Retour à l'album La Chasse au ça

"La Chasse au ça"


Christine Beigel

Interview de l’auteure

Christine Beigel nous fait entrer dans le Paris de Montmartre au XIXe siècle et nous fait découvrir sa démarche de création pour traiter une affiche bien célèbre !

Démarche et inspirations

CRDP. Pourquoi avoir choisi de ne pas utiliser l’affiche Tournée du Chat Noir dans le récit ?

Christine Beigel. Le Chat noir renvoie à la fois au chat animal, à un spectacle et à un lieu - le cabaret. Pour mettre en avant le théâtre dans toute sa splendeur (et le coup de théâtre de la double page finale), j’ai choisi la Bête parmi ces trois options. En effet, une affiche annonce et montre à la fois. J’ai voulu prendre le contrepied, en jouant la carte de l’invisibilité, du fantôme, de l’absence. Cela permet de mettre en place l’attente, l’impatience et l’envie (qui sont les mêmes que celles d’une affiche). Le lecteur, comme les enfants du Gang des bêtises, veut voir « ça ».

CRDP. Le chat de Steinlen vous est-il apparu comme maléfique ou malveillant ?

C. B. C’est avant tout un chat mystérieux et élégant, qui défie celui qui le regarde avec ses grands yeux - seules lumières dans ce corps noir - et son sourire narquois. Il a un côté japonisant (grand corps-petite tête, moustaches et poils « antennes ») ; il est aussi majestueux (sa couronne ou auréole) ce qui le place à mi-chemin entre l’ange et le démon ; il a l’air malin, dans tous les sens du terme. Puissant, ça c’est certain. Il commande, il est le maître de cérémonie, le roi de la Butte. Le chat devient le « ça » parce que dans les croyances populaires, rencontrer un chat noir représente le malheur. C’est aussi le chat qui accompagne les sorcières, le chat qu’on noie dans la portée, etc. De chat à ça, il n’y a qu’un pas, car il n’est plus vraiment animal, il est pire, une chose, une bête, un monstre… Il contrebalance la blancheur immaculée du Sacré-Coeur, est symbole de toutes les horreurs possibles dans l’imaginaire collectif. Mais dans l’art, en bas de la Butte, dans le cabaret, il représente finalement la liberté d’expression et de mœurs. Il est donc un élément positif, et sa noirceur renvoie à de l’espièglerie, ou aux œufs lancés à certains convives du cabaret.

CRDP. Habiter Montmartre vous a-t-il aidée à écrire ou a influencé votre récit ?

C. B. Oui, bien sûr. Quand on se promène à Montmartre, on se rend compte à quel point le Chat noir fait partie du décor, il est partout, en affiche, en carte postale, en tasse à café, que sais-je ! Il est LE souvenir à ramener de Montmartre. Il « hante » la Butte… Ce don d’ubiquité se retrouve dans l’album, le chat est partout, dans les esprits, sur le bout des langues, dans les cœurs qui battent trop fort, etc. Mais on ne le voit jamais réellement. Montmartre est comme un village à Paris, et j’ai aussi voulu rendre cela dans le livre en promenant le lecteur à travers les rues et les escaliers du quartier, en faisant du lieu un personnage à part entière. Rappelons enfin que Steinlen habitait sur la Butte et qu’il est enterré au cimetière Saint-Vincent de Montmartre. J’ai essayé d’être au plus proche de lui, tout en ajoutant mon parcours intime dans ce quartier.

CRDP. Vous choisissez le milieu de la rue, des petits métiers plutôt que celui des artistes et de la bohême (sauf dans la dernière double page), comme d’ailleurs Steinlen qui s’y intéressait aussi : pourquoi ?

C. B. Steinlen avait pour sujet, hormis les chats, les gens de la rue, ouvriers, gamins, etc. Bien évidemment, il côtoyait nombre d’artistes, Toulouse-Lautrec, Bruant et d’autres dans les cabarets du quartier. J’ai préféré être proche du monde des enfants qui n’avaient pas accès aux nombreux cabarets du quartier en en faisant des gamins de la rue un peu laissés à eux-mêmes, occupant leurs journées comme ils le pouvaient, avec pour jouet leur seule imagination. Les peintres, chansonniers et humoristes des cabarets de cette époque avaient un univers trop éloigné de l’enfance pour que je situe l’action parmi l’un d’entre eux. On se rendait au cabaret du Chat noir pour se décharger de la grisaille quotidienne. Poésie sérieuse ou du dimanche, chanson grave ou grivoise, pamphlets politiques ou pensées intimes, pics et jeux de mots étaient au rendez-vous. Éclats de rire et huées se mêlaient à la fumée, l’alcool et à la bonne ou mauvaise bouffe (qui volait parfois à travers la salle). Le décalage avec l’enfance aurait été trop fort. En revanche, je soulève le rideau à la fin, comme lorsqu’un enfant regarde par le trou de la serrure, pour faire apparaître le spectacle, incarné par ce chat noir et son maître de cabaret. À l’enfant d’imaginer la représentation, l’ambiance est posée.

CRDP. « La mère Michel, qui a perdu son chat », petit clin d’œil à la comptine ? Comme la Bête noire…

C. B. La mère Michel est bien sûr celle qui a perdu son chat, mais c’est aussi celle qui demande au père Lustucru qui le lui retrouvera. Les personnages de la chanson entrent dans mon histoire, c’est un autre clin d’œil populaire. Quant à la bête, c’est plus celle du Gévaudan dans mon esprit.

CRDP. Avez-vous un rapport particulier aux chats ?

C. B. J’aime les chats, leur air mystérieux et surtout, leur liberté : ils font ce qu’ils veulent, quand ils veulent et retombent toujours sur leurs pattes. Tout comme le chat noir au Chat noir.

Choix d’écriture

CRDP. L’héroïne est une fille, et en plus c’est la chef de bande !

C. B. Parce que ça change (combien de héros dans la littérature enfantine, contre combien d’héroïnes ?) et qu’il me fallait un personnage féminin presque aussi malicieux que le chat. Louison est au cœur du trio, elle mène la course, mais elle n’existe pas sans ses deux amis ; ils sont tous les trois ou rien.

CRDP. L’événement commence à cause des adultes et non des enfants, à la manière d’un ragot. Vouliez-vous traduire tout ce qui se racontait dans ce petit quartier à l’époque, parler des croyances ?

C. B. Je n’ai pas vécu à cette époque, mais je pense que les ragots et les croyances populaires avaient une certaine importance. J’imagine qu’encore aujourd’hui, dans des coins reculés, ils sont de mise. Partout on parle de la pluie et du beau temps, et de ce qu’a fait untel ou untel, on écoute les on-dit, on les oublie ou on les redit.
L’adulte aurait simplement pu crier au voleur ! Les enfants auraient cherché ledit voleur. Le mystère est bien plus grand et l’enquête bien plus passionnante quand le mot « bête » est prononcé. Qu’est-ce que cette bête ? Qu’a-t-elle vraiment fait ? Où la trouver ? Existe-t-elle vraiment ? Enfin une occupation digne de ce nom pour le Gang des bêtises ! Je pense que le lecteur se posera mille et une questions, imaginera la Bête, se la représentera sous toutes les formes possibles en fonction des descriptions qui ponctuent le récit. Il ne fallait surtout pas que Vanessa Hié montre la bête avant la fin. On la suit plutôt comme une ombre gigantesque que suivent nos enquêteurs en herbe.

CRDP. Votre travail d’écriture démontre une mise en abyme : les personnages inventent une histoire à travers celle que vous racontez. Est-il question du pouvoir de l’imagination ?

C. B. Oui, c’est une mise en abyme, en effet. L’imagination est partout, à chaque coin de rue, il suffit de regarder, d’écouter, de sentir, de toucher ou de goûter les yeux fermés. De se prendre pour un chat et d’avancer à pas de velours dans le noir… De se fondre dans les ténèbres…

CRDP. Les enfants entrent chez le maître comme sur une scène. Ce sont eux les héros finalement, et non plus le chat, par leur courage et leur volonté d’aller jusqu’au bout…

C. B. Le chat est la finalité de l’histoire, les enfants en sont les vrais héros. On les accompagne dans leur enquête à rebondissements, on cherche les indices dans l’image, on a peur avec eux, on leur tiendrait presque la main, on a le cœur qui bat lorsqu’on approche la vérité. J’ai vraiment voulu rendre cette histoire « vraie » alors qu’on se rend bien compte que ces enfants se racontent une histoire, que tout ceci n’est qu’un canular. Mais on veut jouer le jeu. Quant au chat, il devient le héros de l’histoire promise par l’affiche que l’on découvre à la fin du livre (l’œuvre de Steinlen, donc). Et cette nouvelle histoire appartient soit à la grande Histoire, soit à l’imagination du lecteur : à lui de choisir.

CRDP. D’ailleurs, la dernière double page détonne par rapport à l’ensemble, ce qu’illustre magnifiquement Vanessa Hié…

C. B. La dernière double page est le coup de théâtre final, et Vanessa l’a très bien rendu en effet. On pénètre dans le mystérieux cabaret, ce lieu réservé aux adultes. L’univers du spectacle nous saute aux yeux, couleurs chatoyantes, rideau de velours, piano. Et surtout, on découvre (enfin !) le ça qui n’est qu’un chat, et son maître excentrique, Salis, en écoutant le refrain de la célèbre chanson du Chat noir d’Aristide Bruant. On a presque l’impression d’être dans les coulisses, dans l’intimité du cabaret. Enfin, le coup de théâtre est aussi celui de la chute de l’histoire : les enfants, comme les adultes, se sont raconté toute une histoire à partir d’un chat noir qui, en réalité, n’est qu’un simple chat. Un chat qui aime courir les rues et chaparder, manger du poisson, des souris ou de la viande, effrayer les uns et les autres en passant entre les jambes, laisser des traces dans les esprits et sur le sol parfois (comme la farine chez le boulanger), un chat qui devient une légende, un symbole, une affiche, une carte postale enfin dans un quartier touristique…