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"Les Bourgeois de Calais"


Stéphane Girel Christophe Durual  Géraldine Elschner

Interview de l’auteure et des illustrateurs

Géraldine Elschner nous parle de sa démarche d’écriture.

Pourquoi avoir choisi le sculpteur Rodin ? Vous sentez-vous proche de cet artiste, vouliez-vous aborder son travail, son style de plus près ?

En réalité, il s’agit plutôt de hasards et de rencontres que d’un choix. J’aime bien sûr depuis toujours aller au musée Rodin qui est un lieu particulier, et étant originaire du Nord, je connaissais aussi Calais et ses Bourgeois, une œuvre qui m’a toujours touchée et attirée. J’avais déjà acheté plusieurs livres sur le sujet, rêvais un peu d’une histoire, mais Rodin me semblait bien inaccessible. M’attaquer au grand maître, jamais je n’aurais osé…
Le déclic pour l’aborder s’est fait en relisant les Chroniques de Froissart qui racontent cet épisode de la guerre de Cent Ans, parlant de la reine “durement enceinte” qui réussit à amadouer le roi. Un enfant à naître qui sauve la vie de ces six hommes… l’histoire était là ! Le hasard a voulu que cette lecture se fasse au Salon du livre de Paris, au stand du musée Rodin, et que mon regard croise précisément celui de la responsable éditoriale justement présente. Spontanément, je lui ai dit : “Ça ferait une belle histoire pour enfants”, ce qu’elle a confirmé. C’était parti pour l’aventure. À ce moment-là seulement, je me suis plongée dans le contexte, suis allée à Calais me documenter et consulter les archives de la ville et du musée des Beaux-Arts. Puis j’ai écrit le texte, l’ai envoyé au musée Rodin qui a aimé. Ensemble, nous avons cherché un éditeur, et quand une amie m’a parlé de la collection “Pont des Arts”, le projet a vite été accepté par L’Élan Vert et le CRDP de l’académie d’Aix-Marseille. Tout s’est donc enchaîné, petit à petit, sans que la tête ait décidé quoi que ce soit au départ.

Le récit “historique” semble s’être imposé au vu de l’œuvre de Rodin, elle-même inscrite dans l’Histoire : cela a-t-il amené des contraintes formelles, littéraires particulières ? Avez-vous pensé à des événements d’actualité, la “jungle” de Calais par exemple ?

De par la réalité historique, le cadre était donné. Exact ou pas ? Allez savoir… Froissart a-t-il embelli le rôle de la reine ? A-t-il voulu réhabiliter l’image des bourgeois se sacrifiant pour sauver le peuple, a-t-il créé un mythe autour d’une défaite somme toute banale ? Certains historiens le pensent. Mais vrai ou pas, c’est à partir de ce texte que Rodin a travaillé et il me semblait donc indispensable de rester fidèle à ces sources. Rodin a choisi de représenter le moment du départ – c’était là un second cadre à respecter. Mais ensuite, l’inspiration a repris ses droits. C’est même un véritable ferment que de démarrer de ces instants vécus. Entrer dans la vie des personnages, essayer de revivre ce qu’ils ont vécu, de l’intérieur… cela m’a beaucoup touchée. Il y a tant d’émotion dans ces visages, tant de symboles dans cette ville devenue otage du conflit. Alors “la jungle”, je n’y ai pas pensé directement, mais il est clair que le ressenti est le même, à Calais comme ailleurs, hier comme aujourd’hui, dans tous ces moments où l’individu est pris dans l’engrenage de l’Histoire ou des batailles économiques. Jehan, le fils de Pierre imaginé dans l’histoire, c’est chaque enfant qui voit partir son père, chaque enfant qui souffre de la guerre.

Avez-vous voulu transmettre dans votre récit certaines valeurs aux enfants (comme le montre le retournement du roi) ou la vision d’un monde plus tolérant dans lequel ce sont les enfants qui nous sauvent des maux ?

Ce n’était pas un but en soi, elles se sont imposées d’elles-mêmes. Le revirement du roi a peut-être des raisons plus égoïstes que ne le dit Froissart, une naissance heureuse lui assurant sa succession. Mais l’amour de la reine qui porte son enfant peut l’avoir convaincu au-delà de tout discours de raison. Et que ce petit être à naître fasse fléchir le roi et réveille en lui un peu d’humanité qui semblait disparue, c’est une belle victoire – et c’est encourageant. Si même lui finit par basculer, tous les espoirs restent permis ! Les enfants sont les piliers de l’histoire, le petit prince à naître d’un côté, Jehan de l’autre. Deux camps ennemis mais ensemble, ils font la paix à leur façon, mieux que les grands.

Rodin saisit l’instant, le mouvement des traits marqués par la souffrance ; votre texte décrit très précisément les émotions des personnages. Quelles raisons vous-ont poussée à allier cette description très précise de l’œuvre à une interprétation plus personnelle ?

Le récit m’avait touchée, la sculpture aussi, et également un très beau texte de Rilke qui décrit les personnages avec beaucoup d’émotion. J’étais allée voir et revoir le groupe de Rodin à Paris mais très vite, j’ai eu besoin d’aller à Calais où était leur vraie place, pour m’imprégner des lieux, pour voir l’endroit où s’étaient déroulés les faits – même si peu de choses subsistent dans cette ville détruite durant la dernière guerre. Mais il restait les ruines de la tour, et surtout Les Bourgeois placés à hauteur d’homme comme le voulait Rodin à l’époque. Là, ils sont face au ciel, on peut les toucher, les caresser – ces mains fascinantes, ces muscles tendus, cette beauté des corps… une rencontre nécessaire pour entrer dans leur histoire qui est devenue la mienne. Ensuite, je n’ai fait que décrire ce que j’ai ressenti moi-même. Pierre de Wissant, magnifique, a trouvé son rôle, mais il fallait un enfant pour mieux exprimer les choses. Alors est né Jehan – pure fiction bien sûr. Mais qui sait s’il n’a pas existé…

On trouve dans l’histoire de nombreux échos, comme des refrains au milieu des silences dramatiques, de la part de Jehan notamment : avez-vous eu une visée particulière ? précisément dans son rapport aux oiseaux, très bien exploité par les illustrateurs d’ailleurs…

Le jour où je suis allée à Calais, je me suis retrouvée entourée de mouettes… leurs cris moqueurs, leurs rires railleurs. Elles étaient partout et sont donc entrées tout de suite dans l’histoire. À l’époque déjà, elles devaient faire partie du décor, moqueuses, intemporelles. Très vite, elles sont devenues le lien entre le père et le fils. On peut imaginer qu’ils les ont écoutées souvent ensemble sur la plage, avant la guerre. La phrase qui les décrit est donc exactement la même pour Pierre et pour Jehan, comme un écho justement, une complicité, un trait d’union au-delà du vécu. Symbole de liberté, elles sont comme une bouffée d’oxygène, et le gros plan qu’en a fait Christophe Durual le souligne effectivement très bien. Brusquement, on quitte la dure réalité de la terre et la tension du moment pour lever la tête vers le ciel, pour essayer d’oublier, reprendre son souffle. Le fait que l’éditeur ait choisi ce motif pour les pages de garde renforce encore leur présence.
Rodin a travaillé en échos lui aussi, mettant la même main droite aux deux frères : Pierre et Jean. Seule la position diffère. Une façon de les réunir aussi peut-être, comme Pierre et Jehan dans le texte…

Que pensez-vous de la démarche de la collection “Pont des arts” ?

Le concept d’entrer dans un tableau par le biais d’une fiction illustrée me semble être un excellent moyen d’intéresser l’enfant à une œuvre par l’émotion et non par la tête. L’art, et ici même l’Histoire, sont vécus, ressentis, hors de toute théorie. Le désir de s’informer pour en savoir plus sur l’artiste ne vient qu’après. L’illustrateur n’a pas la tâche facile : entrer dans le monde d’un artiste, se l’approprier tout en gardant son propre style, c’est un sacré défi. Au début, j’imaginais des personnages ressemblant trait pour trait à ceux de la sculpture, mais il fallait en fait s’éloigner, leur donner une nouvelle vie. Si un jour, en découvrant la sculpture, un enfant se dit “Le papa de Jehan !”, on aura réussi le pari !

Faites-vous lire vos récits à vos proches, enfants ? Êtes-vous influencée par leurs réactions ?

Oui ! Mes trois enfants et mon mari sont toujours les premiers lecteurs – et des critiques sans pitié. Des amis aussi, des classes parfois. Dans le cas présent, il y a eu en plus les lectures des spécialistes de Rodin et de Calais, par souci d’exactitude. Toutes les critiques sont bonnes à entendre, et j’en tiens compte. L’avis des illustrateurs est important aussi. J’ai souvent modifié des textes à leur demande – là où ils manquaient de motifs, où des passages étaient trop longs, etc. C’est un échange très constructif, et travailler en dialogue sur un album est un vrai bonheur.

L’album final a-t-il changé votre regard sur votre propre récit ? Et ce travail votre regard sur Rodin ?

En écrivant l’histoire, les images apparaissent, vivantes, précises. Mais encore faut-il savoir les mettre sur papier… L’illustrateur interprète ensuite les choses à sa façon, les deux imaginaires se superposent. Ce n’est plus “mon propre récit”, cela devient “notre livre” et c’est passionnant de le voir prendre forme. Alors le regard change, forcément. C’est une nouvelle lecture par l’image.
Quant à Rodin, ce travail m’a permis de me plonger dans son œuvre, son époque, tous les essais qu’il a faits avant d’aboutir à la version finale, tellement plus expressive, sa correspondance avec le maire de Calais… J’admire qu’il ait tenu tête à la municipalité qui voulait voir des héros, à la manière des monuments aux morts sur les places de France, et non des hommes en souffrance. Son choix en fait un monument universel et intemporel. J’espère que beaucoup d’enfants auront envie d’aller le découvrir !


Christophe Durual et Stéphane Girel nous parlent de leur démarche d’illustrateur.

Vous sentez-vous proche de Rodin ? A-t-il été facile de s’imprégner de son travail et de son style ? Aviez-vous déjà eu l’occasion de travailler autour d’une sculpture ?

Christophe Durual. Je ne connais pas beaucoup de dessinateurs qui ne se sentent pas, de près ou de loin, concernés par Rodin, tellement son travail a marqué tous les domaines de l’art moderne. Pour ma part, je m’en sens proche, toutes proportions gardées bien sûr, dans la mesure où il a dirigé son art vers le mouvement et l’expression de la figure humaine, une notion importante pour moi qui ai toujours recherché une attitude vivante pour mes personnages. Avant que l’éditeur me contacte, je m’étais donc déjà penché sur l’œuvre de Rodin, même s’il n’était pas mon préféré. M’imprégner de son style n’a donc pas été trop difficile, c’est plutôt l’adapter au livre qui a été moins commode. Je n’avais jamais eu auparavant l’occasion de travailler autour d’une sculpture, ceci a d’ailleurs été l’une des difficultés du projet, mais le propre de l’illustrateur n’est-il pas de tenter de nouvelles expériences ? La sculpture des Bourgeois de Calais, massive, puissante, d’une force expressive formidable, m’a un peu gêné par son côté pathétique, ce qui n’était pas vraiment mon état d’esprit au moment d’aborder le sujet, et par les pauses un brin artificielles des personnages, celles de Pierre et Jacques de Wissant notamment. Un problème non négligeable a été que je n’avais jamais vu cette statue autrement qu’en photo. Malgré l’abondance de documents que l’éditeur m’a fait parvenir, il ne m’a pas été aisé de saisir l’ensemble de l’œuvre dans son volume et dans l’espace…

Stéphane Girel. Ce projet était un peu particulier puisque l’éditeur m’a contacté pour une sorte de “dépannage”, l’illustrateur ne parvenant pas à terminer la réalisation finale. Je me suis donc vu proposer la mise en couleurs de crayonnés qui ne m’appartenaient pas. Drôle d’exercice en fait. Je n’ai pas eu le temps nécessaire pour m’imprégner de l’univers de Rodin. Heureusement, Christophe Durual avait fourni un excellent travail de crayonnés. Je me suis tout de suite senti très à l’aise. Il n’y a donc eu ni contrainte ni facilité, c’était étrange, c’est tout. Mais d’une manière générale, je suis assez perméable aux influences, elles me donnent des envies et m’aident souvent. Travailler sur la base d’une sculpture est assez déroutant dans ce type de collection. Il n’y a pas à proprement parler de base picturale comme pour une peinture qui peut réellement déclencher une inspiration. Je parle du point de vue de “l’image” : quand on peint, on n’a pas affaire à la 3D, il y a un rapport à l’espace naturellement, mais aussi au cadrage, à la couleur. Là, pour le coup, avec une sculpture, c’est un peu sec pour alimenter les idées purement techniques du “peintre” que je suis. Alors honnêtement, je ne me reconnais aucune filiation avec Rodin et la sculpture en général : ce sont des arts, oui, mais auxquels je suis lié de façon particulièrement ténue. La seule direction qui m’est apparue clairement était de travailler dans la technique de la linogravure, le lien image/sculpture reposant sur la gouge qui modèle l’image. Là oui, le pont était fait. Mais j’ai cruellement manqué de temps pour faire mûrir un style dans cette veine-là. L’inspiration de départ était donc claire, le résultat bien différent de mes souhaits. Cela fait partie des surprises que me réserve chaque album.

A-t-il été évident d’illustrer ce récit historique (comme l’œuvre de Rodin s’inscrit elle-même dans l’Histoire) entre liberté d’interprétation et contrainte (la ville de Calais, la période du Moyen Âge,…) ? Avez-vous pensé à des événements de l’actualité, la “jungle” de Calais par exemple ?

C. D. Nous abordons là un point délicat et qui, en effet, n’a pas été évident à appréhender.
Le principe de la collection “Pont des arts” est d’initier les enfants à l’univers d’un artiste en construisant une histoire autour de l’une de ses œuvres. Dans ce contexte, les illustrations doivent rappeler le style de l’œuvre traitée, tout en étant parfaitement synchronisées au récit et selon l’interprétation de l’auteur. De plus, à l’inverse des albums précédents de la collection, dans cette histoire, l’environnement historique et géographique compte énormément. Concilier ces deux notions était assez contradictoire étant donné que la statue de Rodin, comme son œuvre en général d’ailleurs, tend à gommer toutes références à une époque et à un lieu donnés en nous emmenant vers l’universalité. Parmi les attributs des personnages, rien ne rappelle le Moyen Âge ni Calais. Les clefs de la ville portées par les bourgeois auraient pu jouer ce rôle, mais elles sont à peine esquissées. Il fallait donc, pour la partie graphique de notre album, rajouter toutes ces données historiques sans pour autant nuire au style universel du sculpteur. Cela induisait que ces nouveaux éléments puissent avoir une valeur de symbole en évitant l’anecdote. Dans ce sens, l’ancienne tour de guet de Calais, un de ses derniers vestiges au Moyen Âge, pouvait à elle seule symboliser la ville avec sa forme très caractéristique. Comme le récit le permettait, j’ai donc articulé l’action de la partie centrale de l’album autour de ce monument. Au final, la tour devait être traitée très simplement, sans fioritures, faisant ressortir la plasticité de son architecture, ce qui n’apparaît pas dans les crayonnés, je le concède. Les autres éléments architecturaux sont les remparts et la porte de la ville symbolisant également l’argument du récit. Ce qui pouvait aussi aider notre propos, c’est que Rodin était un amoureux de l’architecture médiévale. Dessiner ce style de bâtiments a donc été lui faire une sorte de clin d’œil. Je n’ai par contre pas pensé à la “jungle” de Calais : les camps de migrants n’ont pas grand-chose à voir avec nos bourgeois, si ce n’est qu’ils ont eu à subir les assauts des forces de l’ordre.

S. G. Christophe Durual a réalisé un très gros travail de défrichage, il a digéré à ma place les éléments historiques. Je crois que ni lui ni moi n’apprécions le réalisme gênant de la documentation. On est vite encombré par l’exactitude historique qui empêche souvent une réelle création. Du coup, j’ai pu trier très facilement ce qui me semblait inspirant et ce qui n’apportait rien au récit. Il fallait que ce soit Calais, oui, mais les questions d’anachronisme, sincèrement, ont été le cadet de mes soucis.

On peut remarquer de nombreuses références à d’autres peintres (Bruegel, Rembrandt, Ucello dans les scènes avec les nombreux personnages, Staël, Braque pour les oiseaux) : avez-vous eu une visée particulière ?

C. D. Si on remarque ces références, c’est qu’elles font partie de mon langage graphique, je n’ai pas cherché à les faire ressortir particulièrement. Élargir le champ pictural aurait amené une difficulté de plus dans ma recherche d’équilibre entre universalité et évocation historique. Je vous remercie quand même, j’aime beaucoup les peintres que vous avez cités !

S. G. Les crayonnés de Christophe m’ont souvent fait penser à Buffet plus qu’à Braque, malheureusement, ce tracé charbonneux et anguleux s’est perdu sous la couleur. Je n’ai pas pu (faute de temps encore une fois) élaborer une technique qui mette en valeur sa patte, à mon grand regret. Dans la documentation que l’on m’avait préparée, un tableau consacré aux Bourgeois a attiré mon attention, mais je n’ai pas retenu le nom de l’auteur. Les couleurs de la couverture y sont directement piochées. En fait, cette image m’a plus inspiré que la sculpture elle-même. Cela doit venir du fait que je ne suis guère intéressé par l’expression des personnages, la vue du travail de Rodin m’a mis en face de mes lacunes ! Je cherche constamment à élargir mes références picturales, c’est une mine inépuisable d’inspiration, un moteur indispensable à mon fonctionnement créatif.

Rodin saisit l’instant, montre le mouvement ; vos images décrivent très précisément les émotions des personnages (dans leurs traits, leurs postures, les détails) et dans une certaine chaleur et douceur plutôt que dans un monde sombre et inquiétant (à l’image de celui du récit). Comment avez-vous procédé dans ces choix vis-à-vis de l’œuvre initiale et de l’histoire ?

C. D. C’est exact, chez Rodin, tout passe par le mouvement, par la spontanéité de l’instant. C’est prodigieux d’avoir pu reproduire cela avec des sculptures. Si on consulte ses innombrables dessins, on ressent encore mieux cette démarche. Mon ambition première, pour définir le style de cet album, était de partir des dessins du sculpteur et non de la statue. C’était aussi plus pratique de partir d’un style déjà graphique plutôt que de volumes. En me documentant, je n’ai pas retrouvé beaucoup de dessins d’étude pour Les Bourgeois de Calais, mais cela ne faisait rien, je voulais me rapprocher le plus possible de la concision, de la sobriété et de la spontanéité des dessins de Rodin. Malheureusement, je me suis aperçu combien il est malaisé de concilier cette fraîcheur de l’instant avec la mise en page d’un album illustré qui plus est construit en doubles pages avec du texte en surimpression, comme l’exige la collection “Ponts des arts”. C’est pourquoi mes crayonnés n’ont rien de spontané, ils servent plutôt la mise en forme des pages du livre. Je devais retrouver la liberté du trait dans la réalisation finale des illustrations, mais la lenteur de mon travail de mise en page ne m’a pas permis d’aller jusqu’à cette étape. Du point de vue technique, nous avons affaire à des dessins au crayon repris par endroits avec un ordinateur. Les lavis d’aquarelle étaient pour la phase suivante… J’ai en effet préféré aller vers la chaleur humaine et non vers le pathétique héroïque que m’évoquait la statue.

S. G. J’ai dû chercher une foule considérable de photos, pour me confectionner comme un storyboard panoramique autour du sujet. J’avais un besoin impératif de “tourner autour”. Tous les bourgeois ne sont pas à leur avantage suivant l’angle des différents clichés. Il me fallait absolument découvrir tous leurs profils. La théâtralité qui en ressort, et que vous avez perçue, m’échappe complètement. Mais si c’est l’impression qui prédomine, alors je ne peux que m’en réjouir.

On trouve aussi beaucoup d’effets de perspective, de vues en plongée ou contre-plongée comme si vous demandiez au lecteur de voir plus que les images ne disent : le lecteur doit-il être actif au-delà du simple plaisir esthétique ?

C. D. Certainement. Si par sa lecture, on est amené à réfléchir à d’autres choses ou à creuser le sujet plus loin, alors c’est gagné, le livre s’est montré efficace et utile. Cela dit, le lecteur est déjà actif quand il prend un simple plaisir esthétique. Les effets de perspective que vous mentionnez sont là avant tout pour conduire le récit. Bien sûr, chacun a sa façon de raconter. Si cette façon nous fait voir plus loin que ce que l’image montre, c’est tant mieux. Ce qui compte finalement, c’est le dialogue silencieux qui s’installe entre le lecteur et le livre et pas les images ou les mots en tant que tels.

S. G. Les cadrages choisis sont en effet de la responsabilité de Christophe Durual, et j’ai approuvé ses choix. Généralement, je me lasse d’une débauche d’effets. Mais quand ils arrivent à point nommé pour servir un récit, je m’en sers tout naturellement. Après tout, mon approche de la sculpture a été plutôt cinétique, alors pourquoi pas… L’activité du lecteur doit être tout à fait relative. Dans mes livres, lorsque j’en fais les crayonnés, j’essaye toujours de casser le sens de la lecture d’une page à l’autre. J’aime à dérouter le lecteur pour qu’il ne se lasse pas. Au-delà de la variété des plans, des compositions, je cherche à maintenir l’éveil. Cela fait aussi partie d’une esthétique, mais elle est plus subtile et “manipulatrice”.

Pouvez-vous dire ce qui a empêché la suite de la conception des images ?

C. D. D’abord, comme je l’ai dit plus haut, j’ai mis très longtemps à concevoir la mise en page du livre ce qui a mis à mal la patience de l’éditeur avec qui nous n’étions finalement pas d’accord sur le rendu graphique des illustrations. Je voyais ça tout en sobriété, avec une palette de couleurs assez restreinte. L’éditeur, lui, voulait des couleurs vives et variées avec une profusion de détails. C’est d’ailleurs l’option qui l’a emporté.

Vous avez utilisé une certaine palette de couleurs, chaudes, douces (comme certaines formes) au sein d’une histoire dure, dans un climat inquiétant : est-ce une volonté d’adoucir la réalité, de transmettre certaines valeurs, la vision d’un monde plus tolérant ?

S. G. Sans aller jusqu’à parler d’un “monde plus tolérant”, oui, il fallait adoucir tout cela. C’est un livre pour les enfants et j’essaye de ne pas perdre cela de vue quand je travaille, sinon ici, le réflexe premier aurait été de choisir une palette vert de gris. J’imagine déjà la répulsion des lecteurs ! Pour les couleurs, c’est plutôt La Belle au bois dormant de Walt Disney qui m’a motivé. Ce dessin animé est pour moi un exemple de coloration. Et quel amusement de lier Rodin à Disney !

Montrez-vous vos images à des proches, à des enfants ? Vous attendez-vous à une certaine réception ?

C. D. Oui, oui, souvent. Qui n’a pas envie de savoir comment est reçu le fruit de son travail ?

S. G. Non, pas particulièrement, mais s’ils passent dans le coin et qu’ils ne lisent pas l’image comme je m’attends à ce qu’ils le fassent, cela me démoralise ! Les enfants n’ont pas une très grande capacité de jugement. Au mieux, ils disent “j’aime ou j’aime pas”. Et là, ce n’est qu’une question de goûts, donc un avis très subjectif. Je ne me pose pas la question de savoir si mes images plairont ou pas, il faut d’abord savoir si elles me plaisent à moi ou non.

L’album final a-t-il changé votre vision de Rodin ? Avez-vous trouvé une concordance entre le travail initial et son résultat (les choix de Stéphane Girel) ?

C. D. Non, je ne peux pas dire que je trouve la vision finale plus convaincante que celle que j’avais imaginée ! Mais les couleurs de Stéphane Girel ont le mérite d’exister. Sa tâche était très compliquée. Ce n’est pas évident de reprendre un projet presque achevé. Peindre d’après les ébauches de quelqu’un d’autre doit être assez déroutant. Stéphane a choisi de respecter scrupuleusement les crayonnés, le livre garde ainsi le rythme que je voulais lui donner…

S. G. Je ne crois pas. Il serait mal venu de juger de son talent, que je connais d’ailleurs très peu. Rodin a sa place dans l’histoire de l’art, mais je ne serais pas allé vers son travail si je n’y avais pas été invité. Il ne m’a inspiré qu’au sein d’une histoire, ses sculptures seules, en dehors ce contexte-là, ne m’attirent pas particulièrement. Comme je l’ai dit, je suis plus attiré par les paysages, l’architecture que par le dessin de personnages ou d’expressions. C’est un défaut que je ne cherche que très modérément à corriger, hélas !

Que pensez-vous de la démarche de la collection “Pont des arts” ?

C. D. Elle est intéressante et ludique. C’est une bonne idée de dépoussiérer les tableaux des musées. Toutefois, il ne faudrait pas tomber dans le risque, peut-être, d’affadir les œuvres en voulant les mettre à la portée des enfants ou en les imprégnant d’un mode pictural en vogue.

S. G. Du point de vue de l’illustrateur que je suis – donc sans réflexion pédagogique –, je trouve cette collection tout d’abord originale, et puis surtout inspirante. Je suis à l’affût constant de référents dans le domaine de l’image, et cela peut être très varié. Aussi, avoir la possibilité de faire partager ses goûts dans un album, de pouvoir jongler avec les influences, d’aller piocher directement dans l’univers d’un artiste sans pour autant passer pour un usurpateur est délectable. C’est simple, j’aimerais que l’Élan Vert et le CRDP de l’académie d’Aix-Marseille me proposent tous les projets “Pont des Arts”, j’adore aller voir ailleurs si j’y suis ! Cette collection est vraiment faite pour ça. J’attends un Edward Hopper, un Egon Schiele, un Gustave Klimt, cela m’amuserait énormément…