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"Le Radeau de Géricault"


Bruno Pilorget François Place

Interview de l’auteur et de l’illustrateur

François Place, l’auteur, et Bruno Pilorget, l’illustrateur, nous parlent de leur démarche de création.

LES SOURCES D’INSPIRATION

Vous disiez dans un précédent entretien que « Pont des arts » exigeait de l’illustrateur qu’il se sente bien à sa place et qu’il ait une bonne raison de se lancer dans l’aventure : quelle était votre « bonne raison » pour vous lancer dans cet album ?

Bruno Pilorget. J’ai revu ce chef-d’œuvre au musée du Louvre et je suis resté longtemps scotché à le contempler. J’ai demandé aux éditions L’Élan vert si on pouvait l’imaginer dans la collection « Pont des arts ». Et comme la proposition leur semblait intéressante, j’avais émis le souhait de repartir en voyage éditorial avec Véronique Massenot, écrivaine amie depuis La Grande Vague, un album de la collection. Véronique avait accepté, essayé, mais finalement renoncé. Je la laisse s’exprimer : « J’aimais beaucoup l’idée d’aborder l’engagement de Géricault, profondément humaniste, à travers cette œuvre mais j’avoue que le tableau en lui-même, sa violence peut-être, m’a bloquée. Je n’ai pas trouvé l’angle que je cherchais et ai préféré passer le relais à un autre auteur. » J’ai eu alors envie de proposer à mon copain François Place si cet embarquement le tentait. Les éditrices partantes, j’ai appelé François qui a montré un grand intérêt pour le projet. On a discuté un moment de l’histoire de ce radeau et je n’ai pas été étonné qu’il en sache tant sur le sujet ! De plus il connaît la collection, La Grande Vague est dans sa bibliothèque. Et c’est ainsi qu’un jour, François nous envoyait ce superbe texte.

Comment avez-vous choisi d’aborder ce tableau dont le sujet est particulièrement sombre et violent ? Que vous inspire cette œuvre si célèbre et souvent reprise ?

François Place. La décrire est assez simple. On voit, sur un radeau balloté par les vagues, un groupe de naufragés, vivants et morts confondus. Certains sont noirs, d’autres blancs. Certains sont complètement nus, d’autres portent des restes d’uniformes, d’autres encore sont en haillons. La scène baigne dans une pénombre crépusculaire, tragique, et le seul espoir vient d’une minuscule voile au loin, à laquelle des personnages adressent désespérément des signaux de détresse, en agitant leur chemise au-dessus de leur tête. Le tableau, intitulé Le Radeau de La Méduse, est inspiré d’un évènement récent : le naufrage d’un vaisseau au large des côtes africaines, et la dérive d’une partie de l’équipage et de quelques passagers sur un radeau de fortune.
Ce n’est pas un tableau fait pour flatter le regard. Tout y est volontairement dramatisé : l’éclairage, la composition, les attitudes théâtrales des personnages, la carnation des corps, qui se décline jusqu’au vert cadavérique, la dimension de la toile elle-même. Il s’agit de saisir le spectateur, d’exalter en lui des sentiments violents, allant jusqu’à l’effroi et au dégoût. On n’imagine pas un respectable bourgeois de 1820, même amateur de peinture, l’acheter pour l’accrocher dans son salon. Car il y a une sorte de fantôme dans cette œuvre, un « non-dit », ou plutôt un « non-montré », que pourtant tout le monde connaissait, grâce aux journaux : plusieurs rescapés ont dû manger de la chair humaine pour survivre. Autrement dit, c’est « presque » une scène de cannibalisme, un fait divers monstrueux.
Je pense que Géricault voulait marquer les esprits. Montrer que la peinture, en soulevant de telles émotions, pouvait en quelque sorte concurrencer l’écriture, et donner à penser en se passant des mots. Difficile de raconter tout ça « simplement » à un enfant.
J’ai pris le parti d’aborder l’œuvre de Géricault d’un autre point de vue. On sait que le jeune peintre s’est retiré dans son atelier pendant un an pour en venir à bout, dans une sorte de demi-secret, et que, par ailleurs, il vouait une véritable passion aux chevaux. Il les peignait admirablement, avec beaucoup de fougue. C’est par ce biais que je suis entré dans l’histoire, en mettant en scène un jeune garçon (Lucien) et un vieux cavalier (oncle Gustave), vétéran des guerres napoléoniennes. Le jeune garçon aime dessiner des chevaux, il partage cet intérêt commun avec le peintre et son oncle. Et il est intrigué par la construction d’un radeau dans l’atelier du peintre…

Bruno Pilorget. Cette œuvre est un acte courageux et humaniste. En choisissant ce thème, le jeune peintre faisait une critique de la royauté, responsable du désastre, en prenant la défense des survivants du radeau, en particulier du géographe et du médecin, rejetés et martyrisés pour avoir osé raconter ce qu’il s’était passé sur le radeau. Ces deux personnages ont d’ailleurs servi de modèles, on peut les voir debout près du mât. Son ami Delacroix a posé lui aussi, et se retrouve au premier plan face contre le radeau.
Le tableau raconte la résignation, le désespoir, la tragédie, avec cet homme barbu voilé de rouge et ces cadavres à la peau blanchâtre au premier plan. En revanche, la spectaculaire pyramide de naufragés montée vers l’espoir est un manifeste contre l’esclavagisme avec cet homme métis porté tout en haut par les moins mal en point, brandissant pour tous le chiffon, symbole d’espoir, d’avenir, de solidarité. Cela provoqua un joyeux scandale !
Cette peinture est une œuvre romantique, non réaliste. La beauté y est dérangeante. Les corps sont musclés au lieu d’être décharnés, la couleur de peau est plus ou moins blanche-jaune-verte au lieu d’être rouge à cause des brûlures du soleil et de l’eau salée.
Dans la vraie histoire, le désespoir, la faim, la soif, le manque de sommeil, l’impossibilité de se reposer avec l’eau de mer jusqu’à la taille, les fractures dues aux poutres espacées et glissantes, ont provoqué des suicides, la folie. Mais aussi l’animalité, avec l’élimination des plus faibles et des blessés, avec les meurtres et le cannibalisme. Et toutes proportions gardées, je n’ai pu m’empêcher de penser à certaines émissions de télé-réalité où l’on s’humilie, s’exclut, se bat, se déchire, prêts à s’entretuer… se manger ?

Travailler sur cette œuvre pour un jeune public vous a-t-il étonné ?

François Place. Je ne suis pas historien de l’art, mais je crois que Le Radeau de La Méduse est une œuvre marquante du romantisme. Par la suite, comme La Joconde de Leonard de Vinci, c’est devenu une sorte d’icône que l’on a déclinée. Je pense au groupe de peintres, les « Malassis », qui l’ont détournée dans les années 1960. C’est une balise dans l’histoire de la peinture. Elle a donc tout à fait sa place dans cette collection « Pont des arts ».

Bruno Pilorget. Dans ce huis-clos, on voit la mort, la folie, le désespoir, mais aussi l’espoir, la survie et l’entraide ! En voyant ce tableau, enfant, je n’avais en fait retenu que cette promesse de sauvetage, grâce à ce voilier tout petit arrivant à l’horizon. Je n’avais pas vu, ou pas voulu voir, de morts mais seulement des hommes au bout du rouleau qui allaient être sauvés !
Cette folie n’est pas forcément explicite pour tous, alors qu’on a tellement envie de savoir ce qu’il s’y passe ! Un de mes fils avait lui aussi été fasciné, enfant, en découvrant une reproduction au musée Grévin de Paris. J’étais là heureusement pour répondre à ses questions.
Je vous livre par contre le souvenir d’enfance d’un certain René devant la même reproduction : « J’estimais Le Radeau de La Méduse comme une embarcation de réussite, bien que de fortune, après mes différentes lectures de Tintin et autres. J’interrogeai ma grand-mère qui raconta que le radeau avait été tiré par un bateau avant d’être abandonné en mer. Les hommes avaient alors dû boire de l’eau de la mer et se manger entre eux. Trop peu conscient du contexte d’une telle histoire, je restai dans l’incompréhension pendant des années et vécus des nuits de cauchemars ! » À travers ce témoignage, on voit bien l’importance d’accompagner cette œuvre avec un livre jeunesse de qualité. C’est également intéressant pour convaincre certains adultes qui ne retiennent du tableau que le cannibalisme. Géricault avait travaillé d’autres versions plus trash, mais au résultat final, l’horreur n’est finalement pas vraiment montrée, il faut bien regarder de près pour trouver le personnage tout à gauche un peu court des jambes…

Dans l’album, on entraperçoit Le Radeau de la Méduse, on voit le peintre à l’œuvre, mais le tableau n’est jamais montré. Pensez-vous qu’il est toujours aussi choquant aujourd’hui ?

François Place. Quand Géricault peint son tableau, ni la photographie, ni le cinéma n’existent. La diffusion des images est rare, coûteuse, souvent confidentielle. L’impact de cette gigantesque toile, au moment de sa première exposition, est considérable. Sa crudité et sa violence choquent. Nous sommes aujourd’hui confrontés à une infinité d’images, fixes ou mobiles. Les tragédies humaines sont documentées. Nous avons tous eu, sous les yeux, d’effroyables images de guerres, de tueries, de famines, de catastrophes naturelles. Témoignages photographiques, films, vidéos, etc.
Est-ce à dire que le tableau de Géricault, emphatique et théâtral, a perdu toute capacité de nous interpeler ? Je n’en suis pas sûr. En présentant ce fragment d’humanité à la merci des éléments, il insiste sur notre fragilité. Un évènement, une catastrophe peuvent faire basculer notre sort. Et, dans ce cas, que reste-t-il de ce qui nous relie les uns aux autres ? Les questions de courage, de résistance, de solidarité arrivent très vite, dès le début des épreuves qu’il faut endurer.
C’est aussi le sujet de ce tableau. On ne peut jamais juger à l’avance de l’effet qu’aura une œuvre, qu’elle soit de fiction ou non, sur un spectateur. Et je persiste à croire que celle-ci est bouleversante.

Bruno Pilorget. Il me semble que ce chef d’œuvre est toujours à la fois dérangeant, fascinant et virtuose. Il parle d’un énorme fait divers et l’on se retrouve tous un petit peu voyeurs en le regardant la première fois, non ?

DES CHOIX D’ÉCRITURE

Le point de vue est celui d’un enfant sur le peintre et son chef d’œuvre à venir. Pourquoi ce choix de narration ?

François Place. C’est une collection qui s’adresse aux jeunes lecteurs. Je ne me suis pas senti capable de parler directement du sujet du tableau, qui met en scène cette humanité à la dérive, exténuée, moribonde et cannibale. Mais Géricault exerce une profession relativement en marge de la société, et il travaille sur un sujet secret, presque tabou. Il y a de quoi piquer la curiosité d’un enfant : que se passe-t-il donc chez ce voisin mystérieux ? Pourquoi a-t-il besoin de faire construire un radeau dans son atelier, en plein Paris ? J’avais lu qu’il avait effectivement fait construire ce modèle pour être au plus près de la réalité dans sa peinture. Il m’a donc semblé intéressant d’aborder l’œuvre sous cet angle : elle n’est pas encore achevée, mais elle est déjà entourée d’une aura de mystère.

Un jeune héros, des charpentiers de marine qui ressemblent à des pirates et des péripéties : avez-vous voulu en faire un récit d’aventures ?

François Place. Non, mais Géricault est né pendant la Révolution française, et il a grandi sous le Premier Empire. Quand il peint le tableau, il y a seulement trois ou quatre ans que les guerres qui ont ruiné l’Europe se sont achevées. Je n’ai pas voulu écrire un récit d’aventures, juste montrer que le grand vent de l’histoire est encore tout proche. Le personnage de l’oncle Gustave est représentatif de ces années de désordre et d’exaltation. C’est cela aussi qu’on trouve dans les grands portraits équestres de Géricault.

La tante Emma et l’oncle Gustave sont-ils une référence consciente à Flaubert ?

François Place. La Normandie aussi. Mais ce sont de petits clins d’œil, rien de plus. Même si l’œuvre de Flaubert arrive bien après celle de Géricault, elle marque de son empreinte tout le XIXe siècle et l’éclaire a posteriori. Pour le tableau lui-même, si je devais faire un rapprochement littéraire plus juste, je penserais plutôt à Victor Hugo.

Le mystère de la présence du peintre en Normandie : est-ce le mystère Géricault ? Avez-vous vécu une fascination vis-à-vis de cette Méduse ?

François Place. Il n’y a mystère que dans la tête du petit garçon qui s’étonne de rencontrer le peintre sur la plage. Pour lui, ce personnage étrange, reclus, occupé à une activité sulfureuse et entourée de secret, ne peut pas être là par hasard. Tout lui semble lié à la construction de ce radeau en plein Paris. Il cherche des réponses.

Il y a plusieurs ruptures dans le récit, entre Paris et la campagne, mais aussi entre le bonheur familial, auprès de l’oncle Gustave, et l’événement tragique de La Méduse : sont-elles volontaires ?

François Place. Géricault, pendant qu’il travaillait sur le tableau, s’est déplacé plusieurs fois au bord de la mer pour faire des esquisses. Cela m’a donné l’idée de ce voyage en Normandie. Et comme l’oncle Gustave est un vétéran de cavalerie, j’ai eu l’idée de le mettre en scène lorsque la diligence s’emballe dans une descente. C’est difficile d’écrire une histoire courte, assez simple, sur un sujet que l’on souhaite contourner. Alors, oui, j’avais besoin de ces péripéties pour faire avancer l’histoire jusqu’à l’explication finale, donnée par l’oncle Gustave à Lucien, pendant leur voyage de retour.
Bruno Pilorget. La sortie de Paris est une vraie respiration et elle crée du mouvement. Cette complicité touchante entre l’oncle et l’enfant est précieuse et rassurante pour le lecteur, quelle bonne idée ! Cette rencontre émouvante sur la plage entre le peintre et l’enfant est un clin d’oeil au carnet de voyage que je pratique, merci François !

LE TRAVAIL D’ILLUSTRATION

Comment avez-vous accueilli le récit de François Place ? De quelle manière son texte a-t-il nourri votre travail d’illustration ?

Bruno Pilorget. François nous plonge immédiatement avec délice dans l’atmosphère de cette époque. Il nous entraîne dans le quotidien d’une famille tranquille, animé par les visites d’un oncle truculent très complice avec son jeune neveu sensible. Il nous parle de la curiosité de cet enfant pour un voisin pas ordinaire, un jeune homme « habité » par une passion dévorante, la peinture ! Il va être témoin de cette fièvre créatrice. C’est formidable ! À moi de rebondir et de raconter avec un rythme et une narration fluides, de créer des ambiances, d’inventer des cadrages, d’imaginer des « tronches », d’essayer aussi d’accompagner l’humour de François, de chercher la bonne documentation pour les vêtements, le vieux Paris, etc. François m’a dessiné quelques diligences pour me montrer la différence entre celles de l’ouest et celles du sud de la France !

Dans l’album, on trouve portraits, paysages, scènes de genre et des ruptures de ton au sein de la palette bleu-orangé-vert. Pouvez-vous nous parler de la technique que vous avez utilisée et du choix des couleurs ?

Bruno Pilorget. La gouache est ma technique couleur préférée. Et effectivement, la couleur raconte aussi. Le bocage normand, les ambiances de nuit, les ciels… Pour le retour en diligence par exemple, j’ai choisi une couleur douce, un ciel étoilé et un gros plan pour évoquer un voyage flottant, comme un rêve, avec les passagers de cette diligence-vaisseau bercés par la voix basse, feutrée, vaporeuse de l’oncle Gustave.

Pouvez-vous nous parler notamment du magnifique cavalier sur sa monture de la double-page 4 ? Comment avez-vous travaillé par rapport à l’œuvre originale ?

Bruno Pilorget. Les jeunes artistes copient parfois des chefs d’œuvres pour apprendre. Il me semble que je ne l’avais jamais fait avant l’album La Grande Vague, et plus tard La Liberté guidant le Peuple. D’ailleurs, pour ne pas en rester juste à une copie, j’avais eu la prétention d’interpréter ces deux tableaux avec un léger décalage d’un millième de seconde. Ainsi, La Grande Vague, un peu plus écrasée, a avancé pour se rapprocher des marins, sortir le bébé de son rond tel un accouchement et le déposer doucement dans un des bateaux, eux aussi avancés. De même, la Liberté guidant le Peuple et Gavroche ont avancé d’un pas et, complices, se regardent, contrairement au tableau.
Pour Le Radeau de La Méduse, j’ai accéléré la scène en rapprochant L’Argus du radeau, mais en contre-champ. Voilà les petites histoires que je me raconte au-delà du récit écrit.
Là, pour le grand portrait équestre de l’Officier de chasseurs à cheval, je n’ai pas éprouvé le besoin d’avoir recours à ce principe, car il y avait autre chose à faire. Un clin d’oeil entre deux scènes qui se suivent. D’une part le tonton sur sa chaise cabrée avec son couteau à beurre, et d’autre part sur la double-page suivante, l’officier dans la même position avec son cheval cabré et son sabre dégainé. Je me suis régalé à plonger autant dans l’intimité de ce tableau virtuose, à observer la composition, admirer la lumière, les contrastes, le mouvement. Pour anecdote, je me suis aperçu que la jambe droite du cheval avait été corrigée par le peintre et pas tout à fait effacée. Je ne sais pas pourquoi, mais du coup je trouve ça très moderne.
La grande difficulté de la collection est là pour moi : il faut qu’il y ait un sens pour oser s’approcher autant de la peinture d’un grand artiste avec une illustration. C’est très stimulant !

Dans la dernière double-page, le point de vue est inversé par rapport au tableau : c’est le navire qui aperçoit le radeau au loin, à peine perceptible. Était-ce pour mettre l’accent sur le salut des naufragés ?

Bruno Pilorget. Je trouvais intéressant de proposer la scène du tableau en inversant avec ce contre-champ. Le navire L’Argus au premier plan fait la manœuvre pour accoster le radeau tout proche. Sur le radeau, la voile est affalée, le calvaire des naufragés est presque terminé, mais pas leurs épreuves…

Il existe beaucoup de réinterprétations du tableau, comment vous êtes-vous situé par rapport à elles ?

Bruno Pilorget. Il en existe beaucoup, plus ou moins bien inspirées, signe que le tableau est toujours vivant ! J’aime bien celle d’un album d’Astérix et Obélix avec un pirate disant « je suis médusé » ou celle plus récente du grand Banksy sur un mur de Calais. Mais je n’y ai pas pensé en dessinant, je me suis concentré sur mon travail d’illustrateur.

ET APRÈS L’ALBUM ?

Que souhaitez-vous que l’on retienne de Géricault et de son œuvre ?

François Place. Je ne sais pas. Les œuvres d’art n’existent que dans le dialogue qu’elles entretiennent avec chaque personne qui les rencontre. Elles ont quelque chose de vivant, de singulier. Mettre un jeune lecteur, une jeune lectrice sur le chemin du Radeau de La Méduse est une gageure. J’ai essayé, sans avoir la garantie d’y réussir.

Bruno Pilorget. Son engagement, son courage et bien sûr son génie. Qu’on aime ou pas sa peinture, tout le monde sera d’accord pour dire que c’est un immense artiste !

Avez-vous pensé aux répercussions actuelles de ce fait divers ? Quelle serait aujourd’hui une œuvre équivalente pour décrire le sort des naufragés en Méditerranée ou dans la Manche ?

François Place. D’une certaine façon Le Radeau de La Méduse de Géricault inaugure une forme de récit tragique qui a couru pendant tout le XIXe siècle sous le terme générique de « drame de la mer ». On voit ce thème se prolonger dans les romans de Joseph Conrad au siècle suivant. Mais je parle là de fiction.
La Méditerranée engloutit chaque année des êtres humains, chassés par la guerre, la misère, le désespoir. C’est maintenant, aujourd’hui. Des photographes de presse reviennent avec des images de ces bateaux surchargés, abandonnés loin des côtes, dans la tempête ou dans la nuit. Ce ne sont pas des images artistiques, ce sont des témoignages terribles et tragiques. C’est à nous de nous arrêter, de ne pas laisser notre regard glisser dessus dans l’indifférence et le mépris.

Bruno Pilorget. La tragédie de La Méduse aurait peut-être fait partie des milliers d’histoires de naufrage méconnues si Géricault n’avait pas réalisé ce chef d’œuvre. Le tableau, rejeté à sa première exposition, a provoqué à l’époque un véritable « tsunami » et en a fait pour toujours un évènement connu dans le monde entier. Il faut absolument lire l’histoire complète pour savoir ce qui s’est passé avant, pendant et après le naufrage. C’est passionnant, par exemple, de découvrir ce qui s’est passé parallèlement pour la plupart des autres naufragés qui étaient dans les chaloupes, avec pour certains une longue marche dans le désert. D’apprendre les conséquences physiques et mentales pour les survivants, de vibrer avec le procès du capitaine, etc.
Faire le parallèle avec la situation des migrants naufragés en Méditerranée, je le laisse à d’autres artistes, tel Banksy qui, dans un pochoir de 2015, représentait le radeau avec au loin, à la place de L’Argus, un car-ferry semblable à ceux qui effectuent les liaisons entre Calais et Douvres. Cette œuvre a été effacée en 2017…
Petite anecdote ! À peine après avoir terminé et envoyé à mon éditrice les originaux de cet album Le Radeau de Géricault, je partais au Maroc, invité en résidence d’artistes. Et la première image que j’ai vue en entrant dans la galerie de l’Institut français de Meknès, c’était un détournement du Radeau de La Méduse ! Un dessin de Marto, jeune artiste du Burkina Faso qui partageait avec moi cette résidence dans la médina de Meknès.