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"Les Deux Colombes"


Zaü  Géraldine Elschner

Interview de l’auteure et de l’illustratreur

Géraldine Elschner, l’auteure, et Zaü, l’illustrateur, nous parlent de leur démarche de création.

De la colombe de Picasso… aux colombes de l’album

Quelle a été votre première réaction lorsque les éditeurs ont évoqué La Colombe de la paix de Picasso ?

Géraldine Elschner. Une évidence ! Plusieurs textes sur la Première Guerre mondiale et sur les trêves de Noël 1914 m’avaient déjà plongée dans cette thématique de la guerre et de la paix. Mon histoire familiale partagée entre la France et l’Allemagne m’a d’autre part toujours confrontée à ce sujet. Après la guerre, il était donc temps de passer ouvertement à la paix. Mais l’aborder de façon générale, théorique, et non plus comme le dénouement d’un épisode précis de l’Histoire, changeait la donne. La Colombe de la paix de Picasso a une longue histoire, et pourtant, visuellement, le dessin reste très elliptique un oiseau en plein vol avec un rameau d’olivier dans le bec : que faire de cette œuvre ? que faire de ce symbole ? Le géant Picasso me faisait peur également. Il a fallu l’apprivoiser, revisiter son œuvre, sa vie. Un long parcours !

Comment avez-vous reçu cette proposition d’illustrer un récit inspiré d’une oeuvre de Picasso ?

Zaü. La surprise, car autant je me sens proche d’un artiste comme Matisse autant je ne suis pas particulièrement à l’aise avec la peinture de Picasso. Mais La Colombe de la paix est une œuvre qui me convient car il s’agit d’un dessin. Le dessin permet une fluidité, une souplesse dans laquelle je me retrouve et qui n’existe ni dans la peinture de Picasso ni dans le cubisme. Je me situe davantage comme un dessinateur que comme un peintre, c’est pour cela que les éditions de L’Élan vert m’ont choisi pour cet album, au contraire d’autres illustrateurs – je pense à Laurent Corvaisier par exemple – qui sont davantage peintres que dessinateurs.

Pouvez-vous décrire ce dessin de Picasso ? Quels adjectifs, selon vous, qualifient le mieux la colombe de Picasso ?

Géraldine Elschner. Minimaliste : quelques traits jetés sur le papier – une réduction à l’essentiel pour aller au plus profond et laisser ouvertes toutes les interprétations. La colombe est sobre, alerte, paisible, observatrice, expressive, en mouvement, en recherche.

La Colombe de la paix est un dessin au trait extrêmement épuré, presque un logo, une signature. Pour l’album, vous conservez le trait et lui donnez une grande place avec l’emploi de la couleur qui vient le rehausser. Mettre le trait à l’honneur, est-ce une façon d’accueillir la colombe et de rendre hommage à l’artiste ?

Zaü. Oui, je souhaitais que le trait soit au premier plan, une proximité de facture avec l’œuvre qui permet de mener le lecteur à la colombe de Picasso. Mais je me devais d’être proche sans être dans le plagiat. D’ailleurs, la fondation Picasso a eu mes planches entre les mains et a été très vigilante – ainsi lorsque j’ai voulu esquisser sur la toile à laquelle travaille Pablo un portrait d’enfant en lien avec Les Ménines, les héritiers m’ont demandé de supprimer cette référence. L’exercice de style imposé par la collection Pont des arts est vraiment intéressant : travailler « à la manière de » sans faire à l’identique est une contrainte d’école formatrice et toujours enrichissante. L’album La Couleur de la nuit inspiré par Gauguin et illustré par Vanessa Hié est un modèle du genre.

Avez-vous cherché à intégrer les différentes périodes de Picasso au fil du récit et des pages ?

Géraldine Elschner. Picasso et son œuvre sont présents dans toute l’histoire. On reconnaît certains motifs précis liés à Arlequin et Guernica. J’en voyais encore bien plus en écrivant l’histoire (les motifs du cirque, les différentes colombes, L’Enfant à la Colombe, La Ronde des enfants et La Colombe, les lithographies du recueil conçu avec Paul Éluard et intitulé Le Visage de la paix, etc.). Ces motifs se retrouvent dans le texte, mais le but n’était pas forcément de les reproduire dans l’illustration.

Secrets de création

Pourquoi avez-vous choisi la prédominance des valeurs de gris ?

Zaü. Pour ne pas être dans la couleur ! Pour laisser précisément le trait commander l’illustration. Je ne travaille pas le gris comme une couleur, mais comme une valeur qui court sur toutes les pages indiquant la luminosité.

Pouvez-vous nous parler de la technique employée pour cet album ?

Zaü. Depuis quelques albums, je travaille ainsi : premièrement le noir du dessin, deuxièmement la valeur de gris, troisièmement les couleurs qui se répètent d’une page à l’autre mais en proportions variables (parfois une petite tache, parfois un grand aplat…). Pour Les Deux Colombes, je n’ai employé que des encres, le plus souvent très diluées. Au fil du temps et des albums, je suis passé du pastel gras au pastel sec, à l’encre de Chine, avec une rigueur croissante vis-à-vis de la couleur : je laisse de plus en plus de blanc, pour laisser davantage de vie à ce que j’ai dessiné. Je suis de plus en plus dessinateur et de moins en moins peintre.

Le récit commence par la ruine, la désolation, le vide. Était-ce inspirant ?

Zaü. Avant les ruines, la première page ouvre sur la colombe qui arrive de nulle part entre ciel et mer. Ce vide n’était pas évident. Mais il m’a permis un dessin très libre et aussi de représenter la mer : un élément et un milieu que j’aime particulièrement et que j’ai rarement l’occasion d’illustrer. J’aime dessiner ce qui est vivant (les individus, les êtres humains, les enfants…) et je n’étais pas très à l’aise avec les planches consacrées aux ruines et à la dévastation : mon dessin se heurte aux lignes droites dont je parlais plus haut. Mais bien sûr, ce sont les pages où se nichent les hommages et les références à l’œuvre de Picasso : la grande toile Guernica ou les œuvres inspirées des saltimbanques.

Dans votre récit, la colombe constate les ravages, panse les plaies et met les blessés à l’abri. Elle n’est donc plus la messagère de l’épisode biblique du déluge ?

Géraldine Elschner. Elle reste la messagère biblique. Dans le texte, ma colombe est en route depuis des jours et des jours – envoyée, on le devine, par Noé à la recherche d’une terre nouvelle où s’installer. J’imaginais l’Arche perchée sur le mont Ararat en pages de garde pour commencer le récit. L’illustration l’a fait venir d’un ailleurs moins défini, arrivant « de nulle part entre ciel et mer » comme dit si bien Zaü, ce qui lui a donné un sens plus universel, mais sa quête est la même : trouver un endroit où se poser, un nouveau signe de vie, après un déluge, quel qu’il soit. La colombe n’est pas pour autant celle qui apporte la paix : il ne suffit pas de la faire arriver pour voir se terminer un conflit. Ce serait trop facile. La paix se décide, se construit. Son symbole est en chacun de nous.

La mer, ou l’océan, est ici une présence menaçante car synonyme de manques. Pourquoi avoir choisi cet élément ?

Géraldine Elschner. C’est l’élément premier au-dessus duquel vole la colombe de Noé lorsque la Terre est encore inondée. Au premier envol, la colombe revient vers l’Arche, épuisée, sans avoir trouvé un endroit où poser ses pattes et, avant elle, le corbeau avait déjà fait de même. Il faudra une nouvelle attente et un troisième essai pour qu’elle revienne, tenant dans son bec un rameau d’olivier, symbole du retour à la vie. L’océan est donc mis en parallèle avec le monde englouti par les quarante jours de pluie.

Qu’est-ce qui a guidé le choix des trois îles et de leur différente désolation ?

Géraldine Elschner. Pour que la colombe se pose, il faut des circonstances propices pour l’accueillir : une nature sauvegardée, une humanité joyeuse, loin de la guerre. La première île n’est plus qu’une montagne de détritus, la seconde est abandonnée, la troisième détruite par la guerre. Ces étapes justifient le voyage, la quête de la colombe.

Pourquoi dans votre récit la colombe est-elle devenue deux colombes ?

Géraldine Elschner. C’est le titre du calligramme d’Apollinaire, La Colombe poignardée, qui m’a guidée vers ce second oiseau dont le nom scientifique latin (gallicolumba luzonica) signifie colombe poignardé. En effet, cette espèce porte une tache rouge marquée d’un trait noir sur sa poitrine, comme la trace d’un coup de couteau. L’idée d’un oiseau blessé, victime d’un conflit et secouru par la colombe de la paix, permettait d’évoquer l’accompagnement, le secours nécessaire aux victimes pour avancer vers la réconciliation. Panser les plaies fait partie du travail de pacification.

L’art au service de la paix ?

Vous mettez sur le même plan les dessins et les colombes. L’art a-t-il selon vous des vertus pacificatrices ?

Géraldine Elschner. Oui, il est un ambassadeur de la paix, que ce soit par la musique, la peinture, la danse et toutes les forces créatrices qui rassemblent et transmettent des valeurs universelles, au-delà des frontières, des langues et de toutes les différences. Les dessins qui s’envolent à la fin de l’histoire multiplient les colombes, envoyant ainsi des messagers partout dans le monde. Je pense aux résultats des jumelages de villes (dans l’amitié franco-allemande par exemple) ou à cet extraordinaire West-Eastern Divan Orchestra créé par Daniel Barenboïm qui réunit de jeunes musiciens israéliens, palestiniens, jordaniens et autres. C’est là que commence la paix durable.
Ces papiers qui s’envolent dans le ciel sont aussi liés au souvenir d’un instant de paix très précis vécu il y a des années : mes enfants étaient petits, nous avions passé une journée avec un berger dans la montagne et avions planté notre tente près de sa cabane pour la nuit. Moutons rentrés dans l’enclos, merveilleux ciel étoilé, soirée autour du feu… Nous étions au bout du monde, dans une nature préservée et si paisible. Le lendemain au moment de repartir, le berger m’a donné une recette du fromage de brebis qu’il préparait lui-même. Or juste à ce moment-là, un courant d’air a emporté la feuille qui s’est mise à monter, monter, tourbillonner, planer. On aurait dit un oiseau blanc. Nous sommes tous restés un long moment, bouche bée, sans bouger, à la suivre des yeux jusqu’à ce qu’elle disparaisse dans les nuages. Une image extraordinaire. Un grand moment de silence, d’émerveillement dans ce coin perdu, de paix tout simplement. La feuille était devenue colombe. Ce souvenir a trouvé sa place tout naturellement dans cette histoire.
Les dessins accrochés à la corde à linge se rapportent eux à un souvenir de Maya, la fille de Picasso et de Marie-Thérèse Walter. Elle raconte qu’étant petite, elle dessinait souvent avec son père qui suspendait tous leurs dessins, les siens et ceux de sa fille, dans l’atelier : un jour, des journalistes venus interviewer l’artiste avaient photographié la pièce et publièrent en Une du journal les dessins de l’enfant et non ceux de Picasso – ce qui les avait fait beaucoup rire.

Zaü. La façon dont Géraldine Elschner associe la colombe message de paix et les dessins qui s’envolent de la corde à linge est très poétique. Mais je crois surtout que l’art, le cinéma, la littérature… la culture dans son ensemble fait avancer la pensée. Être pacificatrice, c’est beaucoup lui demander. Les arts plastiques comme la musique offrent des visions internationales que tout le monde peut s’approprier. Mais si la culture est disponible partout, il manque le désir d’aller la chercher. Peut-être le message de la colombe ou de l’album est-il celui-ci : encourager l’élan à sortir de chez soi ou de soi, ne pas se refermer, parcourir le monde et l’accueillir.

Mystères de la réception

Comment pensez-vous que les enfants appréhenderont les îles dévastées de votre récit ?

Géraldine Elschner. Elles les plongeront dans le questionnement, forcément, dans les parallèles à chercher dans notre monde d’aujourd’hui. Que s’est-il passé ici ? pourquoi les gens ont-ils fui ce lieu ? pourquoi ces ruines ? Un moment noir à passer avant de repartir vers de nouveaux horizons, vers le havre de paix représenté par le jardin préservé, là où un olivier abrite les enfants qui jouent gaiement et où les hommes peignent. Mais là aussi, le conflit peut éclater et l’envol de la colombe vient apaiser les enfants qui se chamaillent.

Que souhaitez-vous que les jeunes lecteurs retiennent de cet album ?

Zaü. Cet album est une porte d’entrée sur Picasso. Mais aussi sur une oeuvre politique. N’oublions pas le contexte du dessin de La Colombe de la paix commandée après-guerre par le parti communiste français pour symboliser la paix. J’aimerais que l’entrée politique ne soit pas gommée par l’aspect culturel. J’aimerais que le sens passe aussi au-delà de l’esthétique.

Géraldine Elschner. J’espère que les enfants retiendront la nécessité de préparer le terrain pour que la colombe puisse se poser, pour que la paix puisse s’installer, et que cette paix n’est jamais définitive, jamais acquise une fois pour toutes, qu’il lui faut toute notre attention, tout notre soutien, toute notre vigilance, jour après jour, pour la conserver. Qu’il y a trop de conflits dans le monde pour que notre colombe puisse se reposer très longtemps, qu’il lui faut sans cesse poursuivre sa route pour aller vers d’autres lieux où on a besoin d’elle, mais que les enfants sont eux-mêmes les plus beaux porteurs de cette paix possible, de cette source d’espérance.