Retour à l'album Les Arbres de Noël

"Les Arbres de Noël"


Stéphane Girel  Géraldine Elschner

Interview de l’auteure et de l’illustrateur

Géraldine Elschner nous parle de sa démarche d’écriture.

Comment à partir du tableau La Charrette, Route sous la neige à Honfleur, l’histoire est-elle née ?

C’est en fait l’inverse qui s’est produit pour ce livre : c’est le tableau qui est venu à la rencontre de l’histoire dont une première version sommeillait dans mes tiroirs depuis longtemps. Il y a une dizaine d’années, quelqu’un - Alexander R., à qui est dédié le livre - m’avait raconté un accident qui lui était arrivé en Finlande. En chemin sous la neige sur une petite route de campagne avec sa famille, il avait serré à droite en voyant une voiture arriver en face et s’était retrouvé dans le fossé ou ce qu’il croyait être un fossé. Aussitôt, des gens étaient arrivés, paniqués, les faisant sortir avec une agitation bizarre. Ce n’est qu’au moment où la voiture avait été remorquée qu’ils avaient compris qu’elle était posée sur la cîme des arbres qui poussaient à flanc de colline. Ce récit m’avait bien sûr interpellée. J’en avais fait une histoire, remplaçant la voiture par une charrette tirée par un âne, mais ce projet était resté sans suite. En voyant le tableau de Monet l’an dernier au musée d’Orsay, j’ai flashé : elle était là, ma charrette – dans le tableau ! Le fait que le bâtiment représente en plus la ferme Saint-Siméon où se retrouvaient les artistes de l’époque rendait le tableau intéressant pour la collection “Pont des Arts”. J’ai donc retravaillé le texte dans ce nouveau contexte avant de le proposer aux éditeurs. Et voilà…

Qu’aimez-vous particulièrement chez Monet ?

Ses couleurs, l’harmonie des éléments. Ici, j’ai découvert ses tableaux d’hiver, plus nombreux qu’on ne pense. On limite tellement Monet aux Nymphéas et à des tableaux plus connus ! Or ses nuances de blanc sont extraordinaires : ses ciels d’hiver, ses brumes et ses brouillards, la glace sur la Seine, ses meules de foin sous la neige… Monet plantait son chevalet dans la glace de la Seine gelée pour saisir ses effets de lumière et les paysages qu’il trouvait merveilleux dans le froid, plus beaux encore qu’en été où le soleil écrase les couleurs. On l’imagine bien, les doigts tout engourdis.

De par le récit, on peut penser que le fait de passer Noël en famille est important pour vous ? Pourtant c’est un Noël surprenant et sobre à la fois…

Oui, j’aime bien ces Noël en famille - mais “petite famille” seulement, loin des grands repas et des montagnes de cadeaux… Au départ, j’imaginais plus de motifs de Noël dans le livre, mais l’illustrateur, Stéphane Girel, est resté loin de ces décorations attendues et c’est bien. Le risque était de tomber dans le kitsch, un côté plus commercial, or ce n’était pas le but de l’histoire. Grâce à la sobriété des illustrations, chacun reste dans son propre imaginaire et peut y voir son Noël à lui, sa préparation, sa veillée derrière les petites fenêtres allumées… Cette fête est tellement subjective, liée au vécu, aux souvenirs d’enfance. Ici, tout est suggéré, rien n’est montré. L’album laisse la place au rituel que chacun veut y mettre, familial ou pas, religieux ou pas.

Ce qui est d’autant plus étonnant est que la fête familiale ne semblait pas prévue : les parents habitent loin des grands-parents, la météo ne s’y prête pas mais la lettre arrive, et c’est l’enfant qui convainc de partir…

Oui, vous avez raison, mais à l’époque, les déplacements n’étaient pas si simples qu’aujourd’hui, surtout en plein hiver. La lettre exprime donc le désir des grands-parents sans que l’invitation semble vraiment réalisable. Et Oscar a tellement envie d’y aller que ses parents se laissent convaincre – peut-être ont-ils envie de lui faire ce cadeau-là ?

Votre origine a-t-elle eu une influence sur la vision de la fête et le début du récit (la préparation des gâteaux traditionnels, les cadeaux, les bougies de l’Avent) ?

De par mes origines allemandes, j’ai effectivement toujours connu un Noël différent, plus traditionnel et recueilli, la veillée de Noël étant moins un réveillon festif qu’une silent night autour du sapin porteur de lumière et éclairé de vraies bougies. Tout un rituel donc, construit autour des vingt-quatre jours de l’Avent avec les petits gâteaux de Noël, les cadeaux bricolés et cette ambiance particulière, un peu feutrée, liée à un certain repli sur soi en parallèle à celui de la nature, loin du tumulte et du tourbillon de consommation effrénée qui règne à l’extérieur. Un moment retrouvé avec bonheur chaque année, loin des villes que je fuis en cette période de l’année.

D’ailleurs, l’époque nous rappelle que l’esprit n’était pas à la consommation à tout prix. Aujourd’hui, les enfants peuvent avoir “tout” ce qu’ils veulent ; Oscar rêve à deux jouets. Y a-t-il le regret d’une certaine époque ?

Un regret, non… L’époque est celle de l’enfance de Monet, le petit Oscar qui prépare des dessins à offrir comme cadeaux de Noël étant proche de l’enfant qu’il a pu être lui-même. Les jouets dont rêve Oscar, couché dans sa charrette, se retrouvent sur la dernière page – j’aime beaucoup ce rappel qu’a fait Stéphane Girel, sans représentation réelle des choses, comme pour ne pas insister sur l’aspect matériel du cadeau, comme pour laisser la part au rêve.

Votre style toujours poétique emporte par ses images, dans cette nature blanche à la fois pleine de douceur mais aussi de danger. Que doit-on comprendre ?

Laissons-nous simplement emporter par la magie de la neige qui s’opère sous le pinceau de Monet - et de Stéphane ! L’accident vient rompre cet enchantement, comme un brusque retour à la réalité. Et ce sont les arbres qui, finalement, métamorphosent le drame en miracle de Noël – un vrai miracle, au-delà de toute croyance.

Le récit de Noël devait-il finir bien ou vous sentez-vous l’esprit optimiste ?

Quelqu’un m’a fait remarquer dernièrement que mes histoires finissaient toujours bien, contrairement à la réalité, et cela m’a beaucoup déstabilisée car j’y ai vu une faiblesse. Pourquoi une fin positive ? Ce n’est pas une volonté ni un désir de faire croire que la vie est rose. Elle ne l’est pas. À chaque fois, les histoires plongent les personnages dans des situations difficiles, des épreuves à surmonter, dont ils sortent gagnants, et grandis. Alors est-ce le reflet d’un esprit optimiste… peut-être. C’est un message d’espoir en tout cas. Mais la solution ne vient jamais d’elle-même, il faut la vouloir, la construire et se battre pour y arriver.

D’ailleurs dans ce conte, ce sont les arbres qui sauvent de l’accident…

Le thème de l’arbre m’accompagne en permanence. Ici, cet ami devient celui qui sauve et c’est pour cette raison sans doute que le récit de cet accident m’avait touchée à l’époque. J’ai encore plusieurs histoires d’arbres dans mes tiroirs. Besoin de racines aussi peut-être… Mais la nature en soi n’est pas que rassurante, elle a aussi ses menaces et ses colères – et ses tempêtes de neige !

Sur quel album de la collection “Pont des arts” avez-vous préféré travaillé ?

C’est difficile à dire. J’ai toujours choisi les œuvres traitées, donc chacune m’avait attirée au départ. Ensuite, je me plonge à fond dans l’univers de l’artiste, c’est toujours passionnant. Lectures, visites de musées, de lieux qui ont marqué sa vie. Pour Monet, j’ai découvert ou redécouvert le musée d’Orsay, celui de Marmottan, la maison et les jardins de Giverny. Les lunettes de Monet m’ont beaucoup émue, ses palettes aussi – ces petites choses qu’il a prises en main si souvent et qui ont fait partie de son quotidien. C’est donc un nouveau plaisir à chaque livre !


Stéphane Girel nous parle de sa démarche d’illustrateur.

Aimez-vous Monet ? Avez-vous été surpris par le choix du tableau La Charrette, Route sous la neige à Honfleur  ?

Oui, j’aime Monet, comme beaucoup d’autres peintres, sans fascination particulière. Pour moi, Monet, c’était seulement le tableau La Pie. Je n’ai pas choisi celui-ci, on m’a imposé cette charrette de dos, j’en ai fait mon affaire ! C’est sans doute mieux de ne pas avoir à travailler sur un tableau que l’on admire. On se sent plus libre. Mais je suis quand même allé piocher dans d’autres œuvres comme je le fais d’une manière générale pour enrichir mon inspiration personnelle…

Vous a-t-il fallu beaucoup rechercher autour du peintre pour vous approprier un style ? La réflexion, l’inspiration sont-elles venues facilement ?

Il y a eu plusieurs problèmes pour s’emparer du “style” Monet. D’ailleurs, je n’ai pas cherché à m’en emparer ! On dira plutôt que j’ai tenté de retranscrire un univers. Il y a plusieurs choses pour éviter de faire du plagiat ! D’une part, j’ai ma propre part de création à faire passer, je me sentirais vraiment absent si je collais trop à Monet ; d’autre part, je n’ai pas pu travailler au format toile, je n’ai pas non plus travaillé debout, sur chevalet… par manque de temps, de volonté. Et puis, il s’agit d’un récit illustré, avec une action qu’il faut garder lisible. La peinture n’a rien à voir avec ça. L’impressionnisme développe une atmosphère. Dès que l’on choisit un cadrage, que l’on va dans le détail, le côté pictural disparaît. Tout devient trop dit, trop explicite. Me sentant bien incapable de peindre, de donner tant avec si peu comme Monet le faisait, je rajoute des choses, je suis bavard.

Vous êtes entouré de montagnes et de neiges : cet environnement vous a-t-il facilité la “tâche” ?

Peut être, je ne sais pas trop. J’étais très sensible à mon environnement dans les premières années passées ici. Mais je commence à manquer de nouveaux paysages. La Normandie sous la neige, ce n’est pas trop la montagne finalement…

Réduire la palette des couleurs aux nuances de blanc et de brun a-t-il été une grosse contrainte ?

Pour cette palette, je n’ai rencontré aucun problème. Je ne suis pas quelqu’un qui travaille très “pop” comme on dit aujourd’hui. Mes livres ont du mal à trouver des couleurs gaies. Il faut que je me force. La gamme restreinte des blancs me convient tout à fait. Cela dit, j’aurais bien aimé des ambiances plus ensoleillées : le blanc de la neige renvoie une lumière qui éclaire les ombres de façon subtile. Je n’ai pas encore pu m’y essayer…

Je dis réduire mais à la fois, vous ouvrez le champ des nuances de blancs comme Monet le faisait, c’est un travail considérable. Avez-vous eu d’autres inspirations ?

Les effets de neige ne sont pas faciles à rendre. C’est un peu comme les ciels, il y a un bon dosage à trouver. Trop accidentée, la neige devient brutale et ressemble à des vagues. Trop molle, et c’est un manteau de plomb. On est dans Les Bronzés font du ski si je puis dire et la célèbre réplique : “La neige elle est trop molle pour moi. C’est trop dur !”. J’ai également jeté des coups d’œil sur un peintre, Ange Abrate. J’espère m’en être bien sorti !

Les illustrations sont à la fois précises, “carrées” (la maison, les traits anguleux des personnages), mais une impression de rondeur se dégage… : cela est-il voulu avec les cernés bruns ?

En réalité les cernés ne signifient rien, je peins sur une base sombre, il arrive que la couleur claire posée dessus ne rejoigne pas la tache d’à côté. Je n’ai pas cherché la précision, surtout face à Monet. Pour autant, la première image est trop précise. L’éclairage marque sûrement trop les volumes ce qui donne cet aspect “carré”. S’il n’y a d’un côté qu’une source lumineuse, de l’autre cela crée des ombres fortes.

Vous avez choisi de bien différencier les cadrages et les points de vue entre les scènes intérieures et extérieures. Quelle intention y mettez-vous ?

Mon livre se construit par rapport à un texte, une narration, ici ceux de Géraldine, et par rapport à un univers, celui de Monet. Je jongle avec l’ensemble, et aussi avec mon envie de traduire telle ou telle composition. J’essaye de rompre le sens de lecture d’une image à l’autre. La hauteur de l’horizon, la place des visages, celle des personnages sont en général le point d’intérêt de la page : équilibre de masses d’un côté, effet dramatique de l’autre. Par exemple, dans la scène où les personnages se trouvent face à la berline (double page 4), l’image devait être très dynamique et frontale. Je l’ai faite précéder par une image plus classique et linéaire (double page 3) qui exprime la quiétude du départ. Tout doit fonctionner comme cela, en harmonie et en équilibre… J’y réfléchis beaucoup, je fais des brouillons, les écarte en fonction de la scène qui précède, de celle qui suit, la méthode est loin de celle de la peinture. En réalité, il n’y a pas beaucoup de rapport entre les deux modes d’expression. Il n’y a que le médium, mais c’est quand même assez superficiel.

Il y a des images pleines et riches d’un côté, vides, épurées de l’autre. Comment définiriez-vous votre rapport à l’espace ?

Je ne saurais pas le définir. Il est vrai, j’y réfléchis, je pèse énormément mes choix, ils ne sont jamais anodins… mais je laisse aux autres le choix de le qualifier. Il est aussi très certain qu’en fonction des livres, j’essaye de me défaire de ces habitudes de lisibilité d’espace. Je me force également à quitter les univers tridimensionnels qui suggèrent la profondeur. J’essaye de faire des choses plus plates et de les faire vivre d’une autre manière.

Je crois savoir que les personnages vous intéressent moins que les paysages… - à la manière de Monet qui rendait prépondérant le décor. Ils sont pourtant bien là et sont évocateurs…

Oh que oui ! Monet me convient très bien pour ça. Je ne sais pas faire un portrait par exemple. Ça ne ressemble jamais ! Monet voit large, en cinémascope ! Sans gros plans. C’est parfait pour moi. Un gros plan ne me plaît que dans la mesure où il participe à une évocation abstraite. Toutefois, comme on se trouve dans un livre à destination des enfants, il doit y avoir des personnages évocateurs, ils font le lien avec le lecteur. J’ai tenté de les rendre sympathiques et joviaux. J’ai fait des efforts car mon éditeur m’a reproché parfois de bâcler mes bonhommes !

Les éléments du récit renaissent dans les illustrations par des clins d’oeil. Le travail de l’illustrateur est-il de détourner du sens pour en apporter un nouveau ?

Une fois que le texte a exprimé quelque chose, je n’ai pas besoin de le souligner par le dessin. Ici l’histoire est assez claire. Je me sers du récit pour bâtir autour, mais ce n’est pas mon centre d’intérêt. Dans d’autres livres, mon plaisir est de manquer de respect à l’histoire. Mais là, l’exercice de style de la collection “Pont des Arts” se suffit largement.

Vous redorez la fête de famille en la rendant plus personnelle, plus intime. Doit-on se réapproprier cette fête, se recentrer sur les choses essentielles, le plaisir des retrouvailles, la rareté des choses… ?

Oui sûrement. Mais à la fois nous vivons au XXIe siècle ! Les enfants n’ont que faire de nos phrases toutes faites : “À mon époque on savait s’amuser avec un bout de bois !” Non, franchement, je nous vois mal offrir une branche ! Aujourd’hui si l’on offre trop, c’est davantage pour se déculpabiliser. On a toujours l’impression de ne pas donner assez d’amour, de présence à nos enfants. Je ne crois pas que cent ans avant, les adultes étaient plus présents pour leurs rejetons. Alors, il faut se demander ce qui a changé et pourquoi nous avons ce besoin d’en faire trop. Toutes les familles n’ont pourtant pas cette possibilité et je suis sur qu’il y a encore beaucoup trop de Noëls comme dans ce livre-là…

Sur quel album de la collection “Pont des arts” avez-vous préféré travailler ?

Je ne parlerai pas des Bourgeois de Calais car j’ai travaillé sur les excellentes bases de C. Durual et je ne me reconnais donc pas vraiment. Actuellement je préfère Les Arbres de Noël. Pour Un Oiseau en hiver, je ne me suis pas assez investi, la neige n’est que le blanc du papier. J’ai perdu le côté grave de Bruegel en travaillant aquarellé, heureusement le résultat a plu aux enfants. Mais j’aime encore beaucoup l’image du village vu du ciel, le village par dessous le pont. Dans Les Arbres de Noël, la plupart des images sont plus denses, elles font plus d’effet…