. Le texte parle d’obscurité pendant que le blanc des éléments du monde brille : comment avez-vous conçu cette sorte de paradoxe entre la froideur et la douceur, l’immensité et la petitesse ?

C. A. En essayant de m’approcher de ce que je ressens en observant cet Ours blanc. La pierre de la sculpture est froide, l’ours est d’une blancheur uniforme et pourtant, on perçoit la chaleur de sa fourrure, son épaisseur… Il est rond, lisse, on a envie de le caresser… on imagine son cœur qui bat. L’animal est vivant ! Le sculpteur l’a réalisé grandeur nature, sa silhouette puissante nous domine, mais tout est relatif. Si on place cet ours gigantesque sur l’immensité d’une banquise, il n’est plus qu’un point blanc sur un tableau blanc… Massif et invulnérable face à l’homme, fragile au creux du monde…

A. G. Les contrastes me plaisent. C’est mon cheval de bataille depuis quinze ans. J’ai fait beaucoup de livres en noir et blanc en tant qu’auteur et illustrateur. Encore une fois, c’est une grande chance de pouvoir faire ce que l’on veut. C’est encore plus simple quand le thème et le texte des autres me le permettent. La nuit et la banquise ont été de fabuleux partenaires, ici.

CANOPÉ. Il y a presque toujours deux animaux qui se rencontrent : baleine et oiseaux, ours et panthère, chameau et gerboises, ours et oiseau, cerf et ours, ours et pigeon… Aimez-vous les animaux ?

C. A. J’aime beaucoup les animaux ! Surtout lorsqu’ils évoluent en liberté dans leur univers naturel. Mais pour l’histoire de l’ours et de la lune, c’est encore François Pompon qui m’a inspirée. Pour que vous compreniez, il faut que nous parlions un peu de lui… Il a sculpté des sujets humains pendant très longtemps, mais un jour, à la campagne, il s’est amusé à représenter des oies qui passaient en se dandinant devant lui. L’une d’elles, dans la lumière, avait des lignes si pures qu’il a eu une révélation : dorénavant, il ne sculptera plus que des animaux en les stylisant, en les polissant pour que la lumière glisse sur eux et nous les livre sans fard. C’est ainsi que sont nés les animaux de l’histoire, comme un clin d’œil à son œuvre. Pompon les a sculptés pour la plupart : la souplesse de la panthère, l’ondulation du dromadaire, la rondeur du pigeon, la noblesse du grand cerf, la majesté de l’ours, et tant d’autres encore !

A. G. Je dessine des animaux depuis mes premiers livres. J’adore cela. C’est vrai que je travaille souvent les animaux de manière assez réaliste. C’est ce qui me plaît le plus. J’ai expérimenté des animaux « pour enfants » dans certains livres mais cela ne me correspondait pas. Je préfère m’approcher du réalisme qui me fascine, sans tomber dans le documentaire. J’ai appris que Pompon avait aussi cette intention. Il était peu intéressé par les détails et pourtant ses sculptures semblent très détaillées. Il a réussi ce tour de force où nous avons l’impression de connaître l’animal comme si nous l’avions toujours connu et quand on s’approche de la sculpture, on constate qu’il n’a que très peu d’éléments précis. Et cela fonctionne à merveille.

CANOPÉ. Vous traitez la question de la, des solitudes (la lune, l’ours) qui se rencontrent… sans aucune figure humaine. Comment avez-vous abordé le récit des animaux ?

C. A. L’œuvre de Pompon est essentiellement animale. Je suis donc restée le plus fidèle possible à son univers. L’ours et la lune voyagent, rencontrent, créent des amitiés, découvrent, échangent, s’enrichissent de souvenirs… ils représentent ce que nous devenons quand nous nous ouvrons aux autres et au monde qui nous entoure.

CANOPÉ. La scène dans la ville est contrastée et pleine par rapport aux autres pages. Que nous dit-elle ?

A. G. Cette image est une rupture dans le récit. Jusque-là, l’ours était contemplatif. Sur ces toits, il est actif, il danse sous la pluie qui est un élément vif, qui réveille ! J’aime bien l’idée que le rythme du livre change tout à coup. Cette image met de la bonne humeur. La ville n’est pas un élément naturel, elle a été construite par les hommes qui en font toujours trop. Cette rupture est une bonne chose dans le récit. Elle m’a permis aussi de faire une image à l’ambiance radicalement différente.

De nouvelles expériences Pont des arts

CANOPÉ. L’aurore boréale est un phénomène magnétique, un peu comme l’attraction de la lune et de l’ours. Doit-on y voir une métaphore des relations humaines ? Antoine, comment l’avez-vous réalisée ?

C. A. Non. Je souhaitais que toutes ces graines collectées durant le voyage deviennent quelque chose de beau… je suis revenue à cette question qui m’importe beaucoup, de la lumière que nous portons en nous et qu’il est important de partager… J’avais envie que la nuit polaire de mes personnages s’illumine… Quoi de plus beau et lumineux qu’une aurore boréale dans le grand Nord ?

A. G. Satanée aurore boréale ! C’est si beau en vrai. Je l’ai réalisée à la fin. J’ai repoussé cet instant car il m’inquiétait. Je ne savais pas comment j’allais faire. C’est si léger et vaporeux que j’avais peur de faire un énorme rideau de douche kitch ! J’ai travaillé les couleurs à l’ordinateur. C’était simple et compliqué à la fois. J’ai fait ce que j’ai pu mais je ne suis pas mécontent du résultat. J’espère juste que les lecteurs auront la curiosité d’aller voir à quoi ressemble une véritable aurore boréale, cela semble si irréel. Il existe évidemment beaucoup de photos ou de vidéos.

CANOPÉ. Comment avez-vous vécu cette expérience Pont des arts ?

C. A. Avec beaucoup d’enthousiasme ! Je connaissais le travail de François Pompon, mais je ne savais rien de sa biographie. Cette écriture pour Pont des arts m’a permis d’approfondir mes connaissances. J’ai beaucoup lu sur ce sculpteur, me suis passionnée, suis allée voir les musées à Dijon, Saulieu. J’ai suivi la trace de l’artiste dans Paris. Ainsi j’ai eu l’idée de préparer deux conférences sur ce sculpteur, son œuvre et son influence sur la sculpture moderne. La première de ces conférences s’adresse à un public adulte, la seconde est adaptée à un jeune public. C’est la première fois que je me lance dans une conférence « jeunesse » !

A. G. Cette collection m’a toujours semblé être une idée originale. J’avais envie d’y participer un jour ou l’autre. Il nous fallait, avec les éditrices, trouver le sujet qui me correspondait le mieux.

CANOPÉ. Cela change-t-il quelque chose pour vous que l’album soit proposé en version imprimée et numérique (e-book) ?

C. A. J’aime le livre imprimé, en tant qu’objet et parce que c’est le support sur lequel j’ai appris à lire. Chez moi, tous les murs sont couverts de livres ! J’aime ce contact de la main sur le papier. J’aime la caresse de l’œil sur la page (ou sa course quand le texte est palpitant !). Le papier, c’est un peu la peau d’un livre. Le moyen d’établir un contact physique avec lui. Dans le cas d’un album, les illustrations prennent une autre dimension, une couleur supplémentaire. Mais je suis très curieuse de découvrir la version numérique de l’album, la voix qui le racontera, les animations proposées… ce sera une autre approche, une autre lecture, plus « ludique ». Surprenante ! Différente assurément. C’est donc une grande chance d’avoir deux versions de l’album.

A. G. Je ne peux pas répondre à cette question de façon précise. C’est une nouvelle expérience pour moi. Quoiqu’il en soit cela n’a pas changé ma façon de travailler ni de concevoir les images. Même s’il y avait des données techniques à respecter afin que mes images soient exploitables et manipulables par l’équipe qui s’occupe du livre numérique. Je suis impatient et curieux de voir ce que cela va donner.