Retour à l'album La Tour Eiffel attaque

"La tour Eiffel attaque"

Élise Mansot Christine Beigel

Interview croisée

Canopé-CRDP de l’académie de Besançon. Robert Delaunay a traité la tour Eiffel en série. Plus de trente tableaux en sont le sujet et sans nul doute en a-t-il esquissé bien plus. Est-ce ce côté répétitif, voire obsessionnel qui est à l’origine du personnage d’Angus de la Fourtel ?

Christine Beigel. J’ai en effet créé mon personnage à partir de celui de Delaunay, en m’intéressant à sa quête (presque amoureuse) de la tour. Eiffel, Babel, l’artiste cherchait un langage de couleurs, un moyen d’exprimer ce symbole de Paris, la dame de fer, dans tous ses états. Et, si l’on se met à ses pieds, en renversant la tête pour en admirer la sienne, on peut vite avoir le tournis, en voir de toutes les couleurs. Le côté inaccessible et inhumain de la Géante la rend encore plus désirable, et désirée par mon Angus de la Fourtel (au nom qui renvoie à la tour-F-el).

Canopé. Ce personnage d’Angus a évolué entre vos premières recherches en crayonnés et l’illustration finale de l’album. Il est passé d’un archétype de Français portant béret à un dandy en robe de chambre et délicat foulard. Pourquoi ?

Élise Mansot. Je voulais justement m’amuser de cet archétype de l’artiste parisien de la première moitié du XXe, la moustache bien ajustée, le béret, les codes vestimentaires de l’époque… Après discussion avec l’éditeur, ce personnage a naturellement évolué vers quelqu’un de plus précieux, plus mondain. Je me suis alors inspirée du portrait du poète Phillippe Soupault de Delaunay.

Canopé. La tour Eiffel : monument le plus visité, le plus représenté, le plus connu au monde, devenu objet d’amour dans votre récit. D’où vient cette idée ?

C. B. Je me suis inspirée d’un fait réel : une certaine Erika s’est bel et bien mariée à la tour Eiffel en 2004. Elle n’est pas la seule à commettre de telles, euh… folies. L’amour pour les objets inanimés est une maladie assez curieuse, un parfait sujet pour une histoire.

Canopé. La notion de représentation en série est-elle proche de votre manière de travailler ? A-t-elle servi la création des images de l’album ?

E. M. J’ai déjà travaillé en série mais pas pour des albums jeunesse, pour des travaux plus personnels. Je dirais juste qu’il y a quelque chose d’apaisant à reproduire des formes (ici des ronds), de les peindre, de répéter cet exercice tout en cherchant à le diversifier.

Canopé. Pourriez-vous expliciter le choix du titre La Tour Eiffel attaque ? Et donc cette incursion dans la littérature de science-fiction ?

C. B. Tout le monde aime la tour Eiffel, elle fait partie des 50 monuments les plus visités au monde. La transformer en objet amoureux m’a menée à l’OVNI (objet volant non identifié) et aux extraterrestres. À partir de là, et comme mon histoire est totalement loufoque, j’ai relié le titre au film parodique de Tim Burton, dont j’apprécie l’univers, Mars Attacks ! Qui s’attendrait à ce que la tour Eiffel attaque ? C’est inattendu, et digne des plus grands scénarios de catastrophe mondiale !

Canopé. L’univers de l’attaque extra-terrestre est évoqué en référence au film de Tim Burton Mars Attacks ! ; pourquoi ?

E. M. J’aime aller à la source : ici, les affiches de films de science-fiction des années 50 où l’on voit des extraterrestres attaquant la terre, etc. Je suppose que Tim Burton lui-même s’est librement inspiré de cet univers. Ce design graphique et son côté rétro me séduit assez, il est amusant et coloré, bien loin des affiches sombres et plombantes des films catastrophes et de SF d’aujourd’hui.

Canopé. Que voudriez-vous que les enfants qui vont vous lire retiennent de votre récit, de vos images ?

E. M. La couleur est importante dans mon travail et elle vibre vraiment dans l’œuvre de Delaunay. J’ai essayé de retranscrire cela dans mes illustrations. J’aime beaucoup le principe de cette collection, qui cherche à nous transporter dans l’œuvre de l’artiste. Je leur dirais : n’hésitez pas à vous inspirer de tout ce que vous pouvez observer autour de vous, dans les livres et les musées, une œuvre d’art peut vous raconter mille histoires. Elle peut nourrir votre imaginaire, vous inspirer dans votre travail, vous faire voyager.

C. B. Dans mon texte, je me moque de la folie des hommes tout en précisant bien qu’elle est dangereuse. Je voulais montrer, avec humour, que l’on peut vite basculer dans une situation critique (une guerre mondiale est évitée de peu face à l’inconnu venu du ciel). La peur, l’ignorance, sont autant de freins à notre développement. L’humain pourrait davantage s’intéresser à la beauté des choses (dont l’art), s’ouvrir, écouter ses sentiments profonds. Bien entendu, je n’écris pas des textes pour faire passer des messages. Je souhaite avant tout que mes lecteurs se divertissent avec La Tour Eiffel attaque, et qu’ils referment l’album en ayant en tête l’univers de Robert Delaunay. C’est l’objectif de cette très belle collection « Pont des arts ». Après, libre à chacun d’interpréter mes mots. C’est ça la lecture : se raconter sa propre histoire.