Retour à l'album Le Chat et l’oiseau

"Le Chat et l’Oiseau"


Peggy Nille  Géraldine Elschner

Interview de l’auteure et de l’illustratrice

Géraldine Elschner nous parle de sa démarche d’écriture.

D’où est venue l’inspiration de Le Chat et l’oiseau ?

C’est moi qui ai proposé le tableau de Klee que j’aimais depuis longtemps : j’avais une histoire de chat en préparation pour une édition allemande. Ce chat avait tout pour être heureux – des montagnes de choses parfaites et inutiles – mais il était enfermé et donc malheureux. Quand L’Élan Vert et le CRDP de l’académie d’Aix-Marseille m’ont donné leur feu vert, j’ai repris mon texte mais il a fallu le repenser pour l’intégrer dans l’univers de Klee. Finalement, seul le début est resté. Un nouveau décor s’est installé et l’oiseau est devenu libérateur…

Le monde du peintre a l’air enfantin. Se cache pourtant derrière la peinture de nombreuses théories et abstractions… tout comme votre récit, à la fois doux et naïf et mais aussi sombre et dur.

Oui, rien n’est enfantin derrière les apparences, tant pour le tableau que pour le texte. Paul Klee est difficile à cerner, son œuvre est complexe, très nuancée et plus sombre qu’il n’y paraît. De nombreuses questions se posent : qui aime vraiment le chat ? Celui qui l’enferme ? Celui qui lui ouvre la porte ? Ou les deux peut-être, chacun à sa façon ? Qui est libre ? Qui est ami ? Qui est ennemi ? Jusqu’où aller dans la confiance ? Tout un programme !

Les liens de Klee avec la musique, l’architecture, la nature ont-ils eu une influence sur votre travail ?

C’est surtout Peggy Nille, l’illustratrice, qui a intégré l’ensemble de ces éléments dans l’illustration. Nous avons eu le bonheur d’aller voir l’exposition Paul Klee à Paris ensemble – l’occasion d’une belle rencontre autour de “notre” peintre ! Mais le style de Klee a également rythmé et structuré le texte. Dans ma tête, je voyais un chat-paysage : ses moustaches devenant ruisseau, ses joues, tapis de mousse, ses yeux feuilles ou arbres. Il incarnait à lui seul cette nature avec laquelle Klee était en dialogue. Sa nostalgie du jardin d’antan était en lui, comme l’oiseau par la suite.

Avoir choisi de travailler sur les deux animaux personnages plutôt que sur des humains a-t-il changé la démarche de création des personnages ?

C’est la démarche particulière de la collection “Pont des arts” : le tableau mène la danse. C’est là la contrainte mais également le défi. Dans ce tableau, Chat et oiseau – et comme le titre l’indique –, c’est le chat qui prend tout l’espace. Je me suis retrouvée en face de lui, je l’ai visualisé, il fallait qu’il existe en tant que tel. L’oiseau était là aussi. Je me suis demandée quelle relation forte pouvait exister entre eux, l’oiseau étant dans la tête du chat ! Les deux personnages ont pris vie dans ma tête puis en tant que personnages. D’ailleurs, Peggy Nille a fait de même notamment dans une page où le chat prend tout l’espace de la maison, c’est magnifique.
Après, humain ou animal, c’était presque sans importance ici. Les ressentis sont universels. Solitude, emprisonnement, amitié, liberté… Peu importe tant que les aspects propres à ces deux animaux sont identifiables : le chat, animal sauvage, mais ici enfermé ; l’oiseau, animal libre mais pour autant fragile… Leur regard l’un sur l’autre, leur rapport, sans oublier que Klee avait fait le museau du chat en forme de cœur…

Voilà pourquoi le récit est pris en charge par le chat, narrateur et personnage, presque auteur…

Le chat est prisonnier, le narrateur l’est donc aussi. C’est lui qui souffre, lui qui raconte. On entre mieux dans son ressenti en partageant son “je”. Le début du texte : “J’avais tout pour être heureux” m’était venu spontanément en commençant ma première histoire de chat. Je venais de recevoir une publicité d’articles pour chiens et chats : arbres, fontaines, matelas, manteaux, etc. Ahurissant ! Je l’ai vu brusquement, ce pauvre chat, entouré de tout cela dans une grande maison luxueuse mais vide. Était-ce suffisant pour qu’il soit heureux ? Était-il au contraire prisonnier de tous ces biens matériels dont il n’avait que faire ? Le récit s’est ainsi construit à la première personne étant donné que je partageais “son” point de vue. Dans la peau du chat, la métaphore s’est imposée et j’ai pu à la fois traduire son indépendance et la mienne !

Le dedans et le dehors : Klee peint un oiseau dans la tête d’un chat comme votre récit parle d’un chat avec un rêve d’oiseau… Où se trouve la limite entre le sauvage et le familier ?

Le chat a les deux aspects en lui, ce qui le rend fascinant. Celui de Klee rêve de manger l’oiseau, comme celui de Prévert – premier côté naturel, sauvage et chasseur. Mais son museau en forme de cœur m’a intriguée. Il soulignait l’autre côté du chat, affectueux, attachant, et créait un lien étrange avec l’oiseau – même couleur, positionnement sur la même ligne. C’est lui qui m’a fait pencher pour une autre interprétation, un autre type de relation. Mais laquelle ? Quel lien pouvaient-ils avoir l’un avec l’autre ? Il fallait qu’ils se rencontrent, qu’ils se trouvent. Et puis le chat avait beau être le grand chasseur, il n’avait pas l’air heureux. Pourquoi ? Je l’ai beaucoup regardé droit dans les yeux pour entrer dans “son” histoire !

Pourquoi l’oiseau aide-t-il le chat ? Cette parole donnée, la confiance et la reconnaissance qui en découlent sont-elles des valeurs rares aujourd’hui ?

Une parole donnée reste une valeur en soi, et la confiance engendre la confiance. L’oiseau a un peu peur au début, mais il a pitié du chat et sa promesse lui suffit. Quant à la reconnaissance, elle arrive comme un cadeau, il ne faut jamais l’attendre – même si c’est difficile !
On prend toujours des risques à croire l’autre – mais à ne plus croire personne, on perd tout. Alors je prends le risque, le pari de la confiance. Mais pas de façon aveugle ou inconsidérée. L’intuition est là pour nous guider. Et puis l’oiseau est conscient du danger. Au dernier moment, il pourrait toujours s’envoler… au cas où !

Le récit fait réfléchir au bonheur, de la première phrase à la dernière. Le bonheur est-ce plutôt d’avoir un ami, d’être compris, aidé, aimé plutôt que libre ?

Oui, vous avez raison. Le texte pose plus de questions que je ne pensais – et cette grande question du bonheur… Le chat n’est pas seulement enfermé, il est aussi seul toute la journée dans sa belle maison où il a “tout” sauf l’essentiel. Mais le récit ne veut surtout pas donner pas de définition du bonheur. Ni de recette. À chacun son essentiel !

Comme Klee et bien d’autres, aimez-vous les chats ?

J’ai toujours été entourée et accompagnée de chats. Plus jeune, je me souviens d’un chat que l’on avait prénommé Théodule et qui avait l’habitude de suivre le trajet de mon père allant et revenant du travail. Il était présent, sans pour autant être familier. Il avait sa place, sa permanence, comme le chat de Klee… en effet !


Peggy Nille nous parle de sa démarche d’illustratrice.

Le choix de l’œuvre Chat et oiseau de Klee a-t-il été une contrainte difficile ?

J’avais fait auparavant un pantin chat qui faisait penser à ce tableau et les éditeurs l’ont remarqué. Le choix de cette œuvre est séduisant car il parle à tous, je pense, petits ou grands ! Cela n’a pas trop été une contrainte si ce n’est celle d’avoir été en accord avec l’univers d’un peintre !

Vous sentez-vous proche du monde de Paul Klee, du rêve et de l’irrationnel ?

Je ne me sens pas proche de toute l’œuvre de Klee car son travail a été très différent d’une période à l’autre. Pour m’en imprégner, j’ai acheté des ouvrages, je suis allée voir une exposition qui, par chance, avait lieu à Paris à l’époque où l’on travaillait sur l’album avec l’auteure, Géraldine Elschner. Je n’ai gardé de Klee que ce qui me touchait le plus, ses paysages abstraits colorés (notamment Jardins tunisiens, 1919 ; Flora on sand, 1927 ; Pont rouge ; Château et soleil, 1928 ; Feu du soir ; Monument in fertile country, 1929 ; Légende du Nil, 1937). Le rêve et l’irrationnel sont en effet des choses qui m’intéressent. Je ne suis pas portée sur les problèmes du quotidien que je trouve déjà assez ennuyeux à vivre et donc à illustrer !

Les liens de Klee avec la musique, l’architecture, la nature ont-il eu une influence sur votre travail ?

Je me suis mise à refaire du piano, c’est vrai ! Pour les éléments de la nature, cela n’a pas été facile car il a une façon très abstraite de l’interpréter, c’est une nature lointaine de la réalité contrairement à la végétation du douanier Rousseau par exemple, peut-être moins sensuelle mais beaucoup plus onirique.

Comment avez-vous reçu le récit de Géraldine Elschner ?

J’ai tout de suite adoré son récit si poétique et simple à la fois. Il m’a beaucoup touchée, et je crois que les enfants le trouveront émouvant.

Travailler sur les deux personnages “animaux” a-t-il été facile ?

Oui ! Je suis beaucoup plus à l’aise pour dessiner les animaux que les êtres humains car on peut davantage interpréter. Pour les personnes humaines, il faut toujours qu’ils aient une “bonne” tête, des couleurs plus proches de la réalité pour une meilleure identification, donc cela m’est plus difficile.

Comment avez-vous abordé le paradoxe : un monde coloré et à la fois la question de l’emprisonnement du chat ?

Comme je travaille seule chez moi, j’ai parfois la sensation d’être comme un poisson dans son bocal. Je dessine toute la journée sans voir personne, comme coupée du monde et des autres ; cela peut être pesant. Or, même quand les thèmes abordés sont sombres, mon univers est toujours très gai. Je n’y peux rien, c’est ma nature et cela peut parfois contrecarrer un texte triste ou dur. Du coup, certains éditeurs me choisissent pour cette même raison !

Les couleurs semblent répondre aux mots tout en restant dans leur propre harmonie : était-ce le jeu ?

J’ai essayé de me souvenir de Itten et de sa théorie des couleurs apprise en école d’art. Et je pense toujours à Matisse qui disait que changer une couleur sur la toile amenait à changer toutes les autres couleurs du tableau. Je suis très attentive à l’harmonie générale, à l’équilibre des couleurs.

On peut percevoir chez l’oiseau une touche indienne. Est-ce l’empreinte indélébile de vos voyages ?

C’est bien possible, j’ai beaucoup de livres sur les miniatures indiennes, les peintures chinoises, les estampes japonaises et j’ai également beaucoup voyagé en Asie. Étant donné que j’aime l’art de ces cultures, cela transparaît toujours dans mon travail.

Quelle technique avez-vous utilisée ?

J’ai travaillé à l’acrylique et au pastel gras sans cerner mon dessin. Je ne savais pas trop au départ quelle technique utiliser car Klee est passé de l’aquarelle à l’huile. J’ai donc fait ce choix qui donne cette double impression peut-être.

Avez-vous pensé à une visée pédagogique lors de votre travail ?

J’ai essayé de ne pas être redondante par rapport au texte, d’apporter quelque chose en plus, ce que j’essaie de faire pour chaque projet. Je ne pense pas qu’il faille trop réfléchir au message à délivrer : cela peut transparaître de manière subtile sans même qu’on en soit conscient car l’apprentissage dans les écoles d’art nous permet de traduire nos idées
visuellement. Ensuite, cela devient naturel. Bien entendu, le travail avec l’Élan vert et le CRDP de l’académie d’Aix-Marseille a été important et il a permis, ici, d’améliorer des planches.

Montrez-vous votre travail à des proches, enfants ?

Mon fils de huit ans me demande toujours de lui montrer mes travaux en cours, il les lit avec intérêt mais sans admiration, je vois s’il adhère ou non. Ma fille de cinq ans est moins critique, si je lui dessine un chat ou une princesse, c’est forcément bien. J’ai quelques amies peintres aussi à qui je montre mon travail en cours.

Que pensez-vous de la collection “Pont des arts” ?

J’adore cette collection, j’ai beaucoup insisté auprès des éditeurs pour faire un album, et par chance, ils m’ont fait confiance !