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"Le Petit Cheval bleu"


Élise Mansot  Géraldine Elschner

Interview croisée

Géraldine Elschner, auteure, et Élise Mansot, illustratrice, nous parlent de leur démarche de création.

Entrer dans l’œuvre et le récit

CANOPÉ Aix-Marseille. Comment le Petit Cheval bleu vous a-t-il fait penser au récit du petit enfant ?

Géraldine Elschner. C’est Yvonne Rech, directrice du Salon du livre jeunesse de Sarrebruck en Allemagne, qui m’a montré ce tableau exposé au musée de la Sarre, en me demandant s’il ne m’inspirait pas… Oh que si ! Cela fait longtemps que j’avais envie de travailler autour de Franz Marc. Ce tableau n’est pas le plus connu, mais ce cheval, plus petit que les autres, a été peint pour un enfant. C’était un cadeau d’anniversaire pour Walter, le petit garçon de son ami August Macke. Il était donc idéal pour un Pont des arts. C’est la première fois que cela m’arrive de traiter un « kinderbild » - une image pour enfant – touchant, et très particulier. Walter avait alors deux ans. Martin, lui, n’a pas d’âge… Une vie solitaire (dans l’histoire) mais une bouille de gamin (dans l’illustration). On y retrouve un peu les traits de Walter enfant, peint par son père mais je ne sais pas si Élise s’en est directement inspirée.

CANOPÉ. Comment avez-vous reçu le récit de Géraldine Elschner ?

Élise Mansot. J’ai trouvé l’ambiance curieuse au départ : cet enfant solitaire, isolé et triste, sans parent, sans adulte auprès de lui, avec les animaux pour seules relations. Mais le récit devient joyeux jusqu’à son dénouement positif. Je me suis demandé si Géraldine n’avait pas utilisé des éléments de la vie pas très drôle de Marc pour en faire une histoire plus farfelue, une sorte de conte. C’est ce que j’ai privilégié en essayant de le retranscrire par les illustrations : la présence forte des animaux et leur transformation qui émane du pouvoir magique de Martin, le travail et le jeu sur les couleurs. Les animaux et les couleurs ont été mes deux points d’ancrage pour coller au texte et être proche du peintre.

CANOPÉ. Martin avec ses fleurs est-il Marc nous offrant ses bouquets de couleurs ?

G. E. Oui, c’est une belle interprétation ! Le prénom de Martin m’est venu spontanément – à cause de la chanson de Brassens sans doute :

« Avec à l’âme un grand courage,
Il s’en allait trimer aux champs,
Pauvre Martin, Pauvre misère,
Creuse la terre, creuse le temps !
De l’aurore jusqu’au couchant,
il s’en allait bêcher la terre
En tous lieux et par tous les temps, etc… »

C’est l’ambiance du début ! Or le « hasard » a voulu que ce soit le prénom du fils d’Élise, ce que j’ignorais bien sûr. L’histoire était faite pour elle, de toute évidence !

CANOPÉ. Est-ce un travail particulier de parler des animaux, de les dessiner ?

É. M. Cela m’a donné l’occasion de m’intéresser plus précisément à l’animalité, mais il ne faut pas oublier que l’album est destiné aux plus petits, les animaux font donc partie de leur imagerie quotidienne. L’avantage de ce travail a été une forme de liberté : d’un côté je voulais aller vers la simplification, d’un autre j’avais la liberté de dessiner un cheval bleu, une vache jaune, de ne pas rester dans le réalisme. Je me suis également inspirée d’objets ludiques, comme des jouets de mon enfance, ce que l’on peut voir dans des détails : par exemple, les pattes du cheval sont toutes droites comme s’il était une petite figurine.

G. E. En plongeant dans l’œuvre de Franz Marc, j’ai découvert tant d’animaux colorés que j’ai eu envie de les faire vivre eux aussi. La ferme était le meilleur endroit pour les regrouper. On avait l’embarras du choix. Il a donc été facile de leur trouver une place dans le récit.

CANOPÉ. Un récit qui commence tristement, comme le paysage l’est. Mais qui va parler du pouvoir positif des animaux : comment se fait le lien entre le cheval fantastique de Martin, et les animaux de Marc ?

G. E. La tristesse est liée à la routine, à la grisaille du train-train quotidien. La joie de vivre peut ainsi augmenter de page en page. Les animaux de Marc sont fantastiques de par leur couleur, et surprennent Martin, changent sa vie en lui créant un nouvel environnement. Mais le conflit s’installe aussi : changer de couleur, c’est changer d’identité. Il faut se retrouver !

CANOPÉ. C’est aussi l’histoire d’un héros décalé. Martin semble hors du temps et de l’univers, loin des héroïnes classiques - toutefois citées dans l’album. Est-il autre ?

G. E. Oui, c’est un petit personnage hors du temps, romantique, rêveur, hors de la réalité d’une certaine façon. Ni vieux ni jeune, ni masculin ni féminin, ni d’hier ni d’aujourd’hui. Mon fils a toujours adoré les travaux des champs dans la ferme où nous passions nos vacances. C’est donc lui que j’ai vu spontanément dans mon histoire. Mais Martin aurait aussi bien pu être Martine…

É. M. Hasard ou coïncidence, mon petit enfant s’appelle Martin, et il adore les animaux ! Drôle de clin d’œil à mon réel, je me suis donc inspirée de lui. De toute façon, il fallait un petit enfant pour toucher un public plus jeune, un personnage qui soit petit et grand à la fois étant donné qu’il gère seul sa ferme et ses animaux. J’ai traité l’histoire comme si on était dans son seul point de vue, à la manière des enfants qui créent leur monde avec leurs copains, leurs doudous, sans adulte. C’est une bulle vue à travers ses yeux.

De la couleur avant toute chose !

CANOPÉ. Le cheval bleu apparaît dès le début du récit. Pourquoi ce choix narratif si l’on va… vers l’œuvre de Marc ?

G. E. Il devient bleu très vite, c’est vrai, au moment où il grignote le bouquet – on voit bien son dos encore noir en train de prendre couleur. Cela lui donne une présence dès le début de l’histoire et en fait un vrai personnage. Cette robe bleue lui va si bien ! Cela aurait été dommage de ne le voir que sur la dernière page. Sa position d’observateur des événements lui permet ainsi de devenir médiateur, pacificateur dans cette « guerre des couleurs ». C’est un rôle essentiel dans l’histoire.

CANOPÉ. De la couleur sauf dans le paysage du début, Géraldine. Élise, les couleurs chaudes avec les froides jusqu’au feu d’artifice final presque agressif … comme chez Marc ?

É. M. Au début, dans ce paysage désolé, Martin est tout triste malgré son champ de fleurs. Cela est reconnu par des études, la couleur impacte les individus, leurs émotions, leur moral. Si je l’ai pris en compte, j’ai surtout été portée par le texte qui se joue des couleurs comme l’œuvre de Marc mais je me suis détachée de lui en n’utilisant pas son vert, par exemple, qui ne me plaît pas. Alors oui, il y a beaucoup de couleurs, et au départ, je voulais réaliser des pages plus épurées, avec des fonds blancs pour alléger l’ensemble et éviter la saturation. Mais cela n’a pas été la volonté des éditeurs afin de rester dans l’univers de l’artiste, dans l’esprit de la collection, et parce que l’album était destiné aux plus petits qui y sont très sensibles. Il ne faut pas croire, les œuvres de Marc, au fur et à mesure de son évolution, ne sont pas reposantes ! C’est donc bien une révolution de couleurs qui va avec l’action de Martin sur son monde jusqu’à l’explosion finale.

G. E. L’isolement et la grisaille du ciel sont source de mélancolie certes – et je suis du Nord…. Mais la couleur n’est pas que joie, elle est source de conflit également. Rien n’est noir et blanc dans la vie !

CANOPÉ. Paradoxalement, émanent beauté et bienveillance. Viennent-elles de Martin, des animaux, des fleurs ?

É. M. Je n’ai jamais oublié une phrase de mon père que je pensais être de lui et qui provenait en réalité de Dostoïevski : « La beauté sauvera le monde ». C’est une responsabilité de proposer des illustrations aux enfants, et par les temps actuels, difficiles et violents par endroits, il me paraît important de savoir ce que je veux donner, transmettre. Si c’est cela qui émane, alors mon intention a réussi. Et après tout, malgré ses bêtises d’enfant, l’intrépide Martin a la volonté d’égayer son environnement alors qu’il n’est pas très joyeux au départ !

CANOPÉ. Le bouquet de fleurs de couverture est différent de ceux que l’on trouve par la suite, comme s’il y avait eu une ®évolution dans la réalisation de vos illustrations.

É. M. En effet, les pages de couverture, titre et garde ne sont faites qu’à la fin, et mon intention était d’offrir un bouquet aux jeunes lecteurs. Il est réaliste et les fleurs identifiables. Dans l’album, elles tendent au fur et à mesure à la simplification, à la fois plus picturales et moins détaillées : les coquelicots deviennent des taches rouges, choix qui m’a permis de travailler différemment de d’habitude où je prête davantage attention aux motifs ou aux détails. D’ailleurs je me demande comment a fonctionné Franz Marc avec ses paysages qui sont souvent de grandes masses de couleurs et dont l’œuvre finira par tendre vers l’abstraction.

Tout un univers… d’entrelacements

CANOPÉ. Il y a une triple mise en abyme entre le travail du peintre, le rôle de Martin, et de fait les illustrations d’Élise…

G. E. Oui, c’est super ! Le fait qu’à la fin, Martin se mette à peindre ses animaux est une idée d’Élise. Un beau clin d’œil à Franz Marc ! Sa source d’inspiration lui serait-elle venue ainsi ? J’avais imaginé sur la dernière page les personnages des contes énumérés au début (le Chaperon rouge, la Belle au Bois dormant et d’autres) accoudés à la barrière en train de l’admirer, mais la solution d’Élise me plaît bien - même si Martin reste seul.

CANOPÉ. Les doubles pages sont extrêmement liées tout au long de l’album malgré les changements dus au récit…

É. M. Je suis ravie que cela se ressente puisque j’ai principalement cherché l’unité dans le bazar coloré ! En réalité j’ai réalisé différentes illustrations en simultané, avec deux chevalets, deux tables sur lesquelles je posais parfois quatre dessins pour les travailler ensemble. J’ai privilégié cette méthode par souci d’homogénéité, la gouache séchant très vite, je ne voulais pas perdre la vivacité des couleurs.Cela a été un travail très technique.

CANOPÉ. Et paradoxe, on a aussi l’impression que les éléments se distinguent les uns des autres, comme si l’un, l’animal, était posé sur l’autre, le paysage…

É. M. En effet, j’ai traité les paysages comme les morceaux d’un puzzle, et les animaux différemment car je voulais avant tout faire un zoom sur eux, qui sont prépondérants et dans le texte et dans l’œuvre. Ainsi, les paysages apparaissent comme des masses de couleurs, sans détail, comme posées derrière les animaux qui sont grands. Je n’ai pas l’habitude de travailler ainsi mais l’exercice est intéressant pour aller vers plus de simplification.

CANOPÉ. Pourquoi Martin veut-il changer la couleur des choses ? Parce que « c’est efficace » que tous soient de toutes les couleurs ? Élise, vous êtes-vous sentie comme Martin avec ce pouvoir et cette liberté ?

É. M. Oui ! Je me suis accordée des libertés graphiques. Si j’ai une marque de fabrique, mon style a évolué car j’ai laissé de côté ce que je faisais généralement pour toucher les plus petits et essayer des choses plus déroutantes. Je pense que cet album fait écho à des réalisations qui sont plus personnelles qu’habituellement je ne montre pas…

G. E. Il n’y a pas de volonté de sa part de changer les choses au départ. C’est par hasard que Martin découvre que ses fleurs sont magiques. Il en est le premier surpris. Incrédule, il apporte des fleurs jaunes à sa vache pour avoir confirmation de son doute, puis il se prend au jeu et admire le résultat à la fin. Il se retrouve un peu donc comme un apprenti sorcier, un petit dieu recréant le monde sans le vouloir. Et il est d’abord très content du résultat. Mais très vite, il se rend compte que ce nouveau monde est loin d’être parfait. Il est plus beau, certes, mais tout le monde s’y dispute car il divise. Il faut donc trouver une solution… « C’est efficace » signifie dans l’album que le partage a fait effet tout simplement. La méthode du mélange réussit à calmer les conflits, mélanger n’étant pas uniformiser. Marc a varié les plaisirs lui aussi : il a peint ses chevaux tantôt bleus, tantôt rouges, tantôt jaunes à la crinière bleue, etc. Sur la dernière double page, les animaux sont loin d’être tous pareils. Ce n’est donc pas le pacifisme par l’uniformité, au contraire, c’est le pouvoir de la couleur qui s’installe où elle veut.

CANOPÉ. La démarche de Martin n’est-elle pas un échec avec le conflit des animaux ? Est-ce une métaphore du monde humain, fait de racisme et de discriminations ?

G. E. On peut le voir comme une métaphore en effet. Mais je le verrais plutôt comme un aboutissement positif que comme un échec. Si tout allait bien après la distribution des couleurs, ce serait trop facile – et trop sectaire. Les uns comme ci, les autres comme ça, chacun pour soi, une fois pour toutes. La querelle des animaux pose de nombreuses questions : suffit-il de changer de couleur pour changer d’identité ? Peut-on choisir sa couleur ? Est-il bon de classifier d’après les couleurs ? Faut-il changer finalement ou faire changer ? Le poulain a tout compris quand il nous dit (avec cette sagesse animale que Franz Marc attribuait aux chevaux en particulier) que pour avoir la paix, il faut nuancer, mélanger toutes les couleurs, et non pas trier, séparer, créer des ghettos. Les blancs d’un côté, les noirs de l’autre, les verts sur Mars. La couleur est en fait sans importance. Chacun a toutes les nuances en lui. Ce n’est pas le bien contre le mal, les gentils contre les méchants, et le monde coupé en deux comme en 14, ce qui a conduit Marc et Macke à la mort – et toute l’Europe au massacre.

CANOPÉ. Que voudriez-vous que les enfants retiennent ?

G. E. Le message du petit cheval : mélangeons nos couleurs ! Ne restons pas figés dans des catégories, ne mettons pas les gens dans des tiroirs ! « Pour vivre heureux, vivons cachés » dit le proverbe. Ici cela donnerait : pour vivre heureux, vivons multicolores…