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"La Grande Vague"


Bruno Pilorget Véronique Massenot

Interview de l’auteure et de l’illustrateur

Véronique Massenot nous parle de sa démarche d’écriture.

Pourquoi avoir choisi Hokusai et sa “Grande vague” ? Cela a-t-il été motivant de se plonger dans le monde asiatique duquel on n’est pas forcément proches ?

J’aime cette estampe depuis toujours : je suis une grande admiratrice de l’art asiatique, japonais en particulier. Je ne connaissais pas Hokusai de manière approfondie, ni son travail, ni sa vie. Ce fut un vrai bonheur pour moi que de pouvoir me plonger - c’est le mot qui convient ! - dans cette “grande vague” de culture japonaise. À croire que le choix de cette œuvre était un prétexte pour le faire enfin !

Comment l’histoire de Naoki est-elle née ? On connaît le monde asiatique emprunt de légendes et traditions, mais pourquoi l’idée de la naissance des fonds marins, la mère évoquée par la mer ?

L’histoire de Naoki est née en plusieurs temps. J’aurais pu écrire une histoire plutôt centrée sur l’idée de tsunami. Mais, en me documentant sur “La Grande Vague” et tout ce qu’elle véhicule de symbolique, notamment dans sa composition en yin et yang, j’ai préféré partir sur une autre piste : le mystère de la naissance, la création, la vie elle-même.
Bien sûr, la mer évoque la mère d’autant qu’au Japon, l’eau est considérée comme l’élément (féminin) premier, source vitale et originelle qui s’allie à la terre (élément masculin représenté ici par le mont Fuji) pour engendrer le monde des hommes.
Ensuite, je me suis inspirée de deux légendes. La première, venue de Chine et adoptée par le Japon, raconte l’histoire d’une petite carpe méritante qui, à force de courage, accède au ciel, demeure des dieux, en se transformant en dragon. La deuxième est plus spécifiquement japonaise et concerne un enfant miraculeusement fort, appelé Kintaro, parfois considéré comme orphelin (ou né de l’union d’un dragon rouge et d’une montagne !) et que l’on a représenté souvent chevauchant un poisson géant. Mon intention était de rendre hommage à la culture asiatique, tout en jouant de la symbolique universelle, presque psychanalytique, de la métamorphose.
Koï Nobori, la fête des enfants, incarne d’ailleurs très ouvertement cette symbolique : l’enfant est une petite carpe qui doit grandir et, comme l’espère tout parent, se muer un jour en dragon (animal fantastique, synonyme de puissance et totalement positif dans l’imaginaire oriental) c’est-à-dire en adulte. J’ai tenté d’aborder, par ce biais, la difficulté de grandir et les tourments qu’éprouvent certains enfants, notamment adoptés, au sujet de leurs origines, de leurs antécédents familiaux, de leur filiation réelle…

Pourquoi le héros est-il masculin ? On peut penser à Hokusai ou aux naissances au Japon ? Y a-t-il un rapport avec Le Petit Poucet ?

Dans l’idéal, j’aurais voulu ne pas donner de sexe défini à l’enfant, qu’il soit “l’Enfant” en général. Mais en pratique, cela n’a pas été possible : il fallait bien choisir un prénom pour le désigner. J’ai tenté de trouver un prénom qui, au Japon, soit donné indifféremment aux filles et aux garçons – il y en a quelques uns. Hélas, nous avons dû changer le prénom du petit héros en cours d’écriture. Naoki est clairement masculin - au Japon, en tout cas. Ici, nous n’avons pas les mêmes références et ce prénom, finalement, pourrait être porté par une fille. Quoi qu’il en soit, fille ou garçon, un enfant est un enfant et l’aventure de celui-ci parlera, je l’espère, à tous ! D’autant que les personnages dessinés par Bruno sont pleins de finesse, de souplesse…
Par ailleurs, c’est vrai, le fait qu’Hokusai ait été orphelin m’a confortée dans mon envie d’aborder le thème de la naissance et de l’adoption. Je n’ai pas précisément pensé au Petit Poucet en écrivant cette histoire, mais l’adoption étant parfois la conséquence d’un abandon, les deux thématiques se rejoignent, en effet.

À la fois “La Grande vague” évoque un beau et grand mouvement, et, la progression de votre récit dépend du temps, de la patience des personnages, d’une forme lente sans doute propre au monde asiatique ancien ?

Oui, je suis une adepte de la lenteur. Et pourtant, je me laisse bien souvent piéger par le rythme effréné de la vie “moderne” ! L’histoire se place dans un Japon ancien qui, bien que contemporain d’Hokusai, renvoie à une certaine intemporalité. On y vit au rythme des saisons ; la terre et la mer nourrissent directement les hommes… Cela permet de centrer l’intérêt du récit sur l’essentiel, à la manière d’un conte traditionnel – d’ailleurs, j’avais déjà écrit un album, Le Village aux mille trésors, qui se situe dans ce contexte.

Votre style semble s’adapter à l’esprit des haïkus, au chant avec ses refrains : avez-vous eu une intention autre que poétique ou cela coulait-il de source, si j’ose dire, avec l’eau ?

Oui, j’ai beaucoup pensé aux haïkus - notamment pour écrire ces “refrains”-, souvent sans verbe, qui ponctuent les pages en résumant d’un mot ou deux l’humeur des personnages. J’aime leur brièveté, qui fait toute leur puissance évocatrice. J’ai aussi pensé à une certaine “épure” artistique prisée des Asiatiques : ils n’ont pas peur, dans leurs compositions, de laisser de la place au vide, au blanc, au silence… et à concentrer toute leur expression dans un seul trait. C’est très fort. Par ailleurs, dans la première partie du texte, j’ai tenté d’écrire en suivant le mouvement de la mer, balancement, sac et ressac, infini recommencement… Pour un auteur, ce genre de défi est très excitant !

Avez-vous voulu transmettre des valeurs telles que la confiance en la nature, une forme de croyance dans les traditions ?

La patience, oui… Et, peut-être, une certaine forme de sagesse. Une acceptation, lucide et humble, de sa propre condition, non pas comme une résignation triste et fataliste, mais plutôt comme un premier pas, indispensable, vers la “résilience”. Et, pourquoi pas, une certaine forme de bonheur !

Le récit finit bien : avez-vous des consignes à ce sujet ou est-ce un choix optimiste et adapté aux enfants ?

Je n’ai pas de consigne. C’est un choix personnel. Je suis une grande pessimiste qui se “soigne” par l’écriture, la lecture, l’art, la création… La beauté me console. Côtoyer de grandes œuvres m’a aidée à grandir et à trouver ma place au monde. D’une certaine manière, j’aimerais à mon tour donner cette “chance” - sans vouloir être trop grandiloquente ! - à d’autres enfants. Pour cela, cette collection est une occasion rêvée.

S’il y avait quelque chose à retenir de votre récit, qu’est-ce que ce serait ?

Pour les adultes, la prise de conscience de l’importance terrible, énorme, que peut avoir pour un enfant la question de ses origines, familiales ou culturelles, que celles-ci soient vraies, cachées ou simplement rêvées. Pour les enfants, la prise de conscience de ses propres ressources. Et, pour ceux qui vivent cette interrogation, le fait de savoir qu’ils ne sont pas seuls et que, surtout, c’est une question légitime. Et pour tous, une invitation à “plonger” dans l’art d’Hokusai et la culture asiatique au sens large !

Comment avez-vous appréhendé les images ? Vous ont-elles plu, surprise ?

Que dire des images… sinon qu’elles sont magnifiques ! Elles correspondent exactement à ce dont je rêvais. Certaines illustrent même - sans que Bruno ne l’ait su ! - des idées que j’ai eues sans les retenir finalement, comme la présence de la tortue. C’est que nous sommes sur la même longueur d’ondes, influencés par les mêmes références culturelles, tout simplement !
Bruno Pilorget est, lui aussi, “mordu” d’art asiatique – une influence qui se sent dans tout son travail. Je tenais absolument à ce qu’il soit l’illustrateur de cet album : pour moi, c’était de l’ordre de l’évidence… comme l’idée de citer d’autres œuvres d’Hokusai, puisque “La Grande vague” n’existe pas seule mais fait partie de la série Trente-six vues du mont Fuji.

Que diriez-vous de l’album final ?

Je le trouve très réussi. Comme toujours, j’étais inquiète de la qualité d’impression. Pour un album qui veut porter haut les couleurs de l’“Art”, il faut être esthétiquement irréprochable. Les bleus sont tellement denses et pourtant nuancés… Je suis vraiment ravie du résultat !

Ayant participé à l’écriture des deux albums, avez-vous préféré travailler sur Chagall ou Hokusai ?

Chaque fois, j’ai pu choisir le peintre, l’œuvre et l’illustrateur. Que demander de plus ? Ensuite, dans la réalisation, les deux m’ont apporté la même dose d’angoisse… et surtout, de bonheur ! J’espère que les lecteurs y trouveront le leur, dans les deux également !

Que pensez-vous de la collection “Pont des arts” ? Quelle part accordez-vous à la création personnelle entre la contrainte de la collection et celle liée au peintre ?

Cette collection est une formidable ouverture vers les arts plastiques. J’ai tout récemment rencontré des enseignants, qui avaient fait travailler leurs classes autour de Voyage sur un Nuage, ravis d’avoir cet outil-là, pratiquement inépuisable, pour aborder le programme d’histoire des arts. Et le résultat était d’une très grande qualité.
Concernant les contraintes, je fais comme pour mes romans, basés, eux, sur des faits historiques réels. Je me constitue d’abord une documentation très solide. Puis, quand celle-ci m’assure un bagage que je juge suffisant, je m’en détache et me lance dans la fiction. Pour moi qui ai fait des études d’histoire de l’art et travaillé des années au musée d’Orsay, cette collection représente l’immense bonheur d’allier deux passions dévorantes : l’art et l’écriture.


Bruno Pilorget nous parle de sa démarche d’illustrateur.

Quelles ont été vos impressions lorsque vous avez appris que le travail portait sur la “Grande vague” d’Hokusai ?

J’apprécie beaucoup le travail des éditeurs de L’Élan Vert et du CRDP de l’académie d’Aix-Marseille. Véronique Massenot, l’auteure, est une amie avec qui j’avais déjà un projet de carnet de voyage en Palestine. Depuis, vous pouvez découvrir notre blog de voyage.
Hokusai est un artiste que j’admire. Réfléchir autour de ce grand peintre, entre autre l’inventeur du manga, et autour d’une histoire “maritime” ne pouvait pas davantage me satisfaire. Le défi a donc résidé dans le fait de coller à l’esprit de la collection : rester proche d’Hokusai sans pour autant le copier et sans le trahir, m’approprier l’histoire, qui m’a séduit tout de suite, et proposer mon style.

Vous êtes-vous beaucoup documenté au sujet du peintre, sur son milieu, son travail et sa culture pour réaliser vos dessins et coller au récit ? A-t-il été facile d’adopter ce style “japonisant” ?

Je connaissais les œuvres fascinantes du maître Hokusai. Je savais que lui et ses contemporains réalisaient aussi des carnets de voyage et cela se voit à travers leurs peintures dans leur rapport à la nature et à l’humain. D’ailleurs, déjà attiré par d’autres pays d’Asie pour dessiner et peindre sur place, je rêve d’aller un jour en réaliser un au Japon. Je possède quelques livres sur l’art japonais, je lis parfois des mangas. On a découvert en famille les merveilleux films d’animation de Miyazaki au cinéma. On apprend aussi beaucoup avec Internet, sur les techniques ou sur la composition des images de l’époque, comme par exemple, l’arrivée au Japon du bleu de Prusse, couleur qu’Hokusai et ses contemporains se sont s’accaparés. Et puis j’ai démarré très vite les crayonnés. Là, en travaillant sur le dessin de la vague d’Hokusai pour la couverture, je me suis rendu compte à quel point chaque petite griffe de l’écume a son importance, que chaque détail a sa raison d’être. Les éditeurs m’ont fait confiance, et l’album a vu jour, comme Naoki est sorti de la vague. Pour l’anecdote, j’avais proposé de faire ouvrir le livre par l’arrière à la japonaise, mais cela n’a pas été possible.

Comment avez-vous procédé dans votre travail, des crayonnés à leur colorisation ?

Après les crayonnés, j’ai réalisé toutes les planches au pinceau et à l’encre de Chine. Le trait a une importance fondamentale dans mon dessin. Essayer d’épurer et ne garder que l’essentiel est mon travail de chaque jour. J’aime tellement le noir et blanc que je me serais bien arrêté là. Mais la couleur a une importance dans cette aventure, elle raconte beaucoup elle aussi. J’ai donc utilisé la gouache. Cela a été un travail de longue haleine, mais un véritable plaisir au fur et à mesure que j’avançais.

Comment s’est effectuée votre démarche entre la contrainte du récit et le respect vis à vis d’Hokusai : quelle part laissez-vous à la création personnelle ?

Il n’y a pas de contrainte du récit s’il est excellent. Je rebondis sur les mots pour raconter en plus par l’image. Par exemple lorsque Véronique imagine ce bébé offert par la mer au pêcheur, sans en raconter plus, laissant pleinement toute la place à l’imagination de l’illustrateur pour une mise en scène, à moi de trouver cette idée du bébé au centre de l’image, porté par l’écume, bien au rond de la vague, comme dans un ventre. De même quand l’enfant est perché seul sur son arbre, il est encore comme un fœtus dans le rond de l’arbre. Pour finir avec la scène de la vague qui apporte le bébé, si l’on regarde de près, on voit qu’elle est décalée par rapport à celle d’Hokusai, de quelques millièmes de secondes. C’était mon petit défi personnel pour ne pas refaire la même vague, qui est du coup plus avancée et plus écrasée.

Les images sont à la fois pleines et épurées, comme elles sont réalistes et tendent cependant à l’irréel : ces contrastes créent une dynamique, un mouvement de la nature, ici le monde marin avec ses soubresauts et ses personnages, un peu comme au cinéma parfois…

En effet, je cherche à créer des images vivantes. J’aime le langage de l’image du cinéma et de la BD. Mais comme les Japonais depuis Hokusai, non ? Les contrastes du Japon sont étonnants. Le Japon des villes, à la pointe de la technologie et du modernisme qui fascinent les jeunes des autres pays, et le Japon intérieur traditionnel, merveilleux de beauté, d’élégance et de sérénité.

Montrez-vous l’évolution de votre travail à des proches, des enfants ? Le résultat final en est-il influencé ?

Le regard de ma femme, elle-même dessinatrice, sur mon travail, est le seul dont je suis sûr, ainsi que celui de mes deux garçons, quand ils sont là, l’un étant dans une école de BD à Bruxelles et l’autre dans une école de graphisme. C’est extrêmement important d’avoir ce recul avec les personnes en qui on a le plus confiance, cela fait réfléchir et évoluer.

Que pensez-vous de la collection “Pont des arts” ?

Je suis flatté d’avoir été choisi pour illustrer cet album et je considère que j’ai de la chance car c’est une collection très courageuse et belle. C’est un défi à chaque album pour l’éditeur, l’auteur et l’illustrateur, une aventure à vivre ensemble.