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"Merci facteur !"


Isabelle Charly Véronique Massenot

Interview Croisée

L’auteure, Véronique Massenot, et l’illustratrice, Isabelle Charly, nous parlent de leur démarche de création.

CANOPÉ Grenoble. Après Chagall, Hokusai, Le Corbusier, Picasso et Beaubourg, c’est votre sixième collaboration à la collection « Pont des arts ». C’est vous qui avez suggéré aux éditeurs de travailler sur le Palais Idéal du Facteur Cheval ! Vous le dites dans l’album Les Trois Musiciens autour de l’œuvre du même nom de Picasso. D’où vous vient cet enthousiasme, est-ce un rêve d’enfance ?

Véronique Massenot. Depuis le premier album de cette collection, j’ai constitué une liste d’œuvres avec lesquelles je voulais travailler, tant le champ des possibles est énorme ! Le Palais Idéal était dans ma liste de vœux depuis le début. C’est important de parler d’artistes comme le facteur Cheval qui n’a pas fait d’école d’art et n’a pas connu une carrière d’artiste renommé. Il y a un bien sûr aussi un côté affectif.

CANOPÉ Grenoble. Pouvez-vous me raconter l’histoire de cette collaboration avec Véronique Massenot et le Facteur Cheval ?

Isabelle Charly. Je connais la directrice du Palais Idéal du Facteur Cheval. Nous avions travaillé ensemble sur quelques projets de communication du Palais. Notamment un imagier pour les enfants pour accompagner leurs visites du site. Nous avons eu envie de faire un album jeunesse, on trouvait que cela manquait dans la collection des ouvrages sur le Palais. Comme j’aime le travail de Véronique et que nous avions déjà travaillé ensemble pour Milos, y’a un os, je lui ai proposé le projet. Cela a été une belle coïncidence puisqu’elle-même y pensait depuis un moment, elle adore le palais ! Véronique travaille pour les éditions de L’Élan vert dans la collection « Ponts des arts », le lien avec cette maison d’édition s’est fait naturellement de cette façon. Véronique et moi aimons et pratiquons le mail art. Ferdinand Cheval est facteur, une bonne opportunité pour introduire aussi cette pratique dans cette idée d’album.

CANOPÉ Grenoble. Êtes-vous allée sur le site du Palais Idéal à Hauterives ? Comment avez-vous ressenti le lieu, le palais en lui-même ? Isabelle, quel rapport entretenez-vous avec le Palais Idéal du Facteur Cheval, vous qui vivez non loin de ce lieu ?

V. M. J’ai visité pour la première fois le Palais Idéal quand j’étais adolescente et cela m’a paru extraordinaire. Cela m’a rappelé mon grand-père, qui avait lui aussi un grand besoin de créer mais qu’il pouvait assouvir puisqu’il était céramiste. Venant d’une famille bourgeoise, il aurait dû logiquement devenir avocat, mais il a refusé. Il avait un grand jardin, dans le Berry, qu’il a entièrement agencé et qui était agrémenté de bassins en rocaille, de sculptures d’oiseaux (héron, coq…) faites de vieilles faux, de faucilles et autres outils métalliques. Dans l’escalier qui menait au jardin, une souche d’arbre trônait, à laquelle il avait juste ajouté un silex en forme de dent, révélant ainsi le superbe sanglier caché dans ce simple morceau de bois massif. Il avait l’art de voir la beauté des choses simples, de la nature, des cailloux…

I. C. Au cours de mes études artistiques, j’ai toujours entendu parler du Facteur Cheval. J’aime beaucoup le parcours atypique de ces artistes de l’Art brut qui ont rêvé de quelque chose et qui sont allés au bout. Je ne me suis jamais lassée du travail de ces gens souvent peu connus. Quand j’habitais encore du côté de Paris, j’aimais beaucoup me rendre à la Fabuloserie du côté de Montargis. C’est un musée d’Art brut, il présente notamment le manège de petit Pierre, un chef d’œuvre de curiosité et de poésie. Le travail de toute une vie, le résultat d’une obstination à lutter contre l’isolement subi par sa petite condition sociale et ses handicaps physiques, je crois qu’il était sourd et muet. En allant sur le site du Palais Idéal, j’ai vraiment pris conscience de ce qu’avait été la vie du Facteur, comment il avait bâti son palais, avec un tel acharnement, pour finir par trouver encore le courage de construire son propre tombeau dans le cimetière de Hauterives.

CANOPÉ Grenoble. Le Facteur Cheval est un autodidacte, un travailleur humble du XIXe siècle, endeuillé, habité par un rêve chevillé au corps trente-trois ans durant. Que vous inspire cet homme ?

V. M. C’est vrai qu’il a un côté sévère. Il y a un contraste entre ce qu’il écrit sur sa volonté, sa rigueur, et la fantaisie qui explose dans son œuvre. Avec lui, on a bien à l’esprit que la création requiert du travail. J’aime beaucoup l’acharnement farouche de l’artiste non officiel, qui n’a pas de culture de l’art, mais en qui brûle un vrai feu créatif. La fantaisie totale de son œuvre a inspiré de très nombreux artistes – à commencer par Niki de Saint-Phalle et Jean Tinguely, que j’adore ! Les différentes expositions que le musée de la Poste a consacrées au Facteur et à son Palais, en 2007 et 2012, montraient bien à quel point son influence rayonne encore aujourd’hui… y compris sur l’art postal, évidemment ! D’autant que c’est un art généreux où l’on envoie des créations pour faire plaisir, pour faire des surprises aux gens. C’est aussi un art modeste, centré sur l’échange.

CANOPÉ Grenoble. À une époque où on ne pouvait pas voyager facilement, le Palais Idéal représente un concentré de personnages, de pays, de monuments variés. En quoi cela peut-il toucher des élèves du XXIe siècle ?

V. M. Son Palais, son inspiration, on dit qu’il les a tirés des revues qu’il distribuait, avec les premiers reportages illustrés sur les merveilles de l’Orient, de l’Afrique et de l’Asie. Ses personnages, comme César ou Vercingétorix, sont issus d’un univers scolaire, de l’école laïque… Il y a un collage d’atmosphères très différentes, un mélange d’époques et d’architectures qui rend le tout extrêmement exotique. Cela me fait un peu penser à Prévert qui s’adressait aux enfants et aux adultes indistinctement, en faisant référence à la culture populaire, souvent transmise d’abord par l’école. Chez le Facteur Cheval, il y a quelque chose de cet ordre. Les animaux, comme l’éléphant par exemple, m’évoquent aussi la sculpture romane. C’est une période que j’ai beaucoup étudiée à l’université et qui me touche par son apparente simplicité : un art qui parle sans prétention, au plus profond, sans fioriture. On se sent de plain-pied avec l’artiste, on ressent pleinement son élan créateur.
Les enfants d’aujourd’hui voyagent peut-être plus, mais ils écrivent moins. Lors des ateliers d’art postal que j’anime avec eux, ils sont ravis d’écrire et de créer des cartes postales imaginaires, avec la grande liberté que permet cette discipline.

CANOPÉ Grenoble. Archimède, César et Vercingétorix, les animaux sont les éléments moteurs de votre récit puisqu’ils se mettent en route. Cela a-t-il été facile de les animer, de les rendre vivants dans votre écriture, eux qui ne sont que des statues ou des symboles ?

V. M. Oui, cela m’a été facile, je n’ai pas eu conscience de le faire. Pour La Grande Vague, il fallait aussi animer les pêcheurs, les bateaux, ainsi que dans Voyage sur un nuage, qui accompagne le tableau de Chagall, avec un facteur (encore un !) qui se met en mouvement. C’est ce même procédé qui a déclenché l’histoire de Merci Facteur ! Ma toute première idée pour cet album consistait à montrer sur chaque double page le texte d’une carte postale envoyée au facteur par chacun des personnages, avec chaque fois un ton bien particulier. Voilà un exercice qui peut être amusant : imaginer la carte postale écrite par les petits cochons, le dromadaire, la gargouille, les momies…

CANOPÉ Grenoble. Votre récit fait penser à plusieurs histoires de jouets qui, passé minuit, s’animent dans les chambres d’enfant. Avez-vous eu des modèles en tête ? Isabelle, quelles techniques avez-vous utilisées pour vos illustrations ?

V. M. Oui ! Est-ce parce que je suis restée très enfant ? L’idée que quand on s’endort, les jouets se mettent à vivre leur vie peut paraître assez naturelle à des enfants ! Lorsqu’ils jouent, ils font s’animer les objets assez naturellement. C’est un ressort courant dans les contes, comme dans Le Petit Soldat de plomb d’Andersen, repris dans Toy Story, Le Roi et l’oiseau

I. C. Ma technique est mixte : je jongle avec le crayon, la peinture, le collage et l’ordinateur. Je « bricole » mes illustrations. Pour ce projet, je me suis rendue, bien sûr, sur le site pour prendre des photos et faire des croquis… J’ai recherché des documents datant de l’époque du Facteur, j’ai accumulé des images, des timbres, des tampons, des papiers qui pourraient me servir pour mes collages et pour la touche « art postal » que nous voulions présente dans l’album, Véronique et moi. Puis, j’ai commencé à illustrer le texte de Véronique, il fallait que je trouve le facteur et tous les autres personnages de l’histoire. Après cette nouvelle étape, j’ai composé mes doubles pages que j’ai retravaillées et mises en couleur à l’ordinateur. Mes illustrations devaient s’adresser plutôt à un public de maternelle. Pour cela, les éditeurs voulaient des visuels bien colorés.

CANOPÉ Grenoble. Cela vous a-t-il amusée de créer tous ces liens entre les personnages et les lieux où ils se rendent ? Il y a tout de même une certaine cohérence. Le Facteur Cheval vous a-t-il guidée inconsciemment dans l’agencement de son palais ? Et vous, Isabelle, avez-vous dû adopter un style différent de vos autres ouvrages pour coller au plus près à cet univers ?

V. M. C’est vrai que c’est une fantaisie qui rayonne et à laquelle je suis sensible. J’ai fait des extrapolations en fonction de mon interprétation personnelle : le temple hindou me fait penser au Gange qui m’a fait penser au théorème d’Archimède… Ensuite, dans le temps de la création, c’est vraiment mon imagination qui prend le pouvoir ! D’ailleurs, je crois que là où j’ai vu des petits cochons, certaines interprétations diffèrent, il faut demander à Isabelle Charly !

I. C. Je ne dirais pas que j’ai changé de style. Mais comme à chaque fois que je reçois une nouvelle histoire, son sujet, son ambiance font varier inévitablement ma façon d’illustrer. Pour ce projet, je me suis d’abord attachée à représenter le Palais en dessin, ses façades, ses multiples personnages, juste les pierres, les roches, le sable, les grains, la matière… Ce temps de recherche oriente mon style. Une fois que je suis satisfaite du rendu de mes essais, je me lance dans l’illustration de l’histoire. Même si mon style varie, on retrouve souvent un côté rétro dans mes images ; j’aime, je m’inspire, je colle des extraits d’images, de graphismes des années 30 à 70.
Pour ce qui concerne les petits cochons, il est vrai que je ne les ai pas vus dans le Palais ! Je voyais plutôt des chiens ou des gargouilles. Mais je me suis raccordée à la vision de Véronique. Dans le Palais, il y a des animaux avec une légende soignée et d’autres non : on peut donc prendre de la distance et lire le Palais comme on le veut. Une partie du palais est même plus organique, moins figurative : ce sont les amas de cailloux qui créent les formes, libre à nous de les interpréter comme on l’entend.

CANOPÉ Grenoble. Poster des lettres, écrire des cartes postales à la main, collectionner des timbres exotiques à l’heure d’Internet : ce récit fait-il revivre une époque en train de disparaître ou peut-il inspirer aux élèves des pratiques intéressantes ?

V. M. C’est intéressant de revenir à l’art postal, ce genre de courrier destiné à faire plaisir. Dans les ateliers, on écrit vraiment à quelqu’un. On peut inventer plein de jeux, des relais à plusieurs ou des multidestinataires… Dans un de mes récits, La Lettre mystérieuse (encore une histoire de lettres !), il y a un trajet en triangle : quelqu’un écrit au petit héros, qui ne reçoit son courrier qu’après que celui-ci a fait un détour de deux mois en Chine, grâce à la magie de la « poste restante »… On peut aussi inventer des adresses fictives. Dans la dédicace de Merci Facteur !, j’ai inscrit des noms de personnes avec qui je corresponds dans le monde entier : Marc Deb, Marni Z. en Malaisie, Chantal L. au Québec…, tout un réseau de gens intéressés par les collages, les carnets de voyage, avec qui on s’envoie des cartes, des paquets… C’est une vraie passion, qui rejoint totalement la soif d’exotisme du Facteur Cheval !

CANOPÉ Grenoble. Les illustrations colorées, mixtes et au trait naïf d’Isabelle Charly reflètent-elles plus l’esprit du Palais Idéal ou celui de votre récit ? Comment les appréciez-vous ?

V. M. Je trouve que c’est un magnifique mélange des deux. Le palais paraît vivant, et c’est d’autant plus compliqué pour l’illustratrice qu’elle doit trouver son style à elle à partir de deux œuvres : mon histoire et l’univers du Facteur Cheval. Par ailleurs, comme nous nous apprécions beaucoup, je sais que tous les détails se référant à l’art postal, les tampons, les timbres un peu partout…, elle les a mis pour moi !

CANOPÉ Grenoble. Quel serait l’intérêt d’après vous d’aborder cet album en classe ? Quels aspects peut-on travailler plus particulièrement ?

I. C. J’aime bien l’idée qu’avec la nature, les pierres, un « rien », on peut développer tout un imaginaire. Avec un peu de fantaisie, on peut s’inventer des histoires de voyages, des rêves… comme l’a fait le facteur. Il a décidé un jour de ramasser des pierres et de les utiliser pour se construire un jardin avec une source, c’est devenu une œuvre gigantesque ! Bon, il lui a fallu faire preuve d’une sacrée patience ! Justement avec de la patience, du temps, on peut réussir à créer, à atteindre des objectifs qu’on aurait crus inatteignables. L’idée de la correspondance aussi m’est chère : les personnages écrivent du courrier pour faire plaisir, pour partager leurs joies. C’est intéressant de parler de ce plaisir aujourd’hui où on utilise plutôt internet. On peut dessiner et créer sa propre enveloppe, même si elle n’est pas conforme aux normes de la poste (au contraire), ou envoyer des objets insolites. Une de mes amies artistes a attaché l’adresse du destinataire à une plume : elle est arrivée à bon port ! L’artiste Ben envoyait des galets à Duchamp, certains arrivaient, d’autres pas… Le choix des timbres de collection sont un petit clin d’œil, une attention supplémentaire. Tout le monde peut faire de l’art postal, il entre dans la vie quotidienne, c’est une pratique accessible à tous. Et la surprise est belle pour le destinataire final de découvrir une lettre extraordinaire.
Dans les ateliers que j’anime, certains enfants sont complexés de ne pas savoir bien dessiner. J’essaie de détourner cette difficulté par des petits jeux, le mail art peut être aussi une alternative qui leur permette d’aborder les choses avec plaisir – et non dans la peine de bien faire ou dans l’angoisse du résultat.

V. M. Tout d’abord, je dirais qu’on peut facilement faire un travail sur l’écriture : imaginer le contenu de la carte postale du chameau, des cochons, de la gargouille… Puis, inventer le devant de la carte postale. Ensuite, on fait de même pour les autres animaux. Où iraient les serpents ? Qu’écriraient-ils ? Et la chèvre ? Et la biche ? On peut aussi bien-sûr travailler l’histoire-géographie, les religions, l’ethnologie… tout ce qui a fait jadis l’attrait des expositions universelles, sans l’horrible esprit colonialiste d’alors, mais en préservant la curiosité réelle, sincère que ces peuples lointains ont pu susciter.