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"La Charmeuse de serpents"


Hélène Kérillis

Interview de l’auteure

Hélène Kérillis nous parle de sa démarche d’écriture.

D’où vient votre inspiration ? Quelle est votre méthode de travail ?

Tout part d’un ‘’état de ravissement ‘’ où je suis ravie à moi-même, emportée par une émotion où se conjuguent à la fois le sentiment de beauté esthétique, le mouvement du cœur et l’imagination.
Tout cela est déclenché d’abord et avant tout par la vision de l’œuvre (un tableau, une sculpture, une mosaïque, une tapisserie…). Cette émotion esthétique est donnée d’emblée, elle est accessible à tous, sans qu’il soit nécessaire d’être un spécialiste diplômé, il suffit d’un peu d’éducation du regard et de temps : du temps libéré pour la contemplation, même si, je vous l’accorde, le mot et la chose ne sont plus très en phase avec les temps qui courent. À contre-courant du vertigineux zapping généralisé auquel nous sommes soumis, je pense avec Pierre Sansot, auteur d’un Éloge de la lenteur, que la maturation des choses est une composante de la compréhension du monde.
Ensuite vient un long compagnonnage avec l’œuvre : biographie du peintre, recherches sur les mouvements artistiques de l’époque, sur les autres œuvres de l’artiste, sans cesser de me ressourcer à l’œuvre choisie, dans un aller-retour permanent. Ainsi ma perception du tableau évolue : je le regarde avec un œil différent après chaque lecture où j’ai glané des renseignements, il me semble que j’entre de plus en plus intensément en communication avec lui.
Il y a donc une sorte d’alchimie où la contemplation, l’analyse, la documentation et l’imagination se répondent et s’entremêlent pour faire advenir l’histoire. Cela ne marche pas à tous les coups ! Parfois une œuvre ne réussit pas à provoquer de déclic. Mais il y en a tellement ! Il suffit d’ouvrir les yeux et d’en chercher une autre.

Comment cela a-t-il fonctionné précisément avec le tableau du Douanier Rousseau ?

C’est bien l’histoire de La Charmeuse de serpents du Douanier Rousseau que j’ai voulu écrire au départ : elle est cette femme qui symbolise la Terre, la Nature. Aussi je me suis documentée sur le peintre, personnage tout à fait attachant, avec sa naïveté doublée d’une grande force artistique. Cependant les temps ont changé. Nous savons mieux qu’à l’époque du douanier Rousseau combien la terre est petite, combien elle est fragile. La Charmeuse, tout en étant celle du peintre, prend une autre dimension : elle est cette femme qui symbolise la Terre, la Nature, mais elle s’adresse à nous avec plus d’urgence que jamais. C’est cela, la puissance des grandes œuvres : elles nous parlent à travers le temps.
Les animaux personnifiés se sont imposés d’eux-mêmes dans une nature telle que la représente le douanier Rousseau : le règne végétal et le règne animal y dominent largement, et si les humains devenaient raisonnables, ils admettraient qu’il doit effectivement en être ainsi sur la terre, au lieu de se jucher inconsidérément sur un piédestal. Ce que j’ai entrepris de mettre en lumière à travers ce récit, c’est l’impression de force tellurique mystérieuse qui se dégage du tableau. La nature nous charme au sens premier du terme, c’est à dire qu’elle nous envoûte. Et si elle ne nous envoûte plus, la faute repose en nous-mêmes. L’écriture de l’histoire n’a fait que renforcer ce ressenti vis-à-vis du tableau du douanier Rousseau. Je la conçois comme un hommage rendu à la beauté et à la force de son œuvre.

Pensez-vous à créer un effet particulier sur vos lecteurs, en l’occurrence les enfants, et imaginez vous une poursuite du travail au niveau pédagogique ?

J’avoue que lorsque j’écris, je n’ai aucune intention pédagogique au sens strict du terme. Pas de leçon à donner, pas de modèle ou de système. Pour un auteur, n’est-il pas effrayant de constater (et cela m’est arrivé !) que ce qu’il a écrit sert à faire souffrir des classes entières (par exemple un texte donné en dictée…) ? Si après la lecture, les enfants s’expriment en mots ou en images, tant mieux. Mais ce n’est jamais cela qui me guide en priorité. Il y a seulement de ma part une démarche qu’il faut bien qualifier d’artistique, puisqu’il s’agit d’un processus de création. Alors quel regard est-ce que je porte sur ce processus ? Plutôt que de pédagogie, il serait plus juste de parler d’une forme plus large d’échange. Quelque chose me trouble, me révolte, me ravit, m’enthousiasme, me touche, moi, un être humain. Cela signifie que d’autres personnes sont susceptibles de ressentir les mêmes émotions, que je peux les transmettre ou les susciter, et qu’ainsi s’établit une communication certes différée mais communication tout de même entre nous, un lien qui court d’un être humain à un autre. Je ne peux m’empêcher de penser ici à Michel Leiris, qui fait allusion aux ‘’nœuds qui vous attachent au cercle indéfini d’humanité que par-delà les temps et les lieux votre interlocuteur sans visage représente’’. Dans les albums de la collection “Pont des Arts”, cette communication passe par deux supports, le récit et l’illustration. À chaque lecteur de prendre l’album par le support qui le séduit le plus : l’image (illustration/tableau) pour aimer le récit, ou l’inverse. Tout ce que je souhaite, c’est qu’après avoir lu et regardé l’album, le lecteur, enfant ou adulte, en sorte plus humain, plus riche, plus ouvert à toutes les formes d’art.