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"Le Casque d’Opapi"


Fred Sochard  Géraldine Elschner

Interview croisée

Comment parler de la guerre 14-18 à des enfants pour qui le sujet, l’époque et le sens sont si éloignés ? 2014 célèbre le centenaire de cet événement qui a marqué l’Histoire : Géraldine Elschner et Fred Sochard nous parlent de leur démarche pour aborder ce thème difficile en même temps que l’œuvre de Fernand Léger qui l’illustre.

Inspirations

Canopé-CRDP de l’académie d’Aix-Marseille. N’a-t-il pas été plus difficile de réaliser cet album qui prend sa source dans votre biographie ? Est-ce un album thérapeutique ?

Géraldine Elschner. Thérapeutique… allez savoir. Je suis toujours tiraillée entre deux côtés, deux langues, deux pays, avec tout ce que cela a de positif aussi ! Ceci dit, l’histoire franco-allemande me poursuit depuis longtemps. Mon père allemand était soldat en 40 pendant que les frères de ma mère, française, étaient tous les deux dans la Résistance. Une génération plus tôt, ce sont mes grands-pères qui avaient fait la guerre 14 l’un contre l’autre et dans le même secteur, non loin de chez moi. Aujourd’hui, c’est moi qui suis revenue vivre en Allemagne. Ce livre est donc particulièrement chargé d’émotion (et il est né de ces émotions).

Canopé. Connaissez-vous la région allemande dont il est question ? Avez-vous dû vous documenter pour ce début réaliste et à la fois naïf ?

Fred Sochard. Je ne connais pas du tout cette région. Je me suis documenté pour que les paysages ne soient pas à côté de la plaque, mais sans plus, je ne fais pas des images réalistes. C’est plutôt symbolique comme la présence de l’arbre à planter. Je suis un admirateur de l’illustratrice d’origine russe Élisabeth Ivanovsky. Je voulais commencer de cette façon, retrouver cette fraîcheur, ces scènes très « livres pour enfants », la ferme, le grand-père, le chien, l’enfant… Accueillir le lecteur dans un livre agréable, coloré, presque naïf, et l’emmener peu à peu vers les moments plus graves.

Canopé. Géraldine est directement concernée par le récit. Avez-vous de votre côté une quelconque parenté avec la guerre ? Cela a-t-il été facile ou moins de traiter ce thème ?

F. S. Je n’ai eu qu’une faible connaissance de ce sujet du côté familial. Je sais avoir eu un grand-père mobilisé en 14, et des gens plutôt concernés par la Seconde Guerre. J’ai donc dû m’imprégner en lisant beaucoup de livres, en me documentant, en observant des images, en voyant des films : je suis descendu dans les tranchées à ma manière pour comprendre, essayer de ressentir ce moment et surtout ce qu’ont vécu les poilus. En prendre la mesure. Ce qui m’a quand même secoué au début mais a été très utile et même nécessaire. De nombreuses œuvres (Le Feu de Barbusse, La Peur de Chevallier par exemple) révèlent le quotidien des hommes, l’horreur n’étant pas seulement le front, la guerre, mais aussi l’attente, l’ennui, le vide, la peur au ventre permanente, le sifflement des obus qui tombent. Un enfer généralisé très éloigné de l’héroïsme annoncé. Je me suis attaché à montrer cela dans la scène de l’abri, la partie de cartes : même si chacun vaque, les soldats sont passifs, comme suspendus à ce qu’il va se passer, à devoir subir, à attendre dans un lieu sombre, et pour longtemps contrairement à ce qui avait été prévu. D’ailleurs, je n’ai représenté que des moments d’attente, même dans la tranchée, on ne voit pas l’horreur mais on y est. Ces lectures préparatoires y sont pour beaucoup.

Personnages

Canopé. Pourquoi avoir choisi un héros masculin, surtout (ou parce que) qu’il n’y aura que des hommes dans l’album… tout comme au front ?

G. E. Vous êtes la première à me poser la question. Il aurait été logique effectivement de prendre une petite fille, la petite fille que j’étais, mais c’est bizarrement un garçon qui s’est imposé dans l’histoire. Une distance nécessaire peut-être ? Je n’ai pas fait le choix consciemment. La guerre, les soldats… il n’y avait que des hommes au front. Même si les femmes étaient très présentes par le courrier, leur soutien, le travail qu’elles assumaient à l’arrière ou en tant qu’infirmières aussi. On les voit dans la scène de la mobilisation. Ensuite, les deux mondes se séparent. J’ai entendu dernièrement Christian Carion, le metteur en scène de Joyeux Noël (2005) dire la même chose : il n’y avait que des hommes dans le premier scénario de son film. La chanteuse n’a été ajoutée qu’après. Monde masculin des tranchées, oui, mais pas un livre masculin pour autant.

Canopé. Qui est ce petit robot présent dans la page de garde et dans la chambre ? Vous ne montrez d’ailleurs pas le héros mais tout ce qui peuple sa chambre…

F. S. C’est un clin d’œil spontané à l’enfance. Il introduit graphiquement la thématique. Je me suis évidemment inspiré du travail de Fernand Léger pour cette chambre aussi, la période des intérieurs (Le Grand Déjeuner) et des natures mortes, avec un traitement géométrique, mais foisonnant et coloré : Charlie Chaplin, les dessins, les objets. Et puis le casque qui s’oppose à l’ensemble par son côté charbonneux, intégré directement avec la lumière focalisée dessus. C’est l’objet magique du récit.
J’ai volontairement choisi de ne pas montrer l’enfant dès l’entrée dans l’album. L’histoire véritable commence juste après, quand les deux personnages sont réunis : le grand-père, témoin de l’Histoire, qu’il va raconter à l’enfant, grâce à la découverte du casque par celui-ci. Ils restent ensemble jusqu’à la fin du récit.

Canopé. Géraldine, d’où viennent le « dompteur de cirque » et « les oreilles de chou » ? Fred, le grand-père a un faux air de Fernand Léger !

G. E. Des photos de deux mes grands-pères, tout simplement. Regardez-les… J’ai écrit un texte allemand dernièrement pour une anthologie sur la guerre 14, et l’éditeur a intégré ces deux photos au récit. Ici, Émile et Oskar ont retrouvé un nouveau visage sous le pinceau de Fred. Ce n’est plus seulement ma petite histoire, c’est un épisode de la grande histoire.

F. S. Oui en effet. Le personnage a un côté rustique, comme Léger qui était campagnard. Il est le peuple, celui qu’on trouvait dans les tranchées et dans les tableaux de Léger ! Opa a cet aspect-là aussi, l’autre grand-père plus fin, fluet, est lié à la description de Géraldine. Mais oui, pour les personnages, je me suis basé sur des dessins de Léger, qui a également représenté des enfants. La femme à la fenêtre avec le bébé dans ses bras est comme un tableau, une « maternité » de Léger. Pour la scène de mobilisation des soldats, je voulais que ce soit comme un tableau dans la page, traité comme une image d’Épinal, à la fois pour renforcer le côté presque caricatural, « la fleur au fusil », et parce qu’il y a parfois un côté image d’Épinal dans les derniers tableaux de Léger, ses robustes moustachus à chapeau, ses ouvriers à casquette, ses cyclistes.

Démarche d’écriture et choix graphiques

Canopé. Comment est née l’idée du casque caché et retrouvé ?

G. E. Un ami m’a montré un jour une vieille bottine de soldat de la guerre 14, trouvée dans les Vosges et aussitôt, je m’étais demandée auquel de mes deux grands-pères elle aurait pu appartenir. J’ai alors écrit une histoire où cette bottine était trouvée en plantant le petit arbre. Elle a dormi longtemps dans mes tiroirs… La terre a conservé tant d’objets. J’ai chez moi une tête d’obus, trouvée dans les champs pendant que j’étais en vacances à la ferme dans le Nord. Dernièrement, j’ai récupéré un vieux casque, tout rouillé, tout troué…

Canopé. Comment avez-vous fonctionné pour créer le lien entre votre production et le peintre ?

G. E. En voyant le casque dans le tableau de Fernand Léger, j’ai tout de suite pensé qu’il pouvait remplacer ma bottine. L’une comme l’autre protègent le soldat, ces deux objets lui sont très proches et on en a retrouvé beaucoup après la guerre. Léger avait en plus dessiné un chêne dans l’album Le Cirque (Pont des arts/Seurat), en dehors du contexte de la guerre mais avec une phrase qui semblait s’y rapporter : « Un chêne que l’on peut détruire en vingt secondes met un siècle à repousser. » Tout y était. Mon histoire avait trouvé sa place dans l’œuvre de Léger.

F. S. Avant tout, je dois dire que Fernand Léger est un peintre que j’aime depuis longtemps. J’avais déjà travaillé à partir de lui, y faisant référence par exemple pour illustrer un article de presse sur la désindustrialisation. Je m’y suis replongé, je voulais que la présence de Léger imprègne tout l’album et pas seulement la partie de cartes. J’ai pris beaucoup de notes dessinées, ai relevé des détails au fur et à mesure, lu ses textes théoriques et donc essayé de comprendre sa démarche plastique, même si, au final, je ne dois pas oublier que je fais une illustration et pas un tableau. Et pour l’œuvre La Partie de cartes en particulier, waouh, il fallait être à la hauteur ! Comment faire pour atteindre ce niveau plastique sans être grotesque ? J’ai redessiné ses croquis du front, ses tableaux géométrisants, « robotisants », qui précèdent La Partie de cartes, pour m’approprier la démarche, comprendre, trouver comment déconstruire, robotiser des humains. Le travail de Fernand Léger, au-delà de sa recherche et de ses évolutions plastiques, est très cohérent de bout en bout, mais la géométrisation, la robotisation de ses tableaux de guerre laisseront place au fil du temps à l’humanisation, pour ses œuvres des années ultimes, où les figures humaines sont apaisées et vivantes. En relation avec le texte, j’ai fait l’inverse puisque je pars de traits plutôt souples et ronds pour arriver à une déconstruction dans le flash-back du récit de guerre. Cette « robotisation » commence dès la mobilisation où l’un des personnages de gauche par exemple marche déjà au pas de l’oie de manière mécanique !

Canopé. En effet, il y a alternance entre des traits ronds, naïfs, légers, beaucoup de couleurs et le bascul vers une palette qui se réduit, moins de traits…

F. S. J’ai cherché comment faire comprendre ce tableau, pourquoi il est construit et peint de cette façon. Je ne voulais pas que ce soit sanguinolent, parce que c’est un album pour enfant et parce que ce n’est pas la peine d’en rajouter ! Mais aussi parce que Léger n’est pas Otto Dix : il n’en rajoute pas, ne montre pas les blessures des hommes, la souffrance, mais les fait ressentir, y compris leur souffrance morale. Son souci de peintre est toujours plastique, pas anecdotique, et lui qui cherchait à peindre la modernité découvre au front un matériau très fort, qu’il va réussir à synthétiser dans son tableau. Comme Léger, j’ai donc essayé de faire sentir les choses dans le dessin : emmener le lecteur, pas à pas, de la mobilisation (traitement « rond et coloré ») à la tranchée (traitement « robotisé et froid »). D’une scène à l’autre, la couleur s’assombrit, se refroidit, le trait devient plus raide, plus mécanique. Il y a une déshumanisation progressive.
J’ai utilisé moi aussi le matériel de la guerre, le métal, les chars, canons, obus, pas seulement de façon illustrative mais comme matériau plastique pour construire l’image. Dans la planche « ON DIRAIT DES ROBOTS », j’ai choisi de placer çà et là des éléments autour des soldats, qui semblent faits du même métal. Ainsi la jambe coupée du soldat de droite peut être un morceau d’obus, comme les membres désolidarisés ressemblent à des débris de métaux qu’on a retrouvés partout. Au passage, le chaos ambiant s’inspire aussi des dessins et tableaux faits par Léger aux États-Unis quand il découvre des décharges avec des débris de bois, de métal, des vélos cassés. On pourrait s’amuser dans ce livre à chercher des « citations » de Léger : par exemple, l’échelle ou la grille métallique et les poutres inspirées du tableau Adieu New York.
De plus, si l’on regarde la position des personnages dans leur tranchée, on retrouve la composition de la partie de cartes de la page précédente, mais il n’y a plus la table, les tasses, et les soldats n’ont plus des cartes en main mais des fusils. En fait, j’ai volontairement placé deux fois la composition du tableau : d’abord une partie de cartes qui permet d’en faciliter la lecture, ce que ça représente, puis les soldats dans la tranchée pour en faire comprendre l’enjeu plastique. Et bien sûr tout ceci s’appuie sur le beau texte de Géraldine, qui transmet en mots cette évolution.

Canopé. Quant aux cernés noirs qui entourent vos personnages ?

F. S. Léger utilisait beaucoup le cerné noir vers la fin de son œuvre. À New York, il découvre les néons, les publicités… Cela a créé chez lui un déclic : il décide de séparer le trait de la couleur. Je me suis inspiré de ce fort cerné noir qui donne une présence au dessin, allié à une couleur qui circule librement, qui laisse respirer l’image.

Canopé. Le récit de la guerre - mis en abyme - se fait en cinq temps comme dans une tragédie : est-ce un choix littéraire ? Fred, vous semblez vous être « amusé » de ces étapes à créer ?

G. E. La guerre est une tragédie. Une vraie tragédie en cinq actes dans l’histoire ? Je ne l’ai pas produite, c’est elle qui s’est produite… Du coup, je viens de rechercher la description de ces cinq actes classiques, et cela colle parfaitement à vos descriptions : le premier acte correspond à l’exposition de la situation des personnages, ici le départ. La mobilisation. Les adieux. Le deuxième voit apparaître l’élément perturbateur ici les tranchées avec les chars, les tirs, les armes (difficile de faire plus perturbateur !). Dans le troisième acte, les protagonistes cherchent une solution au drame, tout paraît encore possible, ici l’attente et la partie de cartes : repos, dialogue, détente. Une fin du conflit semble encore possible. Dans le quatrième acte, l’action se noue définitivement, les personnages n’ont plus aucune chance d’échapper à leur destin, ici plus moyen d’y échapper non plus. Les combats, ultimes batailles, soldats démembrés. Au cinquième acte, l’action se dénoue enfin, entraînant la mort d’un ou de plusieurs personnages. Et ici… de millions de personnages : dévastation, carnage. Même les arbres sont morts. Il y en a qui font des vers sans en avoir l’air, moi je fais des tragédies sans en avoir envie…

F. S. Exactement. Mieux, cela m’a passionné. Le travail et l’œuvre de Léger sont d’une telle richesse ! Au début, j’étais inquiet. Comment trouver le rythme, passer d’une ambiance à l’autre, trouver la meilleure solution plastique ? Je me suis documenté sur les tranchées, et là on ne peut être que touché par tout ce qu’on voit, lit, absorbe. Pour un tel sujet, j’ai eu besoin de m’imprégner. J’ai intégré et digéré, et le temps de la prise de distance est venu avant d’entamer le travail. D’un autre côté, je me suis attaqué au « monument » Fernand Léger ! Je voulais qu’on sente sa présence dans chaque planche et dans la cohérence de l’ensemble. J’avais donc d’un côté la guerre, sujet fort évidemment, et de l’autre Fernand Léger, immense peintre ! De quoi être intimidé ! Et entre ces deux rives, une histoire à faire passer, à raconter. Je dois dire que cette aventure a nécessité une forte implication.

Canopé. Ce récit, sous ses airs de simplicité, développe de nombreux aspects : flashback, mise en abyme, histoires et l’Histoire, fiction et vérité. Comment avez-vous fait la part entre le réel et le romancé ?

G. E. Les deux étaient intimement mêlés. Les éléments déclencheurs au départ étaient cet objet (bottine ou casque peu importe) trouvé en creusant la terre, et ce petit chêne, arbre germanique s’il en est et trouvé en Allemagne, que j’avais réellement planté dans ces champs dévastés en 14. Un symbole (personnel) de réconciliation. J’ai souvent marché de long en large dans ces champs de blé, imaginant l’Allemand (mon premier grand-père) qui avançait d’est en ouest, le Français (Belge ou Anglais – second grand-père) avançant d’ouest en est. Je suivais les sillons. Où s’étaient-ils retrouvés face à face ? À quel point exactement ? Par la suite, j’ai approfondi le sujet en travaillant aux archives du musée d’Ypres surtout, j’ai lu beaucoup de lettres de soldats, de journaux de guerre. J’ai aussi obtenu des archives militaires le parcours exact de mon grand-père maternel (qui était d’ailleurs belge et non français, mais la frontière n’est qu’à deux kilomètres).

Canopé. Le contraste dans la représentation du départ collectif des soldats la « fleur au fusil », et individuellement, la séparation : comment s’est construite cette double page ?

F. S. Ce contraste est dans le texte de Géraldine qui oppose la liesse populaire et la tristesse d’Émile qui « s’en va la mort dans l’âme ». La double page est construite sur cette opposition : collectif/individuel, joie/tristesse. Il y aura un décalage total entre cette liesse, cette ferveur qui anime le pays où le nationalisme, la haine de l’allemand et le manque d’informations sont forts, et l’horreur de la situation réelle, les conditions qui vont aller de pair avec l’état de guerre. La double page oppose les deux, avec le groupe d’un côté, complètement ravi, et un individu qui n’a pas envie de quitter sa famille, qui semble pressentir l’horreur. On pourrait dire opposition entre inconscience et conscience. Cette double page est en réalité la première que j’ai réalisée, c’est le moment pivot de l’album et elle m’a permis de trouver le langage plastique du livre. Je me suis dit que je pourrais en repartir dans les deux directions : vers la partie contemporaine et colorée, et vers la guerre.

Symbolismes et poésie

Canopé. Tout commence avec des objets symboliques du passé notamment. Tout cela témoigne-t-il d’une vision du monde où le passé ne doit pas être oublié, le futur doit se construire ?

G. E. Oui, les symboles sont nombreux. Mais je les ai pêchés dans ma vraie vie ! Le petit chêne – ramassé avec mes enfants au bord du Rhin sans penser à rien d’abord. Ce n’est qu’au moment de lui chercher un endroit pour pousser pour de bon que j’ai pensé à ce que ce geste pouvait signifier si je le plantais dans ces terres de Flandres massacrées. L’arbre qui pousse est bien sûr l’image de la vie qui revient après tous ces troncs calcinés, l’espoir de paix qui renaît entre les hommes et dans la nature (les blés, la ferme, l’enfant). C’est l’arbre généalogique aussi, les racines retrouvées ; introduits dans l’histoire, tous ces éléments prennent leur vrai sens et retrouvent leur symbolique.
Après avoir bien poussé la première année entre les peupliers, un petit chêne que j’avais planté s’est littéralement volatilisé – grignoté sans doute par des lapins, même si je préfère penser que des oiseaux l’ont emporté à l’autre bout du monde comme je l’ai lu dans un très beau conte oriental. Cette fois en tout cas, je refuse d’y voir un symbole ou un présage et c’est décidé : pour cette année du centenaire, je vais replanter un chêne allemand là-bas. Avec un groupe d’enfants, après une lecture du livre à la ferme. Il mettra un siècle à pousser comme le dit Léger, mais les enfants des enfants de nos enfants iront le voir un jour…

Canopé. La nature : dévastation, trésors cachés, renaissance. N’y a-t-il que ça de vrai à travers la symbolique des coquelicots, du chêne et des animaux de la ferme, toutes ces choses inoffensives ?

G. E. La nature est aussi liée au travail de mémoire : le coquelicot est ainsi devenu dans les pays du Commonwealth le symbole du souvenir des soldats tombés en 14-18. Il poussait sur les remontées de terre calcaire et fleurissait entre les croix de bois, aussi rouge que le sang versé. Un poème écrit par un soldat canadien, John Mc Crae, en 1915 a donné son nom au musée d’Ypres : In Flanders Fields ou Dans les champs des Flandres. Ainsi, des couronnes de coquelicots de papier et des fleurs éparses sont régulièrement déposées sur les tombes et les monuments (alignant les interminables listes des noms de soldats disparus et donc restés sans sépulture).

Canopé. Le rouge a trait à tout ce qui tue comme à ce qui est en train de (re)naître. Le sang, à vivre et à tuer ?

F. S. Le rouge peut être symbole du sang évidemment, de la violence, mais est aussi symbole de la renaissance dans l’album, à travers les coquelicots qui ont repoussé spontanément sur ces champs calcinés. Le coquelicot est un symbole du souvenir des morts de 14-18 dans les pays du Commonwealth. D’ailleurs, la scène « chaotique » dans la tranchée est celle où il y a le moins de rouge, il n’en reste qu’une sorte de faible clignotement (boutons, cartes, détails) comme des bougies. C’est la scène la plus froide, l’espoir est ténu. Et juste après, sur le désastre, arrivent les coquelicots.
Cette couleur traverse l’album de part en part sans qu’aucune scène ne soit sanglante. Le rouge, toujours présent mais jamais explicitement sanglant, devient alors plus inquiétant, car il induit un état, une ambiance sans montrer la réalité telle quelle. Suggérer est toujours plus puissant que montrer car le lecteur (ou le spectateur) fait lui-même le chemin. Comme la BD de Tardi, C’était la guerre des tranchées, magnifique travail plastique sur le noir et blanc, qui fait ressentir l’horreur de la situation avec d’autant plus de force qu’il n’y a pas de couleurs, qui rendraient les choses trop anecdotiques.

Canopé. « ON DIRAIT DES ROBOTS ». Le propos est malheureusement très actuel même si ce n’est pas la même guerre… Et bien trouvé et montré pour des enfants qui s’amusent avec des jouets un peu violents parfois…

G. E. Oui, c’est terrible. Pendant que je travaillais mes textes sur la guerre l’an dernier, les infos ne parlaient que des armes chimiques en Syrie. Et je lisais des lettres qui racontaient les premières utilisations du gaz moutarde près d’Ypres (d’où le nom de « yperite » donné à ce gaz asphyxiant). De quoi donner froid dans le dos.

F. S. Je me suis basé pour ce jeu typographique sur les lettres traitées comme des pochoirs par Fernand Léger. Comme pour la typographie du titre. Des lettres qu’on retrouvait sur les caisses de munitions et de grenades…

Canopé. « Leur sang mêlé coulerait dans mes veines ». Quelle belle phrase ! Ça ne s’invente pas !

G. E. Eh oui que voulez-vous, je suis le mélange de ces deux sangs dits « ennemis ». Mais Émile et Oskar ne l’ont jamais su. Émile est mort accidentellement en janvier 1920 – après avoir survécu à quatre années de tranchées (où l’on en revient au troisième acte de la tragédie, aucune chance d’échapper à son destin…). Oskar est mort également avant ma naissance.

Canopé. Aimez-vous les œuvres futuristes, cubistes ?

G. E. J’aime cette décomposition, ces plans multiples, ces aplats de couleurs. Dans La Partie de cartes, Léger parvient à tout exprimer grâce à ça. Le tragique et le renouveau à la fois. J’avais pensé à Otto Dix au départ pour un livre d’art autour de la guerre 14, mais ses dessins et ses toiles sont très dures. Il fallait plus d’abstraction pour aborder ce sujet. Fred Sochard a magnifiquement rendu l’œuvre de Léger, intégrant son style autant aux scènes joyeuses de la vie d’aujourd’hui (Charlot, la guitare, les portraits de femmes, etc.) qu’aux scènes de guerre où le tubisme de Léger permet de montrer l’inhumain. Ce sont les machines guerre qui ont ici « déboîté » les corps et fait exploser les formes comme Léger le faisait sur la toile.

Canopé. Aucune dédicace pour cet album ?

G. E. La citation de Léger l’a remplacée. Mais je regrette de ne pas avoir ajouté « à la mémoire d’Émile et Oskar… »

F. S. C’est une bonne question que je me suis posé ! En réalité, les seules personnes à qui j’aurais dédicacé cet album sont Léger lui-même et son copain Blaise Cendrars, que j’aime aussi et qui perdit un bras dans cette guerre. Mais ça m’a semblé présomptueux… Et pour Léger, c’est superflu, non ? Le témoignage est l’album lui-même…