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"Le Vaisseau blanc"


Anja Klauss Véronique Massenot

Interview de l’auteure et de l’illustratrice

Véronique Massenot nous parle de sa démarche d’écriture.

Vous avez écrit deux titres dans la collection « Ponts des arts » portant sur des peintres (Chagall et Hokusai), Le Vaisseau blanc est le premier traitant des arts de l’espace, pour une œuvre d’architecture religieuse. Comment avez-vous abordé cette œuvre de Le Corbusier ?

Le plus simplement possible. Même si ce livre a dû se faire un peu plus vite que les deux autres, j’y étais préparée depuis longtemps. Dans une vie antérieure, avant de devenir auteure, j’ai d’abord étudié l’histoire de l’art et ma maîtrise portait, entre autres sujets, sur la chapelle de Ronchamp – ses vitraux, plus exactement. Je l’avais bien sûr longuement visitée. Le travail de Le Corbusier, sa démarche novatrice, son esthétique particulière, m’ont toujours beaucoup intéressée : me pencher sur l’une de ses œuvres était un vrai bonheur pour moi.

« La construction, c’est pour faire tenir. L’architecture, c’est pour émouvoir. » disait Le Corbusier. La Chapelle de Ronchamp vous a-t-elle émue ?

Oui, vraiment. Et c’est en me rappelant cette émotion-là, presque enfantine, que je me suis lancée dans l’écriture de cette histoire. Je ne connaissais pas cette citation, mais elle correspond, en effet, parfaitement à cette œuvre : l’innovation technique au service de la création spirituelle…

C’est la première œuvre d’architecture religieuse pour Le Corbusier qui n’était pas catholique, se disait athée et de culture protestante. Comment avez-vous tenu compte dans votre récit de cet aspect religieux, lié à la croyance, à la référence à un Dieu ?

Au départ, l’aspect religieux de l’édifice me semblait plus délicat à aborder que son aspect architectural : face à une œuvre picturale comme une Annonciation de Fra Angelico, j’aurais sans doute éprouvé la même chose. Mais savoir que Le Corbusier avait lui-même hésité à se lancer dans ce projet, notamment parce qu’il était athée – personnellement, je me dirais plutôt agnostique - m’a aidée à franchir le pas moi aussi. Ne pas croire en Dieu, ne pas avoir de religion n’empêche pas d’être attentif à la foi d’autrui, de profondément respecter son élan spirituel… voire de le ressentir soi-même ! Ce livre étant destiné aux enfants – tous les enfants, quelles que soient leurs cultures – il m’a semblé indispensable d’ouvrir la chapelle à d’autres horizons. Lointains, divers, mais qui au fond poursuivent la même quête. L’œcuménisme (au sens très large !) de la toute dernière page fut donc, en réalité, mon point de départ pour écrire cette histoire.

Comment avez-vous ancré votre récit dans l’histoire de l’édifice ?

Quelle que soit l’œuvre sur laquelle je travaille, j’essaie toujours de me documenter le plus possible sur son contexte historique. Les artistes ne créent pas par hasard et ne vivent pas hors du temps. Et c’est peut-être encore plus vrai concernant l’architecture, qui implique une commande validée en haut lieu, des équipes d’ingénieurs, d’ouvriers… L’artiste ici n’est plus seul dans son atelier ! J’ai donc lu l’histoire de l’édifice avec attention et c’est de là qu’est venue l’idée de situer le récit juste après-guerre. Ce vaisseau qui naît peu à peu, notamment grâce aux enfants, symbolise le retour progressif à la paix, à l’envie d’aller de nouveau vers les autres et de faire des projets ensemble. C’est l’histoire de la reconstruction d’une (toute petite) société humaine après un conflit qui les a dépassés.

Pourquoi ce parti pris du rêve, du récit onirique ? Qu’est-ce qui dans la réalisation de Le Corbusier a fait naître l’idée du récit ?

Ah ça, c’est le privilège de l’auteur ! Pouvoir décider d’un mot qu’une chapelle est, en fait, un bateau - comme le font d’ailleurs les enfants lorsqu’ils disent : « On dirait que ce balai serait mon cheval… » Et pour moi, c’est évident : cette chapelle – vue bien sûr sous un certain angle - a vraiment la forme, l’allure et l’élégance d’un vaisseau. Je n’ai pas cherché longtemps. Ce faisant, j’ai tout à fait conscience de ne pas avoir facilité le travail de l’illustratrice… mais Anja Klauss a relevé le défi - et comment ! Elle a fait un travail admirable.

Y a-t-il une morale, une leçon de vie à tirer de ce récit de rêve irréel ?

Eh bien, ça - pour employer un vocabulaire religieux – c’est mon péché à moi ! J’aime écrire des histoires qui emmènent le lecteur un peu plus loin qu’elles en ont l’air… Mais « leçon » ou « morale », ces mots me semblent tout de même un peu forts : j’espère simplement que Le Vaisseau Blanc saura emporter à son bord les enfants (jeunes et vieux !) vers une fraternité humaine, simple et chaleureuse, transcendant toutes les différences.


Anja Klauss nous parle de sa démarche d’illustratrice.

Connaissiez-vous la chapelle de Ronchamp avant de commencer ce travail d’illustration ?

J’avais vu des images au préalable, mais je n’ai jamais eu le plaisir de la visiter.

Avez-vous ressenti le besoin de la découvrir de visu et in situ ou bien vous êtes-vous laissé porter par le récit et votre imagination ?

J’aurais bien aimé m’y rendre et me laisser enchanter par l’atmosphère de la chapelle, mais, par manque de temps, mon imagination et le récit ont dû me donner des ailes. Et j’espère, le jour venu, y retrouver le lieu que j’ai imaginé.

Êtes-vous sensible aux arts de l’espace ? à la démarche créatrice protéiforme de le Corbusier ?

L’illustration est de nature bidimensionnelle et l’espace reste toujours illusion. Les arts de l’espace sont d’autant plus intéressants pour moi. Le jeu entre l’intérieur et l’extérieur, la lumière et l’ombre dans l’œuvre de le Corbusier me fascine.

Comment vous êtes-vous imprégnée du langage plastique et décoratif de Le Corbusier ?

Le langage décoratif et graphique qu’emploie Le Corbusier m’a intriguée tout de suite. C’était un petit acte de balance, de voyager entre des aplats et contours graphiques de ses peintures et l’espace qu’évoque l’architecture de la chapelle.

Comment avez-vous procédé dans votre travail des crayonnés à leur colorisation ? Comment avez-vous guidé votre choix de couleurs ?

La phase des crayonnés est toujours un travail fascinant, mais plus particulièrement pour cet ouvrage. Mettre en images le texte poétique et onirique de Véronique était en soi un défi, chercher des formes et des traits qui le lient au langage plastique de le Corbusier en était un autre. De nombreux essais stylistiques ont précédé la mise en couleur finale, qui était en partie guidée par le fil de l’histoire mais également par les couleurs du vitrail et des éléments décoratifs à l’intérieur de la Chapelle.

Le lien entre le vaisseau et la chapelle est-il venu spontanément ?

C’est Véronique qui a eu l’inspiration du vaisseau et cela m’est venu tout naturellement de lui donner cette forme.