"Mes Anges"


 Géraldine Elschner

Interview de l’auteure et de l’illustrateur

Géraldine Elschner, l’auteure, et Frédérick Mansot, l’illustrateur, nous parlent de leur démarche de création.

INSPIRATIONS

Comment s’approprie-t-on un chef d’œuvre de la Renaissance ?

Géraldine Eslchner. Ces œuvres de la Renaissance sont trop impressionnantes pour se les approprier, pour oser y entrer. Ai-je le droit de m’en approcher ? Jusqu’où puis-je aller ? L’humilité domine, comme pour chaque œuvre d’art d’ailleurs, mais l’âge du tableau augmente encore le respect. J’avais par exemple joué avec le tableau de La Joconde volé au Louvre mais pas avec l’œuvre elle-même. Ici, nous sommes qui plus est dans un tableau religieux, fait de symboles et très émouvant. Il n’était pas question pour moi de toucher à cette dimension spirituelle. Mais nos angelots semblent sortir eux-mêmes de ce cadre imposant. Ce sont eux qui sont venus vers moi – et je n’ai pu que les accueillir, dans mes petits bras de chair et d’os. Une nouvelle vie pouvait commencer pour eux, dans le texte et dans l’image.

Frédérick Mansot. Ce tableau est un monument intouchable de l’histoire de l’art et la présence malicieuse de ces deux angelots le rend étonnement accessible à tous. Raphaël utilise des couleurs chatoyantes où les roses et les bleus du ciel se conjuguent avec des jaunes d’or et des pourpres profonds des drapés, je me suis donc mis à l’école du maître en osant des accords colorés dans les ombres et les lumières auquel je n’étais pas habitué.

L’amour et la bienveillance prédominent à travers le récit mais également par les illustrations. Est-ce ce sentiment que vous a inspiré l’œuvre de Raphaël ?

Géraldine Eslchner. La beauté des œuvres de Raphaël leur donne cette apparence paisible, mais Marie regarde en face son destin et celui de son fils avec une telle gravité qu’on pressent le chemin dramatique qui les attend, indiqué par le doigt tendu de saint Sixte. Elle le sait, et elle nous regarde droit dans les yeux, nous questionne. Qu’allons-nous faire, nous ? Dans ses Histoires de peintures, Daniel Arasse transmet très bien cette émotion qui émane du tableau et toutes les questions qu’il pose. Des thèmes trop essentiels pour mon histoire qui, en contraste, se veut légère, pleine de vie – comme nos chers chérubins qui nous font basculer avec eux de l’autre côté du cadre.

On observe un réel travail sur les costumes et le décor. Vous êtes-vous beaucoup documenté sur l’époque de Raphaël ?

Frédérick Mansot. Oui, j’ai recherché dans ses tableaux et dans les livres la manière dont les gens vivaient. Je me suis également documenté sur l’architecture de la ville de Dresde qui a malheureusement été presque entièrement détruite durant la dernière guerre : des gravures et même de vieilles photos m’ont permis de dessiner la forme des toitures et le style des façades.

De quelle inspiration sont nés la nounou Barbara et le paysan Franz ?

Frédérick Mansot. La nounou Barbara m’a été directement inspirée par la sainte Barbara du tableau. Quant au paysan Franz, je me suis librement inspiré du Portrait de Baldassare Castiglione, écrivain et diplomate peint par Raphaël en 1515.

La mésange est un oiseau pacifique qui se déplace en couple. Y avez-vous pensé en trouvant le titre à la sonorité proche Mes anges ?

Géraldine Eslchner. Très franchement, non. C’est après seulement que j’ai fait le rapprochement. J’ai toujours pensé à eux comme à « mes anges » depuis que je vais leur rendre visite au musée de Dresde à chaque voyage. C’est là qu’est né mon père. Mon lien affectif avec cette ville s’est concrétisé autour des anges (double rencontre, artistique et filiale, double émotion). Ils sont là, ils m’attendent, et je suis heureuse de les retrouver. Mais la sonorité est parfaite : ange ou mésange, chacun a des ailes – et des plumes ! – ils vont donc très bien ensemble, et pas seulement par la sonorité des mots !

Pourquoi avoir choisi d’évoquer un milieu rural plus qu’urbain ?

Géraldine Eslchner. Nous sommes en milieu urbain. On voit les maisons sous les nuages dès la première page. Les enfants jouent au jardin, le voisin a un poulailler – ce qui était possible même en ville. Cette ville pour moi, c’est Dresde, ville de l’est de l’Allemagne où le tableau est arrivé dès 1754. Comme pour mon récit autour de La Joconde, l’histoire du tableau entre en jeu. Commandé pour un lieu saint, le monastère Saint-Sixte, il est vendu à Auguste III de Saxe, amateur d’art dont le père avait transformé la ville de Dresde en Florence du Nord. En 1945, le tableau est emmené à Moscou comme butin de guerre. Il ne sera rendu à Dresde qu’en 1955. Détruite intégralement lors du bombardement de 1945, la ville elle-même sera reconstruite à l’identique, peu à peu. Un destin tragique ici aussi, comme dans le tableau… J’aurais aimé que la ville soit bien reconnaissable dans l’illustration, mais cela aurait daté le récit, or nous sommes hors du temps, hors des lieux.

DÉMARCHES DE CRÉATION

Comment arrive-t-on à désacraliser une telle œuvre, un tel sujet, des « anges » ?

Géraldine Eslchner. Comme je le disais précédemment, je respecte trop le caractère sacré du tableau pour le détourner. Pas question d’intégrer la Madone ou l’Enfant à l’histoire. Saint Sixte est en lien direct avec Marie, les yeux fixés sur elle, le doigt tendu. Barbara (sainte Barbe) a au contraire le regard posé sur les anges qu’elle semble surveiller, protéger, et sur le monde des humains, au-delà de la poutre qui sépare le ciel et la Terre. Elle pouvait ainsi trouver sa place dans mon histoire, à cheval entre les deux mondes, nounou des anges…

Dans la première illustration, Barbara se différencie des autres personnages. Inversement, les anges et les deux enfants sont très semblables (yeux, nez, bouche, peau). Pourquoi ces choix ?

Frédérick Mansot. Je voulais rester dans le style de Raphaël pour ce qui concerne le ciel. Mais les deux angelots sont eux un peu plus proches des réalités terrestres. Peut-être que nos anges gardiens doivent-ils bien nous ressembler pour mieux veiller sur nous, nous comprendre et nous protéger de nous-mêmes.

Les sensations et les sens sont très présents (son, matière, odeur, élément, forme, couleur) : est-ce pour aiguiser la sensibilité des petits ?

Géraldine Eslchner. C’est vrai ! J’avais un poulailler et beaucoup de poules dans mon jardin étant enfant. Les odeurs, la chaleur sont encore en moi. C’est plus un souvenir qui a pris sa place intuitivement, sans volonté pédagogique – mais tant mieux si cela donne envie d’y plonger le nez !

Les poules sont énormes au premier de la planche 5. Pour quel effet (comique) ?

Frédérick Mansot. J’adore dessiner les poules. Dès que je le peux, j’en peint une ou deux dans mes livres. Avec ce récit, j’étais donc… aux anges !

Souhaitiez-vous, à travers l’évocation des jeux et des espiègleries enfantines, montrer l’importance des bonheurs simples peut-être un peu perdus ?

Géraldine Eslchner. Sont-ils vraiment perdus ? Aujourd’hui comme hier, les enfants aiment jouer dans la neige et sont prêts à toutes les bêtises possibles, sans conscience du danger. Le plaisir du jeu reste le même.

La nourriture et le plaisir de manger sont évoqués à plusieurs reprises dans le récit. Pourquoi avoir choisi de mettre particulièrement cette dimension en avant ?

Géraldine Eslchner. La brioche des anges, le lait chaud des enfants sont plus évocateurs d’un petit déjeuner pris ensemble, du plaisir partagé (et préparé). Le gâteau final m’a été inspiré par la tiare du pape commanditaire de l’œuvre, placée symboliquement dans le coin gauche du tableau et qui a tout d’une magnifique pièce montée – sauf le respect que je lui dois…

Les anges et les deux enfants sont très semblables (yeux, nez, bouche, peau). Pourquoi ce choix ?

Frédérick Mansot. Peut-être que nos anges gardiens doivent-ils bien nous ressembler pour mieux veiller sur nous, nous comprendre et nous protéger de nous-mêmes.

La nudité des anges détonne par rapport à la saison (la neige) mais est compensée par l’environnement et la chaleur ambiante. Viennent-ils chercher un peu de chaleur humaine sur terre ?

Géraldine Eslchner. Les anges sont au-delà de ça, au-delà de toute dimension matérielle et même religieuse. On les trouve partout, dans les églises autant que dans les supermarchés où des ailes blanches sont vendues en pagaille pour le carnaval ou les décorations de Noël. Les miens sont attendus et aimés dans les nuages, la chaleur « humaine » peut être partout.

Les angelots ont du travail (ils vont « devoir travailler double »). Y a-t-il une référence implicite au travail (forcé) des enfants ? ou à celui des parents d’aujourd’hui vis-à-vis d’une éducation qui a changé à bien des titres ?

Géraldine Eslchner. Non. L’ange gardien est, comme l’ange lui-même, une notion au-delà des mondes et des âges, aussi humain que spirituel. Le mot s’est glissé dans notre vocabulaire quotidien. C’est celui qui protège – sans qu’on ait besoin d’y mettre un visage ou une définition, sans rien attendre en retour. Sorti du cadre religieux, il reste suffisamment mystérieux (et invisible) pour que chacun s’y retrouve.

Les deux angelots doivent remplacer leurs longues plumes blanches par des plumes de poule. Cela a-t-il une signification particulière ?

Géraldine Eslchner. C’est ce qui m’a frappée face au tableau. Les putti avaient tout d’un ange… à part leurs ailes. Pourquoi pas des ailes douces et blanches ? Si vous cherchez des modèles d’ailes d’anges à bricoler ou autre, c’est elles que vous trouvez. Est-ce pour mieux les faire ressortir sur l’arrière-plan de nuages moutonneux ? Dans ce cas, elles auraient pu être sombres, tout en gardant leur côté aérien. Or plus je les regardais de près, plus j’avais l’impression de retrouver les plumes des poules de mon jardin d’enfance… Comment étaient-elles arrivées là ? Un mystère à élucider.
Ce type d’ailes est en fait répandu dans l’art, et il m’interpelle à chaque fois – pensons à la magnifique Annonciation de Fra Angelico où les ailes de Gabriel sont dignes d’un designer, celles des anges de Benozzo Gozolli couvertes de pois dorés, etc. (une belle recherche à faire en classe, en plus d’une observation des plumes en tout genre – cf. les plumes d’Adolphe Millot, Larousse pour tous, 1910).
Dans notre tableau, ces ailes renforcent l’espièglerie des anges, leur air coquin et si sympathique de petits diables. Cela les rapproche aussi des humains.

La plume est partout puisqu’elle est le fil rouge. Est-ce un clin d’œil à la vôtre d’écrivaine ?

Géraldine Eslchner. J’aime beaucoup les plumes, les ramasse, en remplit des vases et j’ai bien sûr une plume d’oie prête à écrire – ce qui permet de m’envoler ! Clin d’œil bien inconscient, mais clin d’œil certain…

Vous maniez plusieurs techniques (encre de Chine, aquarelle, acrylique), pouvez-vous nous parler de celle utilisée pour l’album ?

Frédérick Mansot. Pour cet album, je n’ai pas utilisé une technique traditionnelle mais l’outil numérique. Je dessine avec un stylet sur une tablette graphique qui est reliée à mon ordinateur. C’est un peu comme une souris, mais beaucoup plus précise et plus facile à manier. Avec mon stylet, je peux aussi bien dessiner que peindre… je suis sûr que si Raphaël avait pu avoir une tablette graphique à son époque, il l’aurait utilisée !

RÉCEPTION

Quelqu’un nous surveille-t-il, nous protège-t-il de là-haut ? Aviez-vous pour ambition de proposer un point de vue universel à travers ce récit ?

Géraldine Eslchner. Je me garderai bien de donner une réponse, il y a mille vérités. À chacun d’interpréter l’histoire comme il le veut, selon ses croyances et ses points de vue. Mais le livre peut être l’occasion de se poser la question et d’y réfléchir.

Que souhaitez-vous que les jeunes lecteurs retiennent de cette histoire ?

Frédérick Mansot. Mettons-nous à l’école des anges ! Comme eux, sachons observer ce qui se passe autour de nous, sur la Terre comme au ciel. Comme eux, rêvons du meilleur ! Amusons-nous et rions aux éclats. Et apprenons à donner un coup de main à ceux qui en ont besoin… quitte à y perdre quelques plumes ! À moins que ce ne soit celles de notre ange gardien ?

Géraldine Eslchner. J’aimerais leur offrir un petit moment de rêve et de bonheur autour d’un bon chocolat chaud, une envie de regarder les tableaux de très près pour y dénicher les détails cocasses, une envie de collectionner les plumes, de se prendre une poule-poubelle dans leur jardin, d’aller visiter la belle ville de Dresde, autrement dit de suivre les mille pistes cachées dans chaque histoire ! L’une d’elle est par exemple de chercher le petit escargot caché dans le poulailler de Franz. Il se trouve en fait dans une Annonciation de Francesco del Cossa (1470) exposée dans la salle voisine de la Gemäldegalerie de Dresde où se trouve La Madone Sixtine. Minuscule, il glisse tranquillement sur une poutre aux pieds de Marie. Une petite merveille à partager !