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"Le Gardien de l’arbre"


Anja Klauss Myriam Ouyessad

Interview croisée

L’auteure, Myriam Ouyessad, et l’illustratrice, Anja Klauss, nous parlent de leur démarche de création.

Inspirations

CANOPÉ Aix-Marseille. Que vous a inspiré le tableau de Klimt au premier abord ?

Myriam Ouyessad. Pour moi, au premier abord, cela a été l’harmonie, la grâce et la plénitude qui dominent ce tableau. L’enroulement des branchages, l’enlacement du couple, les couleurs, tout cela a participé à rendre ce tableau à la fois serein et lumineux. Lorsqu’on y regarde de plus près, l’oiseau de proie et le second personnage féminin introduisent une sorte de dissymétrie dans la composition. Mais pour moi, ils participent pleinement à l’équilibre du tableau. S’ils étaient absents, le tableau « pencherait », et à l’inverse, une symétrie parfaite serait ennuyeuse et artificielle.

CANOPÉ. Aimiez-vous Klimt auparavant ? Vous êtes-vous particulièrement documentées sur ce peintre ?

Anja Klauss. L’œuvre de Klimt me fascine depuis ma jeunesse lors d’un voyage hivernal à Vienne, sa ville natale. Mon carnet de croquis à la main, je passais des heures devant ses fresques qui contrastaient, de par leurs tons dorés, avec la ville enneigée et dont la beauté mystérieuse me faisait rêver. Étant bien familière avec l’œuvre de Klimt et ayant depuis longtemps puisé de l’inspiration dans ses images, ce n’était pas difficile pour moi d’emprunter certains aspects de son style et de les marier avec ma propre démarche artistique.

M. O. J’aimais déjà beaucoup ce peintre. En fait, j’avais très envie de faire un Pont des Arts sur Klimt. Il se trouve que les éditeurs en avaient justement le projet et qu’ils ont accepté que je me lance. L’œuvre a été choisie : je connaissais déjà L’Arbre de vie mais j’ai lu plusieurs commentaires sur ce tableau avant de commencer l’écriture. Le fait de lire ces analyses savantes m’a peut-être et bizarrement libérée de la crainte de trahir Klimt. À lire des interprétations contradictoires, je me suis dit que rien n’était figé, et que je pouvais laisser mon regard guider seul mon interprétation.

CANOPÉ. Comment est née cette histoire de secrets ? Et déjà, Anja, la première magnifique double page avec l’apparition de la graine dans l’arbre ?

A. K. La thématique de la graine précieuse qui devient l’arbre de la vie m’a touchée dès la première lecture. J’y ai retrouvé à la fois une démarche très moderne, un appel à la préservation de la nature ainsi qu’une notion ancienne comme le temps du cycle de la vie éternelle. C’était très important pour moi qu’on ressente ces deux aspects dès la première page et que la petite graine de vie, d’espoir nous accompagne tout au long de l’album.

M. O. La règle du jeu pour les albums de la collection Ponts des Arts, c’est que chaque élément du tableau doit trouver sa raison d’être dans et par l’histoire. Le point de départ étant donc le tableau, et dans le tableau l’arbre, c’est d’abord l’histoire de cet arbre que j’ai voulu écrire. Et une histoire qui commencerait par l’origine : la graine.

CANOPÉ. Quels rapports les personnages entretiennent-ils avec l’Arbre de vie et la nature ?

M. O. Les personnages devaient aussi trouver leur place. L’homme me semblait intimement lié à l’arbre, tout comme les motifs de son manteau. Ils ont un air de famille comme s’il y avait une sorte de filiation entre eux. Cette filiation symbolique, ce serait pour l’homme d’avoir planté l’arbre et veillé sur sa croissance. La femme qu’il enlace devait être précieuse à ses yeux. Le rapace perché sur l’arbre est du côté du couple. On dirait qu’il surveille l’autre femme, qu’il veille à ce qu’elle reste à l’écart du couple, et de l’arbre. Cette femme resterait secondaire, et l’oiseau aurait un rôle de gardien vigilant. C’est l’observation du tableau qui m’a donné les éléments fondateurs de l’histoire.

A. K. J’ai effectué énormément de recherches stylistiques avant d’établir mes personnages. Je voulais transmettre l’univers de Klimt dans toute sa richesse d’ornements. J’adore comment ses personnages, avec leurs robes ornées, se fondent dans le décor, comme s’ils gardaient des traces des paysages qui les entourent. Ainsi Djalil emporte sur son manteau des bouts de son voyage qui commence dans une forêt fleurie et continue à travers les montagnes et le désert. Mais je voulais également faire appel aux aspects mystiques de ses images, ce qui m’a donné l’idée de la forêt reflétée dans la chevelure de la vieille femme.

CANOPÉ. Comment s’approprie-t-on le « style » Klimt, son utilisation des matériaux, la présence permanente de motifs et symboles ?

M. O. La fresque de la villa Stoclet est toute en dorure et pierreries semi-précieuses. Elle évoque en cela un âge d’or assez irréel, intemporel, un peu comme dans un conte. Je crois que cela a déterminé la nature du récit.
Quant aux symboles, l’arbre de vie en est saturé. Dans la Genèse, les fruits de l’arbre de vie procurent l’immortalité, la vie éternelle. On peut concevoir cette éternité comme une négation de la temporalité. Ce peut être un éternel présent ou une fusion, une confusion des temps, passé, présent et futur se mélangeant. C’est cette voie que j’ai choisi d’exploiter. Les yeux dans les branchages sont comme des fruits étranges : ils permettront de voir par-delà la linéarité du temps. L’arbre de vie est ainsi devenu un arbre de vision.

CANOPÉ. Comment vous situez-vous entre des influences liées à l’Art nouveau, aux styles byzantin ou japonais ?

A. K. Avec leur aspect décoratif, les peintures anciennes, notamment les miniatures perses ainsi que les dessins japonais influencent depuis longtemps le style de mes illustrations. C’était très plaisant pour moi de jouer avec les formes géométriques présentes dans cette fresque. J’avais envie de les faire réapparaître dans des contextes surprenants. Les spirales de l’arbre, qui font penser à des cheveux bouclés, les triangles dans une robe qui font rêver d’un pays montagneux et les boîtes bariolées comme des maisons bricolées réapparaissent ainsi tout au long de l’histoire.

CANOPÉ. Comment s’effectue le choix des prénoms ?

M. O. Je voulais des prénoms qui soient hors contexte, sans temps ni lieu, comme dans un conte. Je les ai surtout choisis pour leur musicalité et leur invitation au voyage. Je ne suis d’ailleurs pas sûre que Minoa soit un prénom. Nadja est aussi le prénom éponyme d’un livre d’André Breton. Nadja y est une femme mystérieuse et un peu voyante, tandis que Breton est le témoin subjugué de ses prodiges. Ici, c’est Nadja qui sera témoin de la révélation du prodige.

CANOPÉ. À propos de symbolique, l’album parle indirectement de désir, après que le personnage a mangé le fruit : Djalil est-il une Ève inversée ?

M. O. Ève goûte au fruit interdit de l’arbre de la Connaissance du Bien et du Mal. Par cet acte, elle sort l’humanité de l’ignorance béate… L’humanité accède au savoir, mais aussi à la souffrance et à la mort, puisque dorénavant ce sont les fruits de l’Arbre de vie qui lui seront interdits. C’est aussi la curiosité et la soif de savoir qui guident Minoa puis Djalil dans cette histoire. Quelle est cette graine, à quoi ressemblera l’arbre… ? Mais en ouvrant le fruit, c’est d’abord une graine que Djalil recherche. C’est-à-dire, l’assurance que l’arbre sera perpétué, une sorte d’antidote à la mort. S’il l’avait trouvée, il aurait sans doute été satisfait. C’est cette déception qui lui fait manger le fruit… il n’y a plus que ça à faire. Et par cet acte, il renoue effectivement un peu avec Ève, puisqu’il atteint lui aussi un savoir, mais un savoir surnaturel.

CANOPÉ. L’oiseau de l’album est-il un animal messager ?

M. O. Avant d’être messager, il est surtout gardien et protecteur, comme Djalil. C’est sans doute parce qu’il est du même côté que l’homme que je lui ai donné un rôle positif dès le début. C’est aussi, je crois, parce qu’il est perché sur l’arbre, comme en sa demeure naturelle. Je ne le voyais pas du tout comme un être menaçant, mais au contraire comme un personnage bienveillant et vigilant.

A. K. Le faucon dans l’image de Klimt m’a particulièrement intriguée. La couleur de son plumage, sombre comme la nuit, nous accompagne le long du livre et est particulièrement présente dans les images de rêve.

CANOPÉ. À la fin du récit, on ressent une accélération comme une chute, mais positive. Le chemin compte-t-il plus que le résultat ?

M. O. C’est vrai. Ça s’accélère, surtout à partir du moment où Djalil a gouté le fruit. Il y a soudain urgence à agir… et peut-être aussi à terminer le récit. Le temps et les pages sont comptés. Je voulais que le chemin soit lent au début : cela reflétait le long temps de la maturation (de l’enfant, de l’arbre…). J’aime aussi l’idée de chute. C’est la chute du conte, et c’est aussi la Chute symbolique, brutale, mais inversée, positive, pour reprendre vos termes. Pour moi, ce tableau représente un âge d’or retrouvé. La mort et la souffrance sont dépassées. C’est la vie et la joie qu’il offre au regard dans cet enlacement.

Choix et intentions

CANOPÉ. Quelle technique avez-vous utilisée pour réaliser les illustrations ?

A. K. La technique utilisée est une technique mixte. J’ai superposé des couches de peinture acrylique avec des traits de crayons de couleur ainsi que des aplats de craies grasse dans lesquels j’ai gratté motifs et décors.

CANOPÉ. Ce récit est plus complexe qu’il n’y paraît avec les mises en abyme. À quel âge est-il destiné ?

M. O. Je n’ai pas l’impression qu’il soit si complexe… Le mystère de cette graine cachée dans une boîte peut intriguer même des petits. L’idée de voir l’avenir en mangeant un fruit un peu magique n’est pas très compliquée non plus. Seule l’utilité du stratagème du roi pour juger de la confiance qu’il peut placer en Djalil est plus délicate à saisir. Mais je crois que les enfants savent faire leur propre chemin dans une histoire, s’arrêter sur ce qui leur parle et glisser sur ce qui reste obscur.

CANOPÉ. Il est question de secret, et de transmission par les pairs : y-a-t-il une intention particulière vis-à-vis des jeunes lecteurs ?

M. O. La transmission, c’est un peu l’éternité mise à la portée de l’humanité. Les êtres passent, trépassent ; ne dure que ce qui a été transmis. C’est vrai pour la vie et c’est vrai pour le savoir. C’est cela qui justifie le personnage de Minoa. La vieille femme n’est là que pour transmettre à l’enfant. Elle lui fait don de son savoir et de la graine, et elle accepte qu’il aille plus loin qu’elle, qu’il trace son propre sillon… C’est aussi une histoire de confiance réciproque. C’est bien le principe même de l’éducation, et je trouvais important qu’une histoire de l’arbre de vie commence par une histoire de transmission toute humaine.

CANOPÉ. À la fin, le piège des identités cachées n’a pas fonctionné et la vérité parle, à la manière du marivaudage. La vérité découle-t-elle de l’artifice ?

M. O. Je parlerais plutôt de stratagème. Le piège est plus machiavélique. Argos ne cherche pas à piéger un imposteur. Il veut faire apparaître la vérité, quelle qu’elle soit, et aussi extraordinaire soit-elle. Et en effet, il a besoin d’un artifice pour cela, mais comme un photographe aurait besoin de produit révélateur pour faire apparaître une image fidèle. Et en ce sens, le stratagème fonctionne ! Le roi, par sa fille, saura la vérité.
Je vois aussi une différence avec Marivaux. Dans ses pièces, les personnages savent qu’ils jouent un rôle, et trompent leur entourage volontairement, tandis que Djalil ne joue pas. C’est bien son cœur qui parle mais c’est parce qu’il est sincère du début à la fin, parce qu’il a bien eu une vision de la princesse qu’il la reconnaît. Son cœur ému par sa beauté a su ne pas s’arrêter à la parure, à l’apparence, et c’est bien la femme aimée qu’il voit approcher.

CANOPÉ. À la manière de Klimt, vous abordez la question des cycles et des âges. Minoa choisit la boîte quand elle sent Djalil prêt : s’agit-il d’un récit d’apprentissage ?

M. O. Le tableau des âges de la vie de Klimt est ancré dans mon imaginaire. Il fait partie de mon musée intime. Il faut croire que je ne pouvais pas écrire sur Klimt sans penser à ce tableau. C’est sans doute même pour ce tableau que j’ai eu besoin d’une vieille femme et d’un enfant, de commencer l’histoire bien avant l’œuvre L’Arbre de vie… Un album d’apprentissage, oui, dans la mesure où l’apprentissage est le pendant de la transmission. L’enfant grandit de ce qu’on lui lègue et il doit ensuite trouver son propre chemin dans la vie, et s’épanouir, comme une graine.

CANOPÉ. Pourquoi une telle fragilité de l’arbre (de vie) ?

M. O. Parce que c’est vrai… Si l’arbre mûr incarne la force et la résistance aux éléments, la jeune pousse d’arbre est d’une fragilité déconcertante. Il suffit de marcher en forêt pour écraser des chênes du bout du pied. Un lièvre n’en ferait qu’une bouchée et un écureuil se régalerait du gland… Cela n’a rien de dramatique pour le chêne, puisqu’il y en a des milliers d’autres qui poussent à côté. Mais la graine de Minoa est unique, et c’est ce qui rend sa plantation si délicate.

CANOPÉ. C’est votre première participation à la collection Pont des Arts. Que pensez-vous de l’album final, et que voudriez-vous que les enfants « retiennent » ?

M. O. Je trouve l’album magnifique. Anja est à mes yeux une magicienne ! Les couleurs et la composition des dessins font pénétrer dans l’univers de ce conte par des images somptueuses.
Je ne sais pas ce que j’aimerais qu’on retienne de cette histoire… Peut-être de petites bribes de regard : découvrir la pousse de chêne qu’on allait écraser et détourner le pied, voir des arbres dans les chignons des grand-mères…