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"La Fleur qui me ressemble"


Interview de l’auteur et de l’illustrateur

Thomas Scotto, l’auteur, et Nicolas Lacombe, l’illustrateur, nous parlent de leur démarche de création.

INSPIRATIONS

Comment avez-vous vécu la double contrainte de la collection « Pont des arts » qui impose à la fois un récit et une œuvre du patrimoine ? Ici une artiste dans la totalité de son œuvre.

Nicolas Lacombe. Une contrainte minime en vérité, car l’idée de ce livre est d’abord une initiative personnelle : lors de ma candidature pour la résidence artistique du Chalet Mauriac, j’ai proposé un projet de livre jeunesse autour de l’artiste danseuse Loïe Fuller qui me fascinait depuis longtemps.
J’ai ensuite fait suivre le dossier à l’éditrice Amélie Léveillé de l’Élan vert qui a approuvé le concept et souhaitait ouvrir la collection « Ponts des arts » à la danse et au cinéma. Par la suite, j’ai sollicité Thomas Scotto pour la création de l’histoire. Le fait qu’il soit présent sur la même période que moi à Chalet Mauriac a grandement facilité les choses.

En plus de vous être documenté sur Loïe Fuller, vous-êtes-vous inspiré d’une enfant ou d’une adolescente de votre entourage pour faire le portrait de l’héroïne ?

Nicolas Lacombe. Les modèles féminins sont divers, suivant les moments du livre. J’ai partiellement puisé dans des références nippones, incarnées par les multiples héroïnes féminines du studio Ghibli. J’ai aussi élaboré certaines postures de croquis à partir de photos de modes croisées à des images de danse.

Comment avez-vous imaginé puis créé le rapport à la nature ? Êtes-vous vous-même un amant des jardins ?

Nicolas Lacombe. Je suis personnellement plutôt urbain, toutefois j’apprécie les grands parcs boisés.
Pour ce livre, mon inspiration s’est bâtie autour d’un vécu personnel enrichi de visuels récupérés sur internet. La forêt bordant le Chalet Mauriac, les grands palmiers de la gare de Madrid ou les jardins des serres d’Auteuil sont aussi quelques-unes de mes références.

Thomas Scotto. C’est véritablement la photo choisie pour ce projet qui a enclenché mon chemin d’écriture. Quand Loïe Fuller dansait, les spectateurs voyaient parfois dans ses gestes un mouvement de pétales… Elle-même a imaginé la Danse du Lys… tout était déjà-là. Et c’est une émotion de l’enfance, la nature. J’ai grandi avec des journées entières de forêts. C’est vrai, je suis un peu plus citadin aujourd’hui et je n’ai pas la main verte mais écrire permet d’habiter tous les paysages alors…

« De la poésie avant toute chose » disait le poète, et sa part de mystère : comment est née cette magnifique rencontre entre les deux jeunes filles, où chacune inspire l’autre ?

Thomas Scotto. Par l’humour ou la poésie, je crois que l’on peut tout faire passer en littérature jeunesse. Là, comme il n’était pas question d’une biographie, ni d’une évocation calquée de Loïe Fuller, je suis allé vers ce en quoi je crois : la vie par les yeux des enfants. Et Louise et Mary sont les deux faces d’une même personne. L’une qui se cache, l’autre qui ose. Elles sont aussi les véritables prénoms de Loïe Fuller… Mary Louise ! Pour danser, Loïe Fuller prolongeait ses bras de bâtons… et, dans l’histoire, c’est à deux qu’elles grandissent.

LA CRÉATION

Louise est rêveuse et pose un regard critique et distancé sur l’image que lui renvoient sa famille et les adultes qui l’entourent. Comment et/ou pourquoi avez-vous créé ce personnage avec ces caractéristiques de la phase adolescente ?

Thomas Scotto. Je ne voulais pas un personnage trop jeune. Principalement pour pouvoir aborder le rapport au corps. « Je ne veux pas qu’ils trouvent que j’ai un peu grossi », c’est ce que Louise dit au tout début de l’histoire. Elle sait qu’une nouvelle fois on la poussera un peu devant les invités, qu’elle devra soutenir leurs regards sur ce qu’elle n’aime pas chez elle, sur ce qu’elle veut cacher, sans doute. La préadolescence et l’adolescence provoquent de si grands bouleversements… mais c’est aussi l’époque de l’affranchissement et c’est une telle force.

Les paroles de l’héroïne vont sans doute faire écho chez bien des jeunes filles ou jeunes garçons à leur rapport à leurs parents et à leur image : sont-elles aussi un message aux parents ?

Thomas Scotto. La voix de Louise n’est pas forcément celle d’une jeune fille d’aujourd’hui. Ce n’est pas ce que je recherche dans mes textes. Il faut « faire croire à », trouver la voix juste d’un personnage de papier pour qu’il dise le monde réel. Ensuite, pour ce qui est d’un message, j’aime l’idée qu’un texte, et surtout un texte d’album, ne soit pas trop bavard. Que chacun puisse y trouver « son » propre message.

C’est assez inquiétant, cette position de Louise qui se tait et envisage de « disparaître » : derrière cette forme d’humilité ou de modestie, il y a la part de mystère et même de folie… d’être ailleurs. Qu’en penser ?

Thomas Scotto. Disparaître… s’effacer… avoir le sentiment d’être incompris… J’imagine que c’est juste un ressenti extrêmement courant de l’enfance et l’adolescence. Dans cette grande maison familiale, Louise a des désirs de création qu’elle n’arrive pas à partager avec les adultes. Une timidité aussi. Je ne pense pas qu’il y ait de la folie, simplement le besoin d’un révélateur. Et c’est Mary, cette fille « en plus » qui n’était pas prévue, qui sera l’étincelle de Louise.

Ainsi, le « palais de glace » ou la « serre » est autant un refuge (à soi, seul et isolé) qu’un lieu emprisonnant (fermé). Avez-vous ressenti cette double impression chez Loïe Fuller : enfermement versus désir de liberté ? Comme pour son œuvre qui se déploie librement alors que son corps est contraint par les accessoires et sa technique…

Thomas Scotto. Dans ce « palais de glace », Louise y retrouve des fleurs « bien rangées. Étiquetées. Câlinées. Sans sourire. Prisonnières… » Un parallèle affectif avec ce qu’elle ressent. Et peut-être qu’il y avait cela dans l’œuvre de Loïe Fuller. Derrière cette danse « cachée », de tissus légers et de faisceaux lumineux, on ne peut pas ignorer la femme qui a fait bouger tant de lignes autour d’elle. Notamment les dizaines de brevets et copyright déposés en lien avec ses accessoires, justement. Dans ces époques où être « fille » était un combat d’affirmation, j’admire celles qui ont bouleversé le monde en allant jusqu’au bout de leur art.

La solitude de Loïe Fuller et par là de l’héroïne est donc bien présente : est-ce une condition nécessaire pour développer un tel monde imaginaire dans la vie et dans l’art, et donc ici le récit ?

Thomas Scotto. Je suis sans doute le moins bien placé pour parler de solitude car écrire, c’est finalement beaucoup se déplacer à la rencontre de celles et ceux qui nous lisent ! C’est aussi être à l’affût de toute idée, de toute réflexion, de tout mot et souvent loin d’un bureau isolé. Et même s’il y a toujours ce moment de pause nécessaire, ces instants qui ne se partagent pas où on est seul à poser l’histoire sur le papier, je n’arrive pas à imaginer l’acte d’écrire en dehors de la vie.

Le discours de l’héroïne est presque systématiquement double : elle relève d’abord les choses positives pour immédiatement les remettre en cause (négativement) : comment cela s’est-il écrit ?

Thomas Scotto. Comme un balancier. Une danse d’un pied sur l’autre. Comme ce qui nous fait hésiter, quand on se croit un petit peu fort et puis, plus vraiment. Je suis toujours tenté par la fragilité de certains personnages qui est souvent le point d’ancrage de leur force future.

Peut-on parler d’amitié amoureuse dans la relation montrée entre les deux personnages féminins ?

Nicolas Lacombe. Oui, selon moi durant cet âge de la découverte, domine le sentiment flou. C’est le passage à l’âge adulte qui tente de définir des états et des ressentis. L’adolescence à ceci de précieux qu’elle laisse parfois un goût d’inachevé dans les relations. Le visuel de fin (la dernière double-page) offre au lecteur la vision d’une fleur « unique » symbolisée par l’amitié fusionnelle entre Louise et Mary.

Thomas Scotto. Clairement, il y a de l’épate, de l’admiration et de la sensualité dans cette relation. Et bien sûr, je ne voulais pas taire cette jolie identité de Loïe Fuller, ses relations amoureuses féminines.
L’aborder avec le plus de délicatesse possible et à portée d’enfant, bien évidemment. Cela passe par le jeu, la danse, par cette impression que le temps n’a plus de prise sur ce que l’on vit. Mary apporte cela à Louise… l’audace. Je voulais que l’on sente que quelque chose se joue à ce moment-là et que c’est important. La naissance du désir, peut-être. La révélation du droit d’être libre, surtout.

Louise/Loïe Fuller semble savoir qu’elle est/sera unique, qu’elle est/fera la fleur : préscience ou volonté d’être autre, de se dépasser ? C’est pareil dans son rapport à l’arrivante : Louise « sait ». S’agit-il d’une capacité d’ultra sensibilité au monde qui annonce son destin d’artiste ?

Thomas Scotto. Je crois en la capacité de l’enfant puis de l’adolescent à voir plus loin que ce qui les entoure. Déjà parce qu’ils sont de plus en plus sollicités, stimulés, « alimentés » par l’image, les discussions et la rapidité du monde. C’est évidemment loin d’être entièrement positif et bienfaisant. Alors je crois encore plus à l’importance des rencontres : celles qui accompagnent la sensibilité et permettent de montrer quelques chemins sans en imposer aucun, celles qui donnent la confiance en soi.

Comment mêle-t-on un certain classicisme (époque) et une modernité (innovation technique) ?

Nicolas Lacombe. L’emprunt de certaines références ou codes graphiques de l’Art nouveau m’a permis de mieux articuler mes images autour du récit. Le travail de modernité se situe au niveau des couleurs, des transparences et passe par des compositions minimales et dépouillées. J’ai tenté par ce biais d’alléger les allusions directes à la Belle Époque.

Pourquoi avoir choisi le rose, le bleu (couleurs genrées) pour illustrer la couverture et la double-page des papillons phosphorescents ? La première étant accompagnée de la couleur de l’amour (le rouge) et la suivante du vert, couleur de la nature.

Nicolas Lacombe. Le choix des couleurs des personnages s’est imposé à l’issue de plusieurs tentatives. Louise et Mary incarnent les personnages principaux, elles devaient donc par contraste être bien identifiables. J’ai opté pour des coloris vifs et lisibles qui tranchent avec les décors plus ternes ou pastels. De plus ces teintes se retrouvent souvent dans la thématique des garde-robes de l’enfance, elles me paraissaient donc bien adaptées. Quant à la symbolique, chacun peut y voir ce qu’il veut, pour ma part je me suis surtout concentré sur l’harmonie des tons d’ensemble.

Pourquoi avoir choisi la technique de l’illustration au scotch ? Avez-vous voulu reproduire la technique de Loïe Fuller dans votre propre art (mouvement, lumière, résultat) ?

Nicolas Lacombe. Ma technique de dessin au ruban adhésif est un procédé personnel qui résulte de mes recherches artistiques durant mes années d’études en arts plastiques aux Beaux-Arts de Toulouse puis à la faculté du Mirail / Jean Jaurès. Lorsque j’ai découvert les spectacles de Loïe Fuller, la finesse du drapé de ses danses (fluorescentes, serpentines) m’a véritablement subjugué. L’énergie moderne qui se dégage de ses compositions libres et grandioses a insufflé en moi le désir de dessiner les mouvements de sa robe. L’objectif étant de transposer graphiquement les lignes courbes. Pour mieux appréhender cet exercice, je me suis appuyé sur certaines esquisses des peintres et affichistes de l’époque comme Henri de Toulouse-Lautrec, Jules Chéret, Jean de Pal et Paul Colin.

L’emploi de la couleur semble lié à l’agitation des personnes et des émotions ou au repli sur soi et au dialogue intérieur. Les doubles-pages où Louise se retire dans le jardin sont quasiment monochromes, celles de la rencontre avec Mary et de leurs jeux sont multicolores. Quelle valeur donner au fond noir des doubles-pages 5 et 8 ?

Nicolas Lacombe. Outre de produire une rupture du rythme narratif, l’idée maîtresse dans ces deux planches est de permettre une prise de distance, propice aux résonnances mentales. Le noir se présente ici comme une pause, Louise ferme les yeux en quelque sorte. De plus ce noir n’est pas oppressant, il respire et vit à travers sa matière stellaire.

Dans la double-page qui dépeint le mur de fleurs, on a l’impression d’un rêve ou d’un fantasme dans lesquels on ne sait plus où est la part de vrai : Louise s’était-elle dessinée dans les fleurs ? Mary l’imagine-t-elle ainsi ? La scène se passe-t-elle en réel ?

Thomas Scotto. Ce mur de fleurs représente toutes celles qu’on ne peut pas enfermer, toutes celles qu’une serre ne peut contenir. Des fleurs de toutes sortes, imaginaires et de caractère. Je fais dire à
Louise : « Un mur de fleurs dessinées pour mes espoirs… Tous mes dessins de vent et d’imagination. » Et sans doute que Louise est entièrement dans ces fleurs-là. Alors la scène est bien réelle. Elle est un peu la naissance d’une identité. Celle de Loïe Fuller quand elle devait finir extenuée après avoir dansé sur son carré de lumière.

LA RÉCEPTION

Cet album montre l’enfant en train de devenir adulte, poussant comme une fleur, et voulant sortir du petit palais, se sexualisant. L’avez-vous pensé ainsi pour une identification des jeunes lecteurs ?

Nicolas Lacombe. Pour moi ce livre défend l’idée de l’émancipation au sein d’un entourage trop conformiste. Cela, en valorisant une forme de prise de risque subtile et libertaire.

Thomas Scotto. Je ne sais pas comment les jeunes lectrices et les jeunes lecteurs vont s’approprier cette histoire. Et c’est très bien comme ça. Ce n’est pas un livre facile. Sans doute aura-t-il besoin d’accompagnement. Mais j’ai une confiance totale en l’enfance pour voir entre les lignes de ce qui est écrit. Chacun trouvera sa propre émotion parmi celles qui se dégagent de La fleur qui me ressemble. Ça passe par l’image bien sûr, par la musique des mots, par ce que l’on effleure du bout des doigts et par ce qu’on finit par comprendre de soi-même. C’est exactement pour cela que la littérature jeunesse est de la littérature tout court.

Par le choix de l’artiste – de fait une femme, qui plus est inventrice, danseuse et qui s’empare de la technique – et d’une amie, sans présence masculine donc, on lit dans cet album une ode à la femme en général, aux femmes et à leur esprit libre. Pensez-vous que cela sera perceptible par les enfants ?

Thomas Scotto. Je l’espère tellement… J’ai deux filles et c’est mon souhait, voire mon combat depuis longtemps maintenant et depuis plusieurs textes aussi. Dire l’importance, sans conteste, de la liberté et de l’égalité. De la place prépondérante des femmes dans chaque seconde de nos vies.
Ce projet n’était pas le mien à la base mais celui de Nicolas. En revanche, je crois qu’on a fait appel à moi pour ce texte parce que je suis cela…