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"La Tentation des ténèbres"


Rémi Saillard Christine Beigel

Interview de l’auteure et de l’illustrateur

Christine Beigel, l’auteure, et Rémi Saillard, l’illustrateur, nous parlent de leur démarche de création.

Sources et inspirations

Quand avez-vous découvert La Tentation de saint Antoine ? Vous souvenez-vous de l’effet que l’œuvre de Bosch a produit sur vous ?

Christine Beigel. J’ai eu la chance de beaucoup voyager dès mon plus jeune âge et d’avoir des parents amoureux d’art : nous passions beaucoup de temps dans les musées et tout autre monument historique (palais, église, etc.) susceptible d’exposer des œuvres d’art.
J’ai découvert les œuvres de Bosch à Vienne, Venise, Bruxelles et Lisbonne.
Je ne peux pas parler avec précision de mon ressenti à l’instant où j’ai vu pour la première fois La Tentation de saint Antoine, ne m’en souvenant pas particulièrement. Cependant je peux exprimer de façon générale les sentiments qui me traversent lorsque je suis devant un tableau de Jérôme Bosch. Je suis frappée par la force qui s’en dégage, le contraste entre la beauté de la peinture et les monstres qui nous sont présentés, entre le chaos ambiant et l’extraordinaire construction dont fait preuve l’artiste. L’étrange modernité de ses œuvres aussi (à l’époque, on ne peignait pas — ou peu — les rêves, mais la réalité). Enfin, il faut rappeler à nos jeunes lecteurs que ces peintures sont pour la plupart monumentales, les grands panneaux et leur fourmillement nous renvoient forcément, quelque part, à notre petitesse et notre solitude…

Rémi Saillard. Au lycée, en classe de 2de nous avions fait un voyage en Belgique (Bruges, Anvers, etc.) à la découverte des peintres flamands (Bosch, Bruegel, Van Eyck…). J’aimais déjà beaucoup les univers foisonnants (je pense à Philippe Druillet, auteur de bande dessinée) avec des personnages bizarres, hybrides, ambigus. À l’époque, j’avais horreur du vide, maintenant, je l’apprécie davantage car ne laisser aucun vide dans une page c’est beaucoup de travail ! Nous n’avions pas vu La Tentation de saint Antoine (que je ne connais d’ailleurs qu’en reproduction) mais d’autres tableaux de Bosch.
Je me souviens de l’ambiance, du fantastique et surtout que nous apprenions alors, ou avions confirmation, que le dessin permet d’aller au-delà de la réalité. Et j’ai conservé ce gout. Aujourd’hui encore, je préfère mettre trois bras à un personnage plutôt que de dessiner un personnage avec ses deux bras. Je suis plus à l’aise avec la prise de liberté par rapport au réel qu’avec le dessin réaliste. L’intérêt n’est pas de refaire la même chose que ce que nous offre le réel mais d’en dégager ce que l’on voit ou ce qu’on en imagine.

Où et comment vous êtes-vous documenté autour de Bosch et des tentations de saint Antoine ? La forme du triptyque a-t-elle influencé vote démarche ?

Rémi Saillard. Je ne me suis pas documenté au-delà de ce que je connaissais déjà. J’ai regardé la reproduction du tableau. Et je l’ai observée pour répondre aussi à la demande des éditeurs Élan vert-Canopé qui souhaitaient que j’intègre dans mes illustrations un certain nombre des personnages de La Tentation de saint Antoine.
À vrai dire, je n’ai pas pensé au triptyque.

Les aventures d’Antoine nous plongent dans l’univers du jeu vidéo. Comment est née cette idée originale ?

Christine Beigel. Mes choix d’écriture font écho à cette liberté d’expression (la satire violente), aux divers éléments picturaux de l’œuvre de Bosch (monstres, corps démembrés, décor apocalyptique, etc.). Aussi, pour parler aux jeunes lecteurs — qui selon moi sont moins concernés par la religion aujourd’hui, même si les évènements récents les forcent quelque peu à l’être ou les interrogent à ce sujet —, donc pour être au plus proche d’eux, j’ai créé ce personnage d’Antoine, qui comporte tous les traits de caractère d’un ado, dans ses activités comme dans sa manière d’être et de parler, et j’ai situé l’action dans un jeu vidéo de zombies.
En effet, il me semble que ces jeux vidéo, où le but est de tuer un maximum de personnes si l’on veut gagner ou survivre, représentent parfaitement les multiples tentations du mal et montrent que la frontière entre le bien et le mal est parfois très mince. On y marche comme sur un fil. Je ne peux m’empêcher de trouver étrange voire un peu fou, schizophrénique, de dézinguer de manière compulsive sur un écran – dans un monde virtuel, inhumain – puis de sortir se promener et de discuter normalement avec des êtres humains dans notre monde bien réel (même s’il a parfois aussi des allures apocalyptiques). Je trouve qu’aujourd’hui, le « mal » ainsi que la luxure que montre Bosch, c’est-à-dire le porno, le meurtre, les délits en tous genres – pêlemêle xénophobie, insultes, rackets, viols, drogue –, toute cette violence fait partie du quotidien des jeunes, elle est presque devenue une banalité. Il faut sans cesse, me semble-t-il, l’interroger, la remettre en question, la rappeler.

Avez-vous fait un parallèle entre la solitude d’Antoine dans sa chambre et celle de l’anachorète dans le désert ? Comment les liens entre Antoine et saint Antoine se sont-ils crées au fond ?

Christine Beigel. Antoine est un jeune ado et, comme tout enfant de en âge, il se pose des questions sur lui-même, du type qui suis-je ? où vais-je ? que fais-je ?, bref, les grandes questions existentielles. Ajoutons à cela les rapports à la famille qui changent (les parents, forcément, ne comprennent rien à leurs enfants ados), les premiers émois amoureux (qui les dépassent) et les amitiés plus fortes que tout (entre ados, on se comprend), et l’on a un personnage en proie à mille raisons d’être perdu. Comme saint Antoine, qui ne sait plus ce qu’est cette humanité dont il fait partie (ou pas ?) et qui espère trouver des réponses en faisant une retraite spirituelle.
Donc, oui, bien sûr, Antoine et saint Antoine sont seuls face au reste du monde… pour sauver l’humanité !
Revenons à l’adolescence. C’est peut-être le moment de solitude le plus intense que l’on peut éprouver dans notre vie. On est tiraillé entre être l’enfant qu’on a été, le cocon familial, et l’adulte que l’on est en train de devenir. C’est le moment où l’on doit accepter notre solitude d’être humain, et notre mortalité, et de n’être qu’une petite chose dans un grand tout. Vaste programme ! Heureusement, il y a les jeux vidéo qui permettent de se retirer du monde réel pour se concentrer sur un monde fictif (dommage pour Antoine que ce jeu, La Tentation des ténèbres, ait l’air si réel…). Il y a les jeux vidéo, et la lecture…

Du texte aux images et réciproquement

Votre récit, très vif, convoque le « nouveau » langage que vous utilisez parfaitement : slam, rap, en rythme et poésie. Ce choix indique-t-il que le tableau de Bosch est contemporain ?

Christine Beigel. Il l’est, définitivement. De par le traitement très personnel de sa thématique théologique (l’interprétation, le rêve, la vision, l’imaginaire, la folie), qui est en rupture avec les représentations traditionnelles de la religion dans l’art. Bosch s’intéresse au mysticisme de son époque, il répond au sacré par le sacrilège, à la morale par la satire. En écrivant ces mots, je me rends compte qu’un parallèle peut être fait avec les caricatures de Charlie Hebdo qui tournent en dérision toutes les religions. Notre peintre devait certainement passer pour un hérétique en son temps !

Quelles techniques graphiques avez-vous utilisées ?

Rémi Saillard. Je travaille la carte à gratter au cutteur car ce procédé permet de travailler et de rendre la matière. Pour le dessin, je préfère la technique traditionnelle à celle par ordinateur qui supprime les accidents, car les accidents sont vivants. En revanche, j’utilise l’ordinateur pour les couleurs car le tâtonnement y a sa place : je bidouille beaucoup, le résultat est le fruit de recherches hasardeuses, il n’y a pas de systématisme.

Des éléments picturaux de l’œuvre de Jérôme Bosch ont-ils inspiré votre travail d’illustrateur ? Selon vous, l’expression du fantastique utilise-t-elle toujours les mêmes ressorts depuis le xvie siècle et même le Moyen Âge ?

Rémi Saillard. Outre l’introduction de quelques personnages (l’oiseau, la grenouille, le personnage dans la fraise, les poissons…) et la présence de la ville, c’est essentiellement la couleur et la lumière chez Bosch qui ont guidé mon travail : retrouver les gammes colorées et les effets de lumière. La composition est aussi un aspect essentiel de l’œuvre.
Sans parler d’éléments spécifiques, on peut dire que l’insolite et le chaos ambiant imprègnent le fantastique de toutes les époques. La distorsion par rapport au réel ou à l’existant en est l’élément principal : le fait que des animaux parlent, par exemple (je pense tout simplement aux Aventures de Sylvain et Sylvette de Maurice Cuvillier que je lisais enfant et qui me passionnaient), le fait que des êtres se métamorphosent (dans la vie réelle aussi : la naissance d’une coccinelle, le passage de la chenille au papillon, etc.) ou encore qu’une situation bizarre évolue sans que l’on sache où elle nous mène. Quand on est gamins, tout est fantastique, en grandissant on perd un peu ce regard.

Dans votre récit, le comique et le tragique de situation comme le bien et le mal, le beau et le monstrueux, le vrai et le faux… se mélangent. Ces expériences sont-elles plus accessibles aux enfants plus ouverts au monde ?

Christine Beigel. Comme je l’écris plus haut, Bosch confronte le diable au paradis, la satire à la belle image, il est donc normal que mon texte soit construit avec ce rythme binaire d’opposition. D’autre part, il renforce cette idée des nombreux choix que doit faire Antoine : être comme les autres ou être différent, céder à la tentation ou pas, dire oui ou non, etc. Ce sont des choix qui se posent tous les jours aux adolescents, sur des sujets certes moins graves. Et encore, l’échelle de gravité dépend tellement d’une personne à une autre…

Rémi Saillard. En lisant le texte de Christine Beigel, j’ai collecté des éléments. L’éditeur m’a soumis aussi l’idée du grand guignol.
Il y a dans mes planches un rire jaune, combinaison du comique et de l’inquiétant : par exemple quand Antoine est poursuivi par un personnage à la fois tronc et scie, par un oiseau monté sur scie circulaire et par des branches animées de mains et d’un seul œil.
Pour moi, il est plus facile de mêler les différents aspects de la vie que de ne faire que du beau ou que du laid. Ici la laideur c’est l’inquiétant. Le comique est souvent lié à des associations d’idées par rapport aux mots du récit que je ramène à l’univers du quotidien : par exemple « un cri strident s’élève des Ténèbres […] je me dis que non, un cri comme ça je ne peux pas l’avoir inventé », m’a inspiré la cocotte-minute démesurée à l’horizon qui siffle par quatre valves à la fois.
Quant au dramatique, il peut être lui aussi rendu par le jeu des disproportions et par les personnages : par exemple, toujours sur cette planche, le personnage qui sort de la fraise géante (situation héritée du tableau de Bosch) est au premier plan comme lecteur et est effrayé par la scène à laquelle il assiste.
La coexistence du comique et du tragique, du bien et du mal, du beau et du monstrueux se fait par un mélange des genres unifiés dans un même univers. Cet univers doit être harmonieux d’une page à l’autre et pourtant différent sur chaque page. Ici le jeu des disproportions et des couleurs permet de creuser l’image, de donner l’effet d’espace que l’on trouve d’ailleurs chez Bosch avec des plans et des arrière-plans travaillés en ton sur ton pour donner un effet d’immensité.

Émotions fortes, descente aux enfers, violence, mort : y a-t-il une plus vaste attraction pour ces phénomènes dans la société actuelle ? Par quels effets graphiques les représentez-vous ?

Rémi Saillard. Je pense que l’attraction pour les émotions fortes a toujours existé. Et que le monde a toujours eu sa part de violence, de tous temps et en tous lieux. La descente aux enfers d’Antoine et sa peur, je les rends en donnant une très grande place à la situation (l’environnement, l’univers chaotique dans lequel il évolue) et une toute petite place au personnage dans la page : Antoine a toujours la même taille (sauf sur la dernière planche, à son réveil). Je ne souhaite pas assimiler le lecteur au personnage mais le plonger dans l’aventure, le héros est donc petit et quasi insignifiant. C’est un procédé classique que l’on retrouve en bande dessinée, par exemple Tintin n’a pas grand intérêt en lui-même (il est banal, n’a aucune aspérité ni aucun signe particulier), ce sont les personnages qui l’entourent et les situations qu’il vit qui lui donnent du relief. Antoine est le seul être normal et d’ailleurs le seul personnage avec lequel j’ai été mal à l’aise : il est vierge dans un univers fantasmagorique.
Mais ici, contrairement à la BD qui est un scénario, pour chaque planche je me focalise sur un seul passage du texte (je ne cherche pas à illustrer les étapes du récit) en recherchant bien sûr une cohérence d’une planche à l’autre.

Pourquoi avez-vous choisi le rêve comme dénouement de votre récit ? Rémi, cette dimension a-t-elle été facile à exprimer ?

Rémi Saillard. Je ne l’ai explicitée que dans la première et la dernière planche. Sur la dernière double-page, le rapport des proportions entre la chambre et l’oiseau Quasimodo est inversé par rapport à celui de la première double-page. Et j’ai placé le détail de l’oiseau de Bosch sur une affiche de la chambre du garçon, car les rêves proviennent aussi des détails de notre quotidien. Cette affiche est une fenêtre sur l’imaginaire, elle dit qu’il n’y a pas de point final, ce n’est pas fini, le rêve peut revenir, car le rêve est complémentaire et indispensable à la vie. Sur toutes les autres planches, tout le reste est totalement libre, sans références : j’avais le droit de rêver moi aussi en dessinant !

Christine Beigel. Le rêve correspond au rapport à l’imaginaire développé par Bosch dans ses œuvres. L’artiste peint ce qui est enfoui au plus profond de lui, ses visions d’un monde perverti, à la fois inhumain et ô combien trop humain. Mon texte est donc construit comme un rêve (ou un cauchemar) dont les portes s’ouvrent et se referment aux première et dernière doubles pages, comme une parenthèse dans la vie d’Antoine. Il s’agit presque d’un rêve éveillé, puisqu’il inclut un maximum d’éléments de la réalité de mon personnage (famille et proches).

Vous maniez la mise en abime ou le jeu entre l’illusion (le rêve) et la réalité : quel est l’effet voulu sur le lecteur ?

Rémi Saillard. Quand je fais des images, je ne me pose pas la question du lecteur. J’ai envie que les gamins rentrent dedans. Que les images leur plaisent, que quelque chose les intrigue, leur fasse peur aussi. Par exemple, sur la deuxième double-page on peut voir sous la grenouille géante un petit personnage au couteau avec un large sourire fendu et qui court derrière un autre personnage plus petit. Ce genre de détail correspond à la nécessité pour moi d’habiller une image. Il doit exister un second degré de lecture. Dans un premier temps le lecteur est saisi par l’impact de la composition puis il se promène dans l’image dont les détails peuvent ne rien à voir avec la narration. C’est un point commun avec Bosch : on contemple et on se promène dans sans son tableau.
Pour moi, et peut-être pour Bosch aussi, la représentation artistique ne consiste pas à s’en tenir à une situation donnée, à une vision d’ensemble : une image réussie n’est pas que belle, elle est attirante par les éléments qui la constituent.

La réception d’une œuvre

Comment avez-vous appréhendé les images de Rémi Saillard ?

Christine Beigel. Rémi Saillard a fait un travail formidable. Il n’était pas facile de rendre l’œuvre de Bosch, très sombre tant par ses couleurs que ses éléments picturaux. Rémi a parfaitement dosé le côté monstrueux des personnages et opté pour une magnifique palette de peinture, dans les tons rouges et ocre. J’apprécie également la transposition du décor initial dans un univers architectural plus récent, voire futuriste. Cela s’accorde avec mon texte et avec la contemporanéité de l’œuvre de Bosch. La Tentation de saint Antoine traverse aisément les temps sous les pinceaux de Rémi.

En quoi l’histoire La Tentation des ténèbres a-t-elle modifié votre travail d’illustrateur
jeunesse ?

Rémi Saillard. Le travail sur les albums est très prenant. Il y a deux phases : celle des crayonnés qui est très vivante, rapide, de l’ordre de la recherche ; et celle de la réalisation qui s’inscrit dans un temps très différent, celui de la patience.
Avec La Tentation des ténèbres, j’ai appris à être très minutieux, car pour travailler les ambiances il fallait associer l’aspect graphique et l’aspect pictural. D’une certaine façon, c’était pour moi une nouvelle dimension : ainsi, pour me rapprocher des lumières de Bosch j’ai beaucoup travaillé sur les ombres qui créent la profondeur et sur les effets de spots lumineux, qui sont nombreux dans le tableau original.

Toinou (« Toi-nous »), diminutif certes, est le surnom donné par les parents… ça en dit long ?

Christine Beigel. Oui, j’ai toujours pensé que tous ces surnoms que les parents donnent à leurs enfants reflètent un côté possessif. Toinou pour Antoine en est le paroxysme, il souligne le besoin pour l’adolescent de couper le cordon ombilical.

Que voulez-vous que les enfants retiennent ?

Christine Beigel. Un écrivain jeunesse ne souhaite pas que les enfants retiennent quelque chose de particulier de son récit. Le but est d’interroger, de suggérer, de montrer un parcours de vie, un choix d’auteur. Après… tout livre, une fois écrit, devient l’objet de re-création de son lecteur. À lui de prendre ou de laisser, de comprendre ou d’ignorer. Mes textes, une fois écrits, ne m’appartiennent plus.

Rémi Saillard. J’aimerais qu’ils aient envie d’aller vois les peintres flamands. Et que les univers hybrides leur donnent envie de dessiner, de raconter une histoire en dessinant.
J’aimerais qu’ils découvrent la liberté que donne le dessin par rapport au réel, qu’ils aient envie d’inventer avec juste un crayon et un papier et qu’ils comprennent qu’on peut tout se permettre avec ces outils.
J’aimerais aussi qu’ils prennent le temps pour des heures de liberté totale, c’est-à-dire des moments sans sollicitation aucune. Et le dessin comme la lecture offrent ces havres de paix.