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"Mes Petits Bateaux"


Éric Battut

Interview de l’auteur-illustrateur

Éric Battut nous parle de sa démarche de création, avec sa double casquette…

Le « Pont des arts », un pont entre les œuvres

CRDP. Aimez-vous la peinture impressionniste et vous étiez-vous penché sur cette « technique » avant la réalisation de cet album ?

Éric Battut. Oui. J’ai fait de nombreuses copies des tableaux de Monet lorsque j’ai décidé de faire l’école É. Cohl, pas au format réel certes, mais cela a été autant formateur qu’un plaisir. Ce n’est donc pas si « nouveau » pour moi, et l’expérience facilite le travail. Et oui j’aime les impressionnistes, pas tous et pas tous les tableaux. Je n’ai pas une préférence. J’aime plus Boudin pour ses aquarelles et ses couchers de soleil à l’huile que pour ses plages et ses vues portuaires ; par exemple aussi je préfère l’œuvre de Monet à celle de Manet : tout cela est pur goût personnel.

CRDP. A-t-il été facile de réaliser ces illustrations marines aux touches impressionnistes ?

É. B. Même si j’habite l’Auvergne, j’ai déjà vu la mer, et l’océan bien sûr, qui n’ont pas les mêmes couleurs. Surtout je connaissais tous les peintres choisis. Ce qui est étonnant est que la touche est en effet différente non seulement entre les peintres mais aussi entre les tableaux d’un même artiste : soit libre soit plus sage, selon le sujet, cela est flagrant chez Caillebotte.

CRDP. Avez-vous d’abord envisagé le récit, les illustrations ou l’ensemble est-il né d’un même souffle ?

É. B. En réalité, j’avais au départ l’idée d’une fiction autour d’un enfant qui devait partir de la source d’un fleuve pour arriver à l’océan ; il grandissait tout au long. C’est donc un récit qui devait être mis en mots au départ. Puis mon idée a croisé le projet autour de la « Normandie impressionniste » dont m’avaient parlé les éditeurs. Je me suis dit qu’on pouvait partir de la Seine. C’est ainsi qu’est née l’histoire Mes Petits bateaux.

CRDP. A-t-il été facile d’attendre que tous les tableaux soient choisis par les coéditeurs ? Et de refaire ou de modifier des planches ?

É. B. C’est allé assez vite donc cela ne m’a pas gêné. Cela a plutôt consisté en des retouches, des ajouts, des précisions d’attitudes ou d’expressions des personnages. Pour l’œuvre de Monet, par exemple, Matin sur la Seine près de Giverny, j’avais pris le tableau à l’envers et je l’avais positionné autrement sur la page. Je l’ai remis dans son sens, l’ai déplacé à gauche ; comme le tableau et l’illustration étaient finalement trop épurés, j’ai ajouté les détails (les oiseaux, la grenouille) pour donner plus de vie à la page et faire coïncider le texte à l’illustration.

CRDP. Comment vous êtes-vous approprié la démarche de la collection entre imitation et libre interprétation d’autant qu’il y a plusieurs tableaux ?

É. B. On peut bien copier, imiter, dessiner « à la manière de » ce qui existe, mais pour ce qui n’est pas fait, il faut l’imaginer. J’ai fonctionné en collant les photographies des œuvres d’artistes en très bonne résolution sur ma feuille : j’avais réfléchi à leur position dans la page, j’ai mis un cache puis j’ai prolongé les œuvres en faisant bien attention à la position des différents éléments sur la page. Il fallait à la fois continuer l’œuvre et garder son propre style.

CRDP. À quel âge destinez-vous cet album ?

É. B. C’est un album pour tous ! Il peut se lire autant par des enfants de cinq que de dix ans. Une manière d’aborder l’impressionnisme, de connaître des peintres, et de voir que ces tableaux ne ressemblent pas du tout à ceux de la Renaissance, par exemple.

Autour du récit… et des illustrations

CRDP. Le récit est très simple, poétique et rythmé. Est-ce pour laisser davantage la place à l’image ?

É. B. Je fais toujours des rimes pour rythmer le récit. Il ne s’agit pas de montrer qu’on sait écrire, ou dessiner. J’ai remarqué que la complication ou trop d’application peuvent nuire au résultat. Il faut rester simple, y aller. Et ce n’est pas parce que c’est simple que cela ne crée pas du sens. Tout comme pour l’illustration, un simple aplat n’est pas plus facile à réaliser qu’une multitude de touches, le tout étant de proposer un sens et de donner envie de poursuivre. Aussi, les enfants pourront autant s’attacher aux illustrations qu’à la poésie du texte…

CRDP. Le récit utilise les différents éléments naturels ou liés aux sens ; également il y a toujours un petit animal. Est-ce pour rendre plus physique, sensitive la lecture des jeunes lecteurs ?

É. B. Cela n’a pas été volontaire de ma part d’être attentif aux différents éléments. De fait l’eau est omniprésente dans les tableaux et mes illustrations. Pour les détails, je me suis basé sur les indications des éditeurs, pour les baigneurs par exemple, ils devaient être le plus en lien avec leur époque (costumes, postures, etc.). Mais j’ai en effet choisi d’intégrer un petit animal le plus souvent pour que les jeunes lecteurs y soient attentifs et car cela donne plus de vie à l’image, de manière anecdotique.

CRDP. Comment est née la première double page qui est décalée par rapport aux autres ?

É. B. En réalité, c’est la dernière illustration que j’ai réalisée, notamment pour des questions de droit d’auteur. Je l’ai faite assez vite bien qu’il eut fallu penser à une illustration d’intérieur, respecter une époque (une chambre style 1900) et intégrer l’œuvre de Renoir. J’ai finalement réalisé quelque chose d’intemporel avec le rappel des couleurs et une certaine sobriété.

CRDP. Qu’est-ce qui vous a inspiré le personnage central ? Et d’où vient son bateau ?

É. B. Je fais toujours le même type de personnage, enfantin, simple, anodin. Au départ, il avait toujours ses deux bras en l’air mais les éditeurs m’ont demandé de varier ses postures selon la situation dans laquelle il se trouvait. Quant au bateau, j’avais eu l’idée d’un radeau d’où la voile carrée (en rapport aussi avec les draps) mais c’était sans le projet « Normandie impressionniste » et pas assez attractif. J’ai donc refait le bateau en l’égayant avec les pièces de bleu et de rouge.

CRDP. L’insertion des tableaux dans les illustrations - ou des illustrations dans les tableaux - coule de source : a-t-il été facile de prolonger techniquement les vues, les paysages, horizons… ? Que pensez-vous du bandeau blanc qui sépare les œuvres de vos illustrations ?

É. B. Au départ, les tableaux se prolongeaient entièrement dans mes illustrations (ou l’inverse) et sur les doubles pages mais on ne voyait plus les œuvres impressionnistes, noyées dans la page. Voilà pourquoi une partie de mon illustration a été supprimée, et les tableaux encadrés et placés de moitié dans ce bandeau blanc qui les met davantage en valeur, tout en laissant la place à mon travail.

CRDP. Vos personnages sont plus « gais », plus vivants que ceux des tableaux d’artistes : avez-vous voulu dynamiser certaines toiles impressionnistes ?

É. B. En effet, à la demande des éditeurs, je les ai rendus plus vivants. Ce sont des expressions du visage, des sourires, des états qui rappellent tout simplement ce qu’ils sont en train de vivre ou de faire et qui reflètent, à part pour les dockers, un loisir ou un moment de détente.

CRDP. Aviez-vous déjà expérimenté tous ces effets de lumières, ces formes dans l’atmosphère, ces jeux de couleurs, ces lignes d’horizons ?

É. B. Oui. Mais j’ai découvert un nouveau blanc, le « blanc de platine » qui donne un effet de peinture à l’huile satinée alors que c’est de l’acrylique et que j’utilisais un « blanc titane ». Cela m’a permis de créer un effet huilé (sans vernis) mais je ne suis pas sûr que cela se voie bien à l’impression… Quant aux horizons plats, malgré les montagnes auvergnates qui m’entourent, ils sont classiques dans mon travail.

CRDP. Que pensez-vous de l’album final ?

É. B. Je plaide coupable ;-)