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"Moi, Princesse Marguerite"


Xavière Devos Christine Beigel

Interview de l’auteure et de l’illustratrice

Christine Beigel nous parle de sa démarche d’écriture.

Connaissiez-vous la collection “Pont des arts” ? Le principe d’un travail soumis à la contrainte d’un sujet imposé – une œuvre, un artiste – en augmente-t-il la difficulté ?

Je connaissais déjà la collection “Pont des arts” dont j’apprécie la plupart des titres. La fiction, selon moi, est une très bonne manière d’amener les enfants à découvrir l’art, traité de façon trop didactique à mon goût. Alors que l’art, justement, est tout sauf didactique puisqu’il est subjectif. On aime une œuvre ou on ne l’aime pas, parfois sans savoir dire pourquoi. L’art joue sur notre sensibilité. Et notre regard. Quelqu’un qui voit beaucoup d’œuvres d’art aura un regard différent, plus aiguisé que celui qui porte un regard “innocent”, dénué de connaissances. Plus jeune, j’ai failli faire les Beaux-Arts, puis j’ai suivi un autre chemin. Mais l’art m’a toujours accompagnée, et ce n’est pas un hasard si aujourd’hui j’écris beaucoup d’albums, j’apprécie le plus cette relation entre le texte et l’image. D’autre part, ce n’est pas la première fois que j’écris sur ou autour de l’art ayant collaboré à plusieurs reprises à la revue “Dada” à l’époque où Héliane Bernard et Alexandre Faure mettaient la fiction à l’honneur. La collection “Pont des arts” arrive donc comme une suite logique à mon travail d’écriture. Sa contrainte ne représente pas une difficulté pour moi, au contraire. J’ai d’ailleurs écrit un autre livre pour enfants, Ma langue à toutes les sauces, sur les jeux d’écriture sous contraintes (que j’ai nommées “règles du jeu”).

Avez-vous dû vous beaucoup vous documenter sur le peintre et l’œuvre pour écrire votre récit ?

Les Ménines, œuvre majeure, est un tableau qui m’a toujours interpellée. Il a une importance primordiale dans l’Histoire de l’art, c’est une œuvre mystérieuse qui pose la question du regard, sujet même de l’art en règle générale. L’art n’est-il pas un regard sur le monde tout comme l’écriture d’ailleurs ? J’ai donc dû me documenter pour retrouver notamment les noms des personnages, les ménines, les nains, le garde, etc. car il était hors de question pour moi, hors sujet même, d’inventer des noms aux personnages. La recherche a servi mon récit même si je savais dès le début très exactement ce que je voulais faire autour du sujet même du tableau : traiter la mise en abîme, le portrait de la famille royale. Si l’œuvre choisie ne m’avait pas “parlé”, je n’aurais pas pu travailler dessus.

Quelle a été votre démarche d’écriture ?

Mon but pour cet album a été d’amener l’enfant à s’interroger sur la place des personnages dans le tableau, la raison de leur présence, le véritable sujet de Vélasquez. Les faire réfléchir au travail d’un artiste quel qu’il soit, d’un peintre en particulier, ici, Vélasquez, vaste sujet ! Les Ménines est une œuvre qui manipule le spectateur, c’est le principe de l’arroseur arrosé : on a l’impression que Vélasquez peint celui qui regarde le tableau, c’est-à-dire nous, mais si l’on regarde avec précision, on aperçoit que le sujet du tableau dans le miroir, c’est le couple royal. J’ai fait glisser la réalité vers la fiction pour suggérer cette même réalité à l’enfant qui observe l’œuvre, et lui donner quelques clefs de lecture. Quand on regarde une toile, on se promène dedans, chacun prend un chemin différent, certains quadrilleront le tableau, d’autres auront une vue d’ensemble, d’autres encore s’intéresseront à un détail… Mon texte veut aussi parler de ça. Tout comme notre regard, les personnages se promènent dans le livre qui parle du tableau, avant même d’intégrer leur place dans le tableau tel que Xavière Devos l’interprète dans l’album et jusqu’à arriver à l’œuvre même de Vélasquez.

Le fait de choisir l’Infante, la petite princesse, dont l’image est centrale sur le tableau, et d’en faire la narratrice de votre récit, a-t-il été pour vous une évidence ou bien cela relève-t-il d’une volonté particulière ?

La princesse Marguerite s’impose au premier plan, elle semble être le sujet principal, or le titre attire l’attention sur les ménines et le véritable sujet est le couple royal. Pourtant, la princesse est bien là et fière de l’être. Je l’ai donc tout de suite choisie comme personnage principal, en gardant son côté enfant (elle joue) et fille de roi (elle ordonne), puis enfant et fille de roi de nouveau (elle obéit). L’espace du tableau de Vélasquez étant une pièce, j’ai privilégié le huis clos et les déplacements à l’intérieur de celui-ci. La difficulté, dans le cadre d’une collection au format précis – le nombre de signes à ne pas dépasser notamment -, a résidé pour moi dans le fait de traduire un maximum de détails tout en utilisant un minimum de mots. Parler des ménines (qui étaient-elles ? quel était leur rôle ?), des nains (que faisaient-ils à la cour ? comment étaient-ils considérés, traités ?), du peintre (quel était son travail ? était-il apprécié par le roi ? quelle part de liberté avait-il ?) : tout ce questionnement avec la princesse comme personnage principal n’a été possible qu’en la rendant narratrice de l’histoire. Cela concourt à rendre le récit plus vivant et c’est ce que représentent Les Ménines : un moment de vie, d’action, de peinture, Vélasquez se peignant en train de peindre non pas les personnages présents sur le tableau final, même s’ils ne bougent pas, mais un couple royal ; une tranche de vie à la cour dans une mise en scène savante dont nous sommes à la fois spectateurs et acteurs. Finalement, j’ai choisi de transformer en personnages de fiction les autres présents en leur prêtant des propos qu’ils n’avaient pas tenus. Finalement, j’ai voulu faire comme Vélasquez : manipuler mon lecteur par l’intermédiaire de mes personnages, faire écho au travail d’écriture de tout auteur, ne rien laisser au hasard.

Votre Infante semble plus libre, coquine, agissante comme si elle prenait une revanche sur le tableau, voulant être la maîtresse du jeu…

Marguerite est une enfant, je lui rends donc cette liberté. Je ne sais pas si une Infante s’amusait beaucoup à la cour. Cependant, comme fille de roi, elle avait tous les droits, celui de commander comme de dire noir ou blanc selon son envie, je décris cette attitude dès le début de l’histoire. C’est elle qui voit en effet, et par ses yeux, c’est le spectateur, enfant, qui voit aussi avant d’être renvoyé à son rôle de spectateur à la fin, lorsque Vélasquez reprend le dessus : car il l’a laissé jouer, mais c’est lui qui commande, c’est lui qui a le “pinceau d’orchestre”. Voilà pourquoi la princesse réintègre sa place dans le tableau tel qu’il est proposé dans la double page finale par Xavière Devos.

Qu’est-ce qui vous a fait penser au jeu 1, 2, 3 Soleil ? Un jeu de cour (d’école) – et de filles aujourd’hui – alors que nous sommes à la cour… du roi d’Espagne.

Bien trouvé, toutes ces “cours” ! Ce jeu m’a semblé approprié car il me permettait une mise en scène amusante, proche de mes lecteurs enfants et pratique pour mon sujet : les joueurs qui avancent sont présentés les uns après les autres, on découvre leur personnalité en voyant leurs réactions par rapport à la demande de Marguerite, on devine aussi quelle relation elle entretient avec eux, et on regarde surtout le déplacement de chacun. On aimerait presque les voir bouger. La pose de 1, 2, 3 Soleil renvoie aussi à celle des portraits photographiques où l’on ne bouge plus ! J’espère que par ce jeu, les enfants vont chercher les personnages sur chaque double page, un peu comme dans le jeu “Où est Charlie ?” : où donc est le nain, dans quelle position, avec qui a-t-il avancé, un peu, beaucoup par rapport à la page précédente ? Je voudrais que chaque lecteur joue à son tour, et que le livre soit, comme le tableau, vivant et divertissant.

Comment avez-vous ressenti les illustrations de Xavière Devos ? Le résultat final vous a-t-il donné envie de poursuivre dans la collection “Pont des arts” ?

Le travail de Xavière Devos a été fortement dicté par mon texte car plus que pour un autre texte, j’avais donné dans une note d’intention des indications très précises de ce que je souhaitais faire et faire voir. Cependant, et c’est tant mieux, Xavière, avec un style somme toute très classique, a pris des libertés dans les couleurs, très vives, dans la représentation des personnages et les angles qu’elle montre : Marguerite qui regarde, le regard sur le peintre ou le gros plan sur la naine et elle le fait admirablement. Elle a également intégré des objets anachroniques qui feront certainement rire les enfants ! J’ai suivi les différentes étapes (esquisses, mise en couleurs, maquette). L’album est réussi ! Il saura s’intégrer dans la collection. J’espère bien faire un autre “Pont des arts”, j’y travaille…

Pensez-vous que les enfants peuvent s’identifier à ce monde-là ? Leur lisez-vous des extraits de ce que vous écrivez ?

Je ne peux pas connaître par avance l’effet. En écrivant, on ne peut qu’imaginer car on n’est pas à la place de l’enfant. Mais le côté vif, espiègle de Marguerite, sa façon de s’exprimer la rapprocheront, j’espère, de ses lecteurs. J’ai tenté de faire d’eux des complices de la jeune Infante. Car, si elle est l’Infante, elle reste avant tout une enfant. Et, non, je ne teste jamais mon récit avant la parution, ou très rarement, pour un roman pour ados par exemple. Sur les illustrations de l’album, on retrouve les mêmes éléments d’architecture intérieure que dans l’œuvre du peintre : le petit escalier au fond de l’atelier, la toile du peintre, le miroir dans lequel se reflètent les visages du couple royal. Quelques jouets d’enfants ainsi que les insectes ont toutefois été ajoutés par l’illustratrice, Xavière Devos, parfois anachroniques, souvent amusants.


Xavière Devos nous parle de sa démarche d’illustratrice.

Connaissiez-vous la collection “Pont des arts” ? Le principe du travail sous la contrainte d’un sujet a-t- il augmenté la difficulté de votre démarche ?

Je ne connaissais pas vraiment la collection. Après avoir consulté le catalogue des albums réalisés, j’ai tout de suite aimé l’objectif de faire découvrir aux enfants un tableau, un artiste à travers une histoire et l’œil d’un illustrateur. Cela crée un “pont” comme le titre de la collection l’indique, un lien accessible aux enfants, une première approche vers l’art. Il est vrai que ce travail changeait de ce que j’avais réalisé auparavant, le plus difficile étant de rester dans le même décor durant tout le livre. J’ai donc un peu “triché” avec les couleurs et l’organisation de l’espace, en trouvant des cadrages différents mais en faisant attention de donner leur bonne place aux choses.

La proposition de travailler sur les Ménines vous a-t-il surprise ? plu ?

En réalité, tout est parti d’une carte que j’avais envoyée à L’Élan vert, une de mes peintures représentant la partie d’un visage inspiré du tableau La Diseuse de bonne aventure de Georges de la Tour. Cela a créé l’envie de me proposer cet album à illustrer. Le choix de l’œuvre m’a tout de suite plu même si j’étais impressionnée de m’attaquer à cette œuvre fondamentale de l’histoire de l’art. Le personnage de Marguerite m’intéressait. J’aime également cette époque très riche au niveau pictural, en facture, en tissus, en lumière… il y a beaucoup à apprendre de ces grand maîtres.

Avez-vous dû vous documenter beaucoup sur Vélasquez et Les Ménines ? Le fait qu’il s’agisse d’une œuvre “classique” a-t-il influencé votre manière d’illustrer ?

Je me suis documentée sur Vélasquez et sur le tableau en effet. Cela m’a forcée à envisager cette œuvre d’une autre manière : on retrouve bien tous les personnages mais à ma façon. Je pense avoir adopté un style classique par la technique tout en l’ayant modernisé par les couleurs, les visages et les attitudes.

Comment s’est effectuée votre démarche de création ?

Je n’avais pas d’idées précises au début. J’ai commencé par les personnages, le décor et l’ambiance ont suivi. J’ai tout de suite aimé le principe du jeu 1,2,3 Soleil choisi par l’auteure, Christine Beigel : cela m’a permis de faire entrer les personnages au fur et à mesure.

Quelle technique avez-vous utilisée pour réaliser vos illustrations ?

J’ai utilisé de la gouache que je travaille un peu comme de l’aquarelle, les visages sont à l’huile pour un côté plus velouté, nacré et doux.

On voit tout au long de nombreux petits insectes : quelle est leur fonction ? Est-ce pour rappeler que l’on sort une œuvre dite “classique” de son placard ? ou pour attirer l’attention des enfants friands de ces petits détails…

J’aime intégrer ces petits insectes dans mes albums, ils peuvent communiquer entre eux, ils offrent une seconde lecture à l’image, apportent de la vie et parfois une touche d’humour, ils sont pour moi indispensables.

La profusion de détails (les insectes, les jouets parsemés, les tissus…) fait-elle écho à la précision de Vélasquez ?

Pour moi, Vélasquez n’est pas un peintre de la précision, il en donne l’illusion, c’est ce qui est très fort. Il n’y a pas de contours définis, je n’ai donc pas non plus traité l’image de cette manière et suis restée dans mon style. Sa peinture est faite de taches colorées obtenues par des touches vives et légères, on a donc l’impression d’une grande précision de loin et de près on apprécie la structure même de la peinture. Des théoriciens de l’impressionnisme ont appelé cela le mélange optique, c’est ce qui fait vivre ses toiles. Tout ce travail m’intéresse et je pense que l’enfant peut y trouver un intérêt et se plonger un peu plus dans l’image.

Vous êtes-vous inspirée d’un vrai chien pour réaliser Iago ? Sa tendresse sonne toute vraie !

Je me suis inspirée d’un Basset hound qui est un chien doux et affectueux, un bon compagnon pour les enfants. Il a une apparence un peu gauche ce qui donnait lieu à un côté amusant. Il fallait trouver des anecdotes qui attirent l’œil des jeunes lecteurs et notamment des garçons en plus des jolies robes de princesses…

Marguerite a des airs d’Alice au pays des merveilles, et le peintre de Dali…

Mon album précédent s’intitule Alice au pays des merveilles ! J’ai trouvé que ce côté décidé, joueur et un peu espiègle du personnage correspondait à la petite princesse Marguerite, je m’en suis donc inspirée. Dali, oui, pour ses fameuses moustaches !

Pourquoi avoir choisi des oiseaux dans les cadres plutôt que des personnages célèbres ?

J’ai en effet intégré des oiseaux plutôt que des portraits humains pour que le lecteur reste concentré sur les personnages principaux, cela me paraissait beaucoup trop sinon.

Avoir gardé les couleurs vives propres à votre style permet-il de redorer les Ménines, plus sombres ?

J’aime les couleurs. Si j’avais utilisé la palette de Vélasquez, le livre aurait été trop triste pour des enfants : il faut toujours penser que c’est à eux que l’on s’adresse.

Vous respectez dans la dernière double page la composition des Ménines tout en donnant un mouvement aux postures figées des personnages…

Cette dernière planche m’a été suggérée par les éditeurs. J’envisageais pour ma part de terminer sur un gros plan de la princesse mais il s’est avéré plus judicieux de reproduire la scène du tableau car c’est avant tout le but de l’histoire de l’album. J’avais peur de la répétition mais il apparaît, au contraire, que l’enfant peut, lorsqu’il découvre le tableau de Vélasquez, retourner en arrière et comparer les deux visions.

Montrez-vous vos illustrations à des enfants, proches pour recueillir leur avis auparavant ?

Cela peut arriver quand je vois mes neveux, ils me donnent leurs impressions sans que j’aie besoin de leur demander. C’est très intéressant d’avoir l’avis des enfants, ils sont spontanés.

Que pensez-vous du résultat final ? Et de la collection “Pont des arts” ?

Question très difficile puisqu’en général on voudrait toujours mieux faire. Dans un album, certaines planches nous plaisent plus que d’autres et après il faut que l’ensemble se tienne. “Pont des Arts” est une très belle collection, les livres sont soignés, la conception originale, c’est un bon moyen d’attirer les petits lecteurs vers l’histoire de l’Art sans qu’ils s’ennuient, ce sont leurs premiers pas. Si plus tard ils rencontrent de nouveau le tableau ou l’artiste, ils auront déjà créé un lien avec eux…