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"La Malédiction de Zar"


Xavière Devos Hélène Kérillis

Interview croisée

Hélène Kérillis, auteure, et Xavière Devos, illustratrice, nous parlent de leur démarche de création.

Inspirations, références, symboles

CRDP. Dans votre démarche, êtes-vous plutôt rapide pour imaginer puis écrire l’ensemble ou les idées naissent-elles plus lentement ?

Hélène Kérillis. Je fais de nombreuses recherches, ma réflexion est longue et il se passe de nombreux tours et détours dans ma cervelle avant de trouver l’histoire : c’est tout un mécanisme combinatoire à l’œuvre.

CRDP. Vous-êtes-vous beaucoup documentée pour les décors et costumes ?

Xavière Devos. J’ai beaucoup feuilleté un magnifique livre sur Georges de La Tour que j’admire depuis des années, Georges de la Tour par Jacques Thuillier (éd. Flammarion, 2002).

CRDP. La page de faux titre ressemble à une vanité avec les différents symboles…

X. D. Oui en quelque sorte car je me garderais bien d’être moraliste mais l’histoire tourne autour de la vanité des biens terrestres puisque Zar est un être qui triche pour accéder à l’argent : nous trouvons donc les symboles tels que la balance et le sac d’or.

CRDP. Une entrée dans le récit in medias res avec la mort du personnage principal et le tableau : que dire de cette entrée dans l’histoire du fantôme, Zar ?

H. K. L’atmosphère nocturne du tableau m’a tout de suite projetée dans une sorte d’au-delà, de monde parallèle ou onirique, et l’idée de fantôme s’est imposée quasi immédiatement : il fallait donc entrer (ou partir) tout de suite dans l’autre monde !

CRDP. D’où viennent ces prénoms, Zar, Fanny ? L’un évoque les pays de l’Est, l’autre, plus régional, marque une différence de statut (social)…

H. K. Effectivement, Fanny est un prénom plausible de servante et compréhensible pour des enfants contemporains. Quant à Zar… pendant tout le temps où je pensais à ce personnage, où je le regardais, je ne pouvais me départir d’une sensation d’étrangeté, de bizarrerie. Bizarre… a donné Zar !

CRDP. Vous vous êtes intéressée à l’interprétation des cartes et à leur symboles alors que cette symbolique est contestable mais éclairante pour le récit.

H. K. Oui, avant d’écrire, j’ai fait une recherche sur l’histoire des cartes et les symboles liés aux cartes de jeu, ce qui m’a permis par exemple de choisir la Reine de Cœur pour ce qui touche à la pesée du cœur, à la réhabilitation par le cœur et au contraire le Trèfle pour les questions d’argent (avoir du trèfle, de l’oseille, de l’argent). Le Pique (arme) a été réservé aux gardes qui poussent Zar tout juste tombé mort. Dans un album, on ne peut pas faire un traité des symboles, mais cela a été sous-jacent pendant l’écriture.

CRDP. Avez-vous utilisé d’autres œuvres du peintre comme par exemple La Diseuse de bonne aventure ?

X. D. Oui, ce tableau représente beaucoup pour moi. Il est le point de départ dans une découverte personnelle de la peinture à l’huile et d’un certain style au niveau des visages dans des travaux personnels ou de décoration. J’avais à cœur de pouvoir les introduire dans l’histoire.

Un monde fantastique et irrationnel

CRDP. Dans la page de garde, un univers de cartes, volantes, comme des oiseaux, est-ce pour dire que ce jeu n’est que du vent ?

X. D. Non, à la fin de l’histoire, Zar a vaincu sa malédiction ; une fois libéré de son sort un grand vent se lève et le château de cartes s’écroule puisqu’il représente une sorte de purgatoire.

CRDP. « Tous les cent ans on recommence la pesée » : cent ans, c’est très long… Et la pesée des sentiments, est-ce possible ?

H. K. La notion de temps pour un fantôme n’est pas la même que pour les vivants : choisir la durée d’un siècle ancre le récit dans le fantastique. C’est une durée très souvent utilisée dans les contes, justement pour nous déconnecter de la durée humaine donc du monde réel.
La pesée des sentiments fait référence à la pesée des âmes chez les Égyptiens de l’Antiquité. Dans un monde fantastique, dans l’au-delà, oui, c’est possible !

CRDP. Lors des disputes de Zar avec le Valet de Trèfle, il perd mais sourit. Lors de la pesée, il possède des pièces alors qu’il a perdu contre l’adversaire. Il a donc dû voler des pièces… une nouvelle fois !

H. K. Le Valet de Trèfle agit comme un révélateur. Il n’est qu’une carte à jouer, il est un mécanisme qui force Zar à évoluer, à retrouver l’humanité enfouie en lui : Zar va enfin se tourner vers autrui au lieu de ne penser qu’à lui, il va prendre des risques pour autrui. Oui, il vole des pièces mais c’est pour Fanny : un peu comme Robin des Bois, c’est un voleur chevaleresque.

Démarche, technique et choix graphiques

CRDP. Lors de votre première lecture, vous attendiez-vous à une telle fin ?
 
X. D. J’ai aimé le style d’Hélène Kérillis ainsi que le thème, j’ai tout de suite ressenti que l’histoire me permettrait d’aborder des illustrations oniriques et évanescentes tout en travaillant la lumière.

CRDP. Quelle technique avez-vous utilisée pour réaliser vos illustrations ?

X. D. Il s’agit de gouache et d’écoline pour le décor, les visages et les mains sont réalisés à la peinture à l’huile (l’huile étant la technique des peintres anciens dont De La Tour) : celle-ci permet de travailler la lumière, le volume et le velouté de la peau.

CRDP. L’idée principale de l’album est-elle : l’essentiel n’est pas de gagner mais de participer (sans tricher bien sûr !) ? Alors même que Zar sera obligé de voler pour gagner sa liberté…

H. K. L’idée essentielle est que tricher est inadmissible : c’est tromper l’autre, tronquer les relations humaines, esquiver l’essentiel dans la vie, perdre la confiance réciproque.

CRDP. Comment s’effectue la démarche de libre interprétation tout en gardant à l’esprit de De La Tour ?

X. D. Il y a deux choses : l’univers, le style du peintre et l’histoire de l’écrivain. Ce dernier s’inspire d’un tableau qui est le point de départ à l’histoire qu’il imagine : c’est donc comme si on animait les personnages du tableau mais avec un regard plus adapté aux enfants. Et il ne faut pas chercher à vouloir faire « à la manière » du peintre car dans tous les cas, nous avons affaire à des maîtres de la peinture et un mauvais plagiat serait ridicule et ennuyeux pour le public auquel on s’adresse.

CRDP. On entre directement dans le tableau. Mais le personnage du tricheur nous regarde contrairement à l’original, créant une complicité. Dans quel but ?

X. D. J’avais envie de plonger le regard du personnage principal Zar dans celui du lecteur qui est spectateur et témoin de sa tricherie. Au cours de l’histoire, on éprouve un certain attachement pour le héros, on a envie qu’il s’en sorte, Zar nous emmène dès le départ dans et à travers son regard. La complicité se fait grâce au regard de Zar sur le lecteur.

CRDP. Pourquoi n’avoir pas représenté la scène du début lorsque Zar est aspiré et braqué ?

X. D. Je trouvais intéressant de reprendre la scène du tableau original mais de la retranscrire à ma manière, le lecteur peut ensuite imaginer Zar braqué et aspiré. Il est bien de laisser la place à l’imaginaire du lecteur, il faut lui donner des pistes et lui laisser sa part de liberté.

CRDP. On reconnaît votre style à travers les deux albums auxquels vous avez participé : avez-vous préféré travaillé sur Vélasquez ou de La Tour ?

X. D. Il s’agit de deux peintres aux univers bien différents tout comme le sont les histoires. Dans Moi, princesse Marguerite, la difficulté était que toute l’histoire se déroule dans le même décor, il fallait donc un peu jouer sur les couleurs et varier les prises de vues pour que l’enfant ne s’ennuie pas. Dans La Malédiction de Zar, il fallait donner de l’importance aux ambiances en travaillant sur la lumière, l’histoire permettant davantage les décors évanescents.