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"Le Peintre de la beauté"


Alice Brière-Haquet

Interview de l’auteure

L’auteure, Alice Brière-Haquet, nous parle de sa démarche de création.

Inspirations

CANOPÉ Aix-Marseille. Aimez-vous Sandro Botticelli et le connaissiez-vous particulièrement ? Vous a-t-il fallu beaucoup vous documenter pour faire ce travail ?

Alice Brière-Haquet. Alors oui, j’aime beaucoup Sandro Botticelli, et la peinture de la Renaissance, surtout italienne. C’est un domaine qui me plaît depuis pas mal d’années, alors j’ai glané des informations petit à petit. Mais j’ai eu la chance de voir le tableau en vrai, à Florence, et je dois dire que ça a été une sorte de choc. Il y a des tableaux qui gagnent à rester dans l’imaginaire (comme La Joconde) et d’autres qui prennent toute leur mesure dans la réalité. La Naissance de Vénus fait partie de cette seconde catégorie.

CANOPÉ. Comment s’est effectué le lien (le pont) entre l’artiste, l’œuvre, la collection et votre propre création ?

A. B.-H. C’est en effet un vrai triangle entre cette collection (que j’aime beaucoup parce qu’elle s’adresse aux enfants de manière intelligente), cet artiste (dont j’avais envie de parler) et mon écriture qui a essayé de créer le pont entre l’artiste et le jeune public. Mais en réalité je partage ma pointe de triangle avec Judith qui a fait un travail formidable.

CANOPÉ. Comment est né ce récit ? Certes de nombreux éléments renvoient directement à la vie de l’artiste. Est-ce un choix d’être au plus proche de la biographie ?

A. B.-H. Oui je voulais être au plus près, parce que j’aime le documentaire, qui fait injustement figure de parent pauvre dans la littérature jeunesse. Les enfants ont le droit de savoir la vérité, même si on l’embellit un peu pour lui donner la cohérence du mythe.

CANOPÉ. Les éléments liés au souvenir vous appartiennent-ils ?

A. B.-H. Pas à moi en tant que personne, mais à moi en tant qu’humaine, oui. Je trouve que la culture (celle avec un grand C) appartient à tout le monde, c’est notre patrimoine, et on doit absolument la rendre accessible au plus grand nombre, dès le plus jeune âge. Si ce travail n’est pas fait, elle échappe à l’enfant, à l’adulte qu’il deviendra, à la société, et sera confisquée par « l’élite ». Ceci dit, en y regardant de plus près, cette « rage du partage » a sans doute ses racines dans ma propre enfance, de ce milieu plutôt populaire d’où l’on se sentait « déplacé » à l’opéra. Tout le monde doit se sentir à sa place dans l’Art.

CANOPÉ. Il y a pour autant des éléments fantastiques… ou des références aux mystères des légendes… est-ce l’envers du décor qui vous a inspiré cela ?

A. B.-H. Je pense qu’une histoire, pour qu’elle fasse mouche dans l’imaginaire du lecteur, doit s’appuyer sur les mythes et leurs structures… C’est de cela que se nourrit l’imaginaire. Une société fonctionne surtout sur les histoires qu’elle se raconte.

CANOPÉ. Le rêve et le souvenir sont-ils des sources d’inspiration pour vous ? La question du souvenir est-elle aussi présente car notre présent ne se construit que par rapport à notre passé ?

A. B.-H. Encore une fois, ok si on remplace Souvenir par Culture, ce grand Souvenir collectif. Je ne crois pas que ma vie soit importante en tant qu’individu, mais en tant que passeur entre l’enfant et son monde : celui dans lequel il grandit, ou celui qu’il ressent à l’intérieur de lui, mais qu’il ne sait pas encore nommer. Je suis juste là pour mettre des mots sur des choses qui lui appartiennent déjà.

CANOPÉ. Le mélange des sens et l’arrivée de la perle n’ont pas exactement la même « valeur » que celle qu’ils peuvent avoir à l’époque du peintre. Même s’il est question d’un idéal, comme à la Renaissance… Pouvez-vous nous en dire davantage ?

A. B.-H. Pour moi, la Renaissance est ce moment magique où l’homme arrête de regarder uniquement vers l’idée de Dieu, pour construire l’idée de l’Homme. Du coup, le corps, sa beauté, ses sens, ses possibilités deviennent des éléments dignes d’intérêt. C’est quelque chose que l’on retrouve par exemple chez Rabelais. Parallèlement, on peut envisager de construire l’idéal, soi-même, sans attendre la grâce de Dieu. C’est la grande époque des utopies, celle de Thomas More notamment. Les artistes italiens mettent tout cela en place un siècle avant le reste de l’Europe.

CANOPÉ. Vous mentionnez Les Pêcheurs de perles de Bizet dans la marmite des auteurs. Avez-vous utilisé d’autres références encore ?

A. B.-H. J’adore cet opéra, surtout la Romance de Nadir qui est pour moi l’un des plus beaux airs, et - chose rare, alors cocorico -, écrit en français… J’étais heureuse de pouvoir le glisser dans l’histoire. Il y a aussi sans doute un peu de Pétrarque, celui qui, cent ans avant Botticelli, pose les bases de la Renaissance, celui qui écrit « … et la mort paraissait belle sur son beau visage ».

Démarche d’écriture

CANOPÉ. Qu’est-ce que la beauté pour vous ? La beauté selon le héros correspond plus à des sensations : est-ce lié à son statut d’artiste ?

A. B.-H. Vaste question qui intéresse tout le monde, à tous les siècles, sur toute la planète, et dont la réponse n’est jamais chaque fois la même ! La beauté est à la fois quelque chose de personnel et d’éminemment culturel, et il me semble que les artistes ont justement pour fonction de renouveler cette idée du Beau. La beauté moderne à l’écrit, pour moi et à la louche, c’est l’association de la simplicité (du signifiant) et de la profondeur (des significations). Mais bien sûr, c’est un idéal…

CANOPÉ. Le passage par le souvenir d’enfance induit-il que la beauté est une notion spontanément accessible aux enfants ? Voyez-vous une différence entre le rapport à la beauté des enfants et des adultes ?

A. B.-H. Non, je ne crois pas au mythe de l’enfant en prise directe avec la nature qui par sa seule spontanéité serait capable d’appréhender le vrai, le beau et le bien. Les enfants sont des adultes en devenir, ils ont les mêmes forces et les mêmes faiblesses que leurs aînés. En revanche, moins formaté par l’usure de l’habitude, moins enfermés dans leurs certitudes, ils sont capables d’une ouverture d’esprit plus grande. Ça se vérifie souvent.

CANOPÉ. Est-ce finalement plutôt l’histoire d’un héros ou d’une héroïne ?

A. B.-H. D’un héros ! Sans hésitation. Sandro était amoureux de cette Simonetta, mais il aurait tout aussi bien pu tomber amoureux d’une autre femme, d’un paysage, d’un idéal (il l’était d’ailleurs un peu). La force d’un amour révèle surtout l’extraordinaire beauté des sentiments de celui qui l’éprouve. L’Autre est quasi anecdotique.

CANOPÉ. La mort de Simonetta : cela est dur, et soudain. Pourquoi fallait-il en passer par la perte ?

A. B.-H. Un peu parce qu’elle est vraie, un peu parce que la mort jeune sanctifie la beauté (le XXe siècle a eu Marilyn), un peu parce que c’était important pour l’histoire que Sandra aille déterrer un vieux souvenir, un fantôme qui l’habitait sans qu’il s’en aperçoive. Si Simonetta avait été en train de ronfler dans la chambre d’à côté, ça n’aurait pas fait le même effet.

Intentions et réception

CANOPÉ. Avez-vous voulu jouer sur la subjectivité de cette valeur à savoir la grande beauté peut être une toute petite chose… idem pour la richesse qui n’est dans ce récit pas ce que tout le monde imagine…

A. B.-H. Oui oui, parfaitement ! Il n’y a rien de plus subjectif que la beauté… L’art est sans cesse là nous pour nous le rappeler : ce qui déclenche les cris d’horreur d’un siècle donné, se trouve souvent encensé le siècle d’après ! Mais, c’est plutôt une leçon qui s’adresse aux parents, les enfants eux savent se sentir riches d’un caillou.

CANOPÉ. Y a-t-il une mise en abyme personnelle du rôle et du pouvoir de l’artiste, pour vous la feuille blanche ? D’ailleurs, dans la page 6 Judith représente l’artiste plongeur minuscule face au monde marin !

A. B.-H. Je ne sais pas si je suis une artiste, je ne crois pas « créer », j’accompagne juste les enfants dans un monde qui est déjà le leur. Rien à voir avec Botticelli qui a révolutionné le sens du beau… Ce serait bien prétentieux de me mesurer à ce genre de personnage !

CANOPÉ. Avez-vous eu une visée pédagogique ?

A. B.-H. « Élever, éduquer », mener plus loin, plus haut, sont des mots que j’aime bien. Même « pédagogue » à propos duquel j’ai entendu dire il y a peu que le mot venait du nom de l’esclave qui accompagnait les élèves sur le chemin de l’école, au temps de l’Antiquité grecque, pour les protéger des mauvaises rencontres. Ça me va !

CANOPÉ. Que pensez-vous du résultat final ? Que retenez-vous de cette collection « Pont des arts » ?

A. B.-H.
Je suis vraiment ravie d’entrer dans le catalogue, et aux côtés de Judith Gueyfier qui plus est ! C’est un projet que je suis ravie de voir aboutir… Merci aux éditeurs !