Retour à l'album La Maison en construction

"La Maison en construction"


Christine Destours Christine Beigel

Interview Croisée

L’auteure, Christine Beigel, et l’illustratrice, Christine Destours, nous parlent de leur démarche de création.

Inspirations

CANOPÉ. Qu’avez-vous vu au tout départ dans cette Composition de Mondrian ? Avez-vous vu spontanément une maison ?

Christine Beigel : Les cases de couleurs bordées de noir de Mondrian m’ont évoqué des portes à ouvrir vers l’imaginaire. J’ai donc moi-même ouvert cette première porte et créé une maison. À partir de là, l’idée de plusieurs appartements, avec autant de familles, s’est imposée. Car, qu’est-ce qu’une maison sinon un lieu de vie ?

CANOPÉ. Avez-vous accepté facilement de travailler sur Mondrian ? Qu’avez-vous pensé du récit ?

Christine Destours : C’est le hasard des discussions qui m’a amenée à faire ce projet, mais évidemment je connaissais Mondrian. Je travaillais déjà en atelier et en volume et l’idée de Christine a été une bonne surprise. À partir de là, ce sont les boîtes, les carrés et les espaces qui m’ont accaparée.

CANOPÉ. Comment est née cette histoire de gardien de la maison en construction ? Qui est ce Léon qui se transforme visuellement ?

C. D. Ah oui, vous êtes la première à le voir ! Léon change à cause de sa moustache mais c’est le même. C’est juste un clin d’œil à l’artiste qui portait moustache et lunettes. Et en ce qui concerne l’histoire, elle m’a permis de donner envie d’entrer dans l’œuvre par le biais de la maison, de regarder, de voir et de s’accaparer, en clignant des yeux, un univers, un monde, une couleur.

C. B. Monsieur Léon ne sait rien, mais veut apprendre. Il s’ouvre à tout, sans a priori. Comme un enfant, non ? Au début, monsieur Léon ne voit rien. Puis, à force de regarder, les choses lui apparaissent. Voit-il vraiment ou imagine-t-il ? Je laisse à chacun la liberté de choisir. La maison est en construction pour permettre à chacun de la finir. Ainsi, monsieur Léon, non seulement en est son gardien, mais aussi son maître d’œuvre. Il bâtit un rêve, échafaude une maison pleine d’habitants, et nous la fait visiter. « Regardez ! » semble-t-il nous dire. Évidemment, quand l’on regarde le tableau/la maison, on ne voit pas qu’il n’y a pas de volume, ce n’est qu’une façade faite d’aplats de couleurs et de lignes noires. Mais derrière, oui, derrière, il y a bien quelque chose ? Il y a toujours quelque chose de caché, d’invisible… Il suffit de s’intéresser, de chercher, de gratter un peu. Je voudrais que le lecteur se mette à la place de monsieur Léon, le personnage que j’ai inventé pour avoir cet œil et cet esprit curieux, désireux de rencontrer, de savoir.

CANOPÉ. Comment êtes-vous passée des carrés de couleurs primaires aux univers variés ?

C. B. Les familles sont directement inspirées des couleurs de Mondrian. J’ai mis en évidence le blanc et le noir, puis les jaune, rouge, bleu primaires. De là sont nés les Leblanc (un nom de famille tellement commun en français !), les Lenoir, dont sont dérivés les Lejaune, Lerouge, Lebleu. À chaque famille, à chaque couleur correspond un univers bien précis. Je me suis penchée sur le langage et la symbolique des couleurs, tout en restant au plus proche de mes petits lecteurs.
Il m’est déjà arrivé, en classe, de demander aux enfants : « Cette couleur, à quoi elle vous fait penser ? » afin d’analyser une illustration. Les couleurs parlent d’elles-mêmes. Il suffit de dire, encore une fois : « Regardez ! ».

C. D. Le récit induit un monde très coloré. Mais si l’on regarde bien, chaque double page a sa couleur dominante même si d’autres apparaissent : j’ai voulu créer une unité visuelle – que les enfants normalement repèreront. Ce choix plus le travail en relief et certains indices devraient amener à la découverte de Mondrian.

CANOPÉ. Pas facile de faire comprendre une œuvre abstraite ! Il faut en passer par beaucoup de portes…

C. D. Les enfants sont à l’aise avec les couleurs primaires. Les plus petits sont également sensibles au travail sur les lignes et les carrés. Car que sont ces carrés rouge, jaune, bleu ? On peut fermer les yeux devant et au moment de les rouvrir voir tout autre chose. Comme dans l’album, avec l’histoire de la maison en construction et tous ses univers, jusqu’à la découverte de la Composition elle-même à la fin. Les enfants pourront revenir sur les pages et se rendre compte que des indices menaient à l’œuvre. Le but est qu’ils puissent reconnaitre les œuvres de l’artiste, mémoriser son nom, avoir pu aborder une œuvre abstraite. Quant aux portes, elles sont un repère pour l’enfant comme les lignes noires de Mondrian qui correspondent aux paliers de l’immeuble, ou comme les escaliers. Les portes sont des passages qui permettent visuellement d’entrer dans la compréhension de ce qu’il se passe.

Choix et techniques

CANOPÉ. Est-ce intentionnel d’avoir fait appel à toutes ces choses que connaissent les enfants : les saisons, les fêtes, les vacances, les animaux, les monstres… ?

C. B. Cet album, selon moi, s’adresse aux tout-petits. Il me fallait donc des atmosphères simples et porteuses en fonction de chaque couleur : la neige (la banquise, les ours…), le noir (la peur, les sorcières et les monstres), celles des fêtes conviviales (quoi de mieux que Noël ?), la plage et le soleil (jaune-jaune-jaune). Pour le bleu, j’avais deux choix : la mer et le ciel. Comme monsieur Léon suit un parcours en fonction de ses émotions, de ses aventures personnelles, la mer était la suite logique en sortant de la plage des Lejaune. Cette même mer me permettait de bousculer cet ordre établi. Une grosse vague et… patatras !

CANOPÉ. Christine Beigel, aviez-vous imaginé un tel résultat en images ? Comment passe-t-on de la peinture aux boîtes, Christine Destours ?

C. D. Je travaille habituellement en collage à plat ou en volume. Il me semblait intéressant d’aborder ce livre en volume pour avoir un traité différent de Mondrian et cette idée de volume correspondait bien à la maison imaginée par Christine.

C. B. La technique du volume choisie par Christine Destours est idéale pour cet album (et inattendue). Christine nous fait réellement « entrer » dans la maison ; elle apporte un côté très vivant à chaque famille. J’avais donné quelques pistes afin d’expliciter ma démarche. Après, Christine s’est totalement emparée du projet, et c’est son univers que l’on découvre avec délice à chaque double page. D’ailleurs, dans cet album, l’effet « je tourne la page et je découvre quelque chose de nouveau » est exacerbé par le volume : on pénètre dans l’intimité des gens, on devient leurs amis, leurs confidents le temps d’une double page. Les notions de secret dévoilé, de caché/montré, d’invisible/visible prennent tout leur sens. Coup de théâtre, on lève le rideau ! Christine a su nous inviter chez les Leblanc, les Lebleu et les autres, c’est formidable !

CANOPÉ. Comment passe-t-on du minimalisme géométrique à la diversité et au mélange ? Dans ce choix, ne s’éloigne-t-on pas de l’œuvre du peintre ?

C. B. L’œuvre de Mondrian se concentre sur les couleurs primaires, et je pense que l’absence d’autres couleurs est une façon d’en parler en transparence. Enfin, préciser dans mon texte qu’il y a des couleurs que le peintre n’a pas utilisées souligne son choix particulier des trois couleurs primaires. J’ai souhaité montrer qu’à partir de nos seules trois couleurs, il y a une multitude de possibilités de teintes et de familles. Au-delà de simples mélanges, je parle aussi de mixité et de différence bien sûr. De couleurs comme de formes (il n’y a pas que les lignes droites). Je propose une nouvelle composition : « Voilà ce que cela pourrait être aussi, libre à vous d’y voir autre chose encore ».

C. D. Il ne s’agissait pas pour moi de "faire" du Mondrian mais d’amener au fil des pages vers l’œuvre de l’artiste. Si l’on regarde bien, chaque page correspond à un univers, à une couleur et tout n’est pas si mélangé. Par exemple, il y a une opposition entre la double page de la vague qui, avec peu de couleurs, donne une ambiance d’orage, crée une pause avant que tout s’écroule. On est en tension, on attend après que Léon a été chassé. La double page suivante du mélange peut alors apparaître à l’opposé de Mondrian - qui se retourne peut-être dans sa tombe ! Avoir mélangé les couleurs détonne et on est dans une démarche inverse de l’artiste. Mais après il y a la reconstruction. Et dans la double page finale le ciel bleu donne le temps : celui de de regarder, d’entrer dans la couleur, dans cet univers infini, d’y voir ce que l’on veut. Ce qu’a provoqué Léon c’est l’envie de sortir peut-être comme Mondrian donne envie d’aller voir ce qu’il y a derrière les carrés de couleurs.

Intentions

CANOPÉ. Le récit induit, par ce qu’il se passe dans chaque famille, une liberté d’être et de faire ce que l’on veut chez soi même si tout le monde se ressemble au sein d’une même famille de couleurs. Est-ce un message que vous portez aux jeunes lecteurs ?

C. B. La double page 9 nous montre ce que pourrait être cette microsociété dans une maison sans barrières. Une société libérée de tout a priori sur les autres. Je propose le bonheur d’être ensemble et de partager ; est-ce une utopie ? Malheureusement nous vivons dans une société désunie, marquée par l’individualisme. Chacun veut son carré de bonheur personnel, son petit jardin secret. Monsieur Léon est un grand rêveur qui veut croire au vivre ensemble. La fin de l’album, même si elle nous ramène aux couleurs primaires bordées de noir de Mondrian, nous dit que tout est possible, le monde est ce que l’on veut. C’est à nous de le faire, de le construire. Et surtout, à eux : aux enfants de bâtir leur propre société de demain, non ?

C. D. Je ne vise pas à transmettre ce message aux enfants spontanément. Je suis d’abord concentrée sur la création artistique, le propos viendra intuitivement après où chacun pourra se poser ses propres questions à sa façon

CANOPÉ. Ne sera-t-il pas difficile pour les jeunes lecteurs de comprendre ces questions, de ce qu’il se passe dans le récit jusqu’à l’œuvre abstraite ?

C. B. Les albums sont faits pour s’amuser, s’émerveiller, réfléchir et grandir. Les enfants sont bien loin d’être bêtes. De plus, à leur âge, ils sont ouverts à tout. Profitons-en ! Ils se posent des tas de questions ? Les adultes, professeurs et parents sont là pour y répondre. Ou pas. Rien ni personne ne nous oblige à tout comprendre. C’est comme l’art. Il n’y a rien à comprendre, mais à percevoir, ressentir. C’est le principe même de « Pont des arts ». Pour moi, il est étroitement lié aux sentiments, aux émotions. Chaque couleur évoque un univers différent en fonction du moment où l’on regarde cette œuvre de Mondrian. Notre humeur participe largement à la création des familles, à la construction de la maison. Ainsi, de manière plus large, nous avons plaisir à nous plonger et replonger dans l’observation d’un tableau ou dans la lecture d’un album…

C. D. À l’issue du travail, j’ai eu peur d’avoir dénaturé l’œuvre. Mais la création artistique n’est-elle pas le meilleur moyen de faire se développer l’imaginaire, dans une démarche généreuse ? D’autant plus dans cette collection qui propose un pont, un accompagnement.

CANOPÉ. La fin, très ouverte et poétique, laisse libre cours à l’imagination comme le souhaitait le peintre. Cette fin était-elle connue de vous en début d’écriture ou est-elle arrivée plus tard ?

C. B. Quand j’écris un texte, je préfère savoir où je vais. Mes albums sont très construits : début, développement, rebondissement, fin et ça m’aide. Je profite de la fin pour ouvrir une porte vers l’imaginaire, vers la suite de l’album. Je déteste les fins fermées…