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"Mona Lisa"


Ronan Badel  Géraldine Elschner

Interview de l’auteure et de l’illustrateur

Géraldine Elschner nous parle de sa démarche d’écriture.

Que vous inspirait le tableau La Joconde avant de vous lancer dans l’aventure ? N’a-t-il pas été intimidant de travailler à partir du tableau le plus célèbre du monde ?

Il ne m’inspirait pas grand-chose ! Comme beaucoup, je la regardais plutôt de loin que de près. Mona Lisa était trop célèbre, trop admirée… Je ne voyais pas ce qu’on lui trouvait.
Je suis intimidée face à chaque tableau sur lequel j’ai travaillé. Alors La Joconde, vous imaginez ! Jamais je n’aurais osé la choisir. Mais comme souvent chez moi, c’est un coup de coeur qui a décidé, et non ma tête.

Qu’est-ce qui a déclenché votre récit ?

Le déclic s’est fait lors d’un tour en bateau sur le canal Saint-Martin. En passant les écluses de l’hôtel du Nord, le guide a mentionné la ruelle, près de l’Hôpital Saint-Louis, où La Joconde avait passé deux ans, dans une chambrette du sixième étage, chez un petit vitrier italien. Logeant tout près de là quand je suis à Paris, c’était extraordinaire de penser que Mona avait dormi à quelques pas de moi. Du coup elle descendait de son trône et se mettait à vivre : ce n’était plus La Joconde, la plus célèbre du monde, coincée derrière son cadre, c’était Mona, “la voisine d’en face”. Rentrée chez moi, je me suis mise à collecter tout ce que j’ai pu trouver sur ce vol incroyable, j’ai cherché les livres qui en parlaient, je suis passée la voir au Louvre. La femme volée… voilà qui la rendait très sympathique – et vraiment mystérieuse. C‘était parti pour une nouvelle histoire.

Vous partez du fait divers célèbre, le vol de La Joconde en 1911, dont vous respectez les moindres détails : le vitrier italien, le retour en Italie, et jusqu’aux expositions que monta le gouvernement italien avent sa restitution au Louvre. Pourquoi n’avoir pas pris plus de liberté avec la réalité ?

Si je reprends des faits réels, j’aime qu’ils soient exacts. Sinon j’invente pour de bon. Ces informations ne dérangent pas l’histoire, au contraire, elles sont tellement extraordinaires qu’elles dépassent ce que j’aurais pu imaginer ! Alors pourquoi s’en priver ? J’aime bien ces fictions sur arrière-plan de réalité.

La Joconde est un tableau au destin voyageur ; même dans les collections royales, il sera accroché sur bien des murs (la chambre de Joséphine sous Napoléon, par exemple) : ces itinéraires d’un objet d’art ne vous ont-ils pas tentée ?

Ce serait un beau thème en effet : le tableau qui raconte et observe au lieu d’être observé. Un beau changement de perspectives… On a d’ailleurs ce passage du rôle passif au rôle actif dans notre histoire : Angelo se sent regardé. Ce n’est pas lui qui admire Mona. C’est elle qui fait le premier pas, qui sort de son cadre !

Dans votre récit, vous faites en sorte que le voleur soit amoureux de La Joconde et que cet amour tourne à l’obsession. Faites-vous-là référence aux commentaires dithyrambiques sous lesquels a croulé ce tableau ?

C’était le cours inévitable des choses : la technique est si parfaite que le regard ne vous lâche plus. Le sourire vous poursuit. Cela rend fou d’amour – puis fou tout court ! Cela me livrait une nouvelle interprétation du vol du tableau : Vincenzo/Angelo ne le dérobait plus par intérêt financier ni patriotisme comme on l’avait dit, c’était l’amour, tout simplement !

De fait, n’avez-vous pas le sentiment d’avoir privilégié l’objet au détriment du sujet du tableau ?

Non, ce n’est pas le tableau en tant qu’objet qui est au centre de l’histoire, mais bien son sujet : la fascination qu’exerce ce portrait, qu’on le veuille ou non. Pourquoi ce mystère ? Le regard, le sourire. Tout est là. C’est donc là-dessus que j’ai voulu jouer. Ce sentiment d’être regardé par Mona autant qu’on la regarde, cette impression que c’est à vous qu’elle sourit – et à vous seul. La technique de Léonard de Vinci pour y parvenir, “l’effet Mona”, est donc le thème central de tout le livre. Les autres éléments du tableau sont aussi intégrés par-ci par-là dans l’histoire : le pont, le paysage, etc. On reste bien dans le tableau.

Dans votre récit, vous faites en sorte que le voleur soit amoureux de La Joconde et que cet amour tourne à l’obsession. Faites-vous-là référence aux commentaires dithyrambiques sous lesquels a croulé ce tableau ?

C’était le cours inévitable des choses : la technique est si parfaite que le regard ne vous lâche plus. Le sourire vous poursuit. Cela rend fou d’amour - puis fou tout court ! Cela me livrait une nouvelle interprétation du vol du tableau : Vincenzo/Angelo ne le dérobait plus par intérêt financier ni patriotisme comme on l’avait dit, c’était l’amour, tout simplement !

Vous avez choisi de mettre en relief, par la langue, le nom des personnages, le caractère italien de l’œuvre. Pourquoi cette insistance ?

L’Italie est au cœur de cette période artistique, alors pourquoi ne pas rendre à César ce qui est à César ? Les mots italiens sont venus spontanément se glisser dans le texte, ils n’étaient pas planifiés au départ.

Avez-vous vu le film de Michel Deville, On a volé la Joconde, qui reprend tous les éléments du fait divers ?

Non, malheureusement pas, il faudra que j’essaie de le trouver. Mais j’ai lu Une femme disparaît de Jérôme Coignard, sorti en 2010 – une mine d’informations sur le sujet.

Le véritable voleur se prénommait Vincenzo ; vous avez appelé le vôtre Angelo. En revanche vous avez gardé celui de l’antiquaire florentin, Alfredo, qui rendit le tableau : est-ce l’idée de l’ange dans Angelo qui vous a inspirée ?

Vincenzo était un peu difficile à prononcer pour les enfants. Angelo lui allait bien avec son côté naïf, plus angélique que diabolique, tout voleur qu’il est. Les questions documentaires à la fin du livre permettent de rétablir sa véritable identité.

Que nous dit cette histoire ? Qu’il ne fallait pas voler le tableau ? Qu’on ne peut être amoureux d’une image ? Que chaque chose a sa place ?

À vous de choisir… Il y a simplement les choses, et les choses derrière les choses, les tableaux, et ce qu’il y a derrière la toile, le mystère derrière les apparences… Quant à être amoureux d’une image, qui ne l’est pas ? L’autre est toujours un peu l’image qu’on a de lui, non ?

Pensez-vous que certains pensent (comme Angelo) que La Joconde leur sourit vraiment ?

Quand on est seul avec elle, qui sait ? C’est devenu un privilège, évidemment. Qui a la chance aujourd’hui de la regarder longuement, droit dans les yeux ?

Connaissiez-vous Ronan Badel auparavant ? Comment avez-vous appréhendé ses images ?

Nous nous sommes seulement croisés à Montreuil, mais je connaissais ses livres et aime beaucoup ce qu’il fait.
Connaissant son travail et son humour, j’étais sûre qu’il trouverait le moyen de faire vivre Mona. J’imaginais certaines scènes différemment, mais j’aime énormément son interprétation des choses. C’est drôle, léger, plein de finesse - un vrai bonheur !

Vous avez participé à de nombreux volumes de la collection “Pont des arts Avez-vous préféré travailler sur l’un plutôt que l’autre des artistes choisis ? Et je sais qu’il y en a un autre en préparation…

C’est déjà le cinquième, après Seurat, Rodin, Monet et Klee. Difficile de comparer. C’est à chaque fois une nouvelle découverte, et chacune a été passionnante à sa façon. Je ne m’en lasse pas, on continue !


Ronan Badel nous parle de sa démarche d’illustrateur.

Connaissiez-vous la collection “Pont des arts” auparavant ? En quoi a consisté pour vous cette démarche à la double contrainte ?

J’avais déjà vu quelques albums. Avant que les éditeurs me contactent, j’étais un peu méfiant vis-à-vis de ce genre d’exercice sous la contrainte. Quand on m’a proposé de travailler sur l’œuvre la plus connue au monde, j’ai été bien étonné et aussi inquiet. Mais j’avais été choisi justement pour ce décalage entre l’œuvre et mon travail. Je fais des dessins plutôt narratifs et humoristiques et grâce au texte de Géraldine Elschner, concentré sur le fait divers, le récit du vol et l’amour d’Angelo, j’ai pu faire revivre l’histoire et Mona autrement en prenant le contre-pied, en créant autre chose.

Comment appréciiez-vous l’œuvre La Joconde avant de vous y atteler ?
Que vous inspirait-elle ?

J’aimais bien ce tableau mais je ne faisais pas partie des gens en totale admiration devant la beauté physique de la Joconde. J’ai eu la chance de travailler avec une reproduction de très grande taille. Son portrait est resté en face de moi durant des mois et j’ai plongé dans ce regard devenant chaque jour plus sacré et étonnant ! J’ai alors approché le véritable mystère qui entoure Mona Lisa, juste en la regardant, mais j’ai aussi voulu savoir ce qui se cachait derrière. Elle était là, devenue belle, presque obsédante et paradoxale : il fallait que je comprenne, comme tout le monde, ce que cache son sourire ?

Les albums “Pont des Arts” sont autant de promenades dans des œuvres d’art, mais quand il s’agit de risquer un graphisme après Léonard de Vinci, comment vous-y êtes vous pris pour éviter la paralysie ?

Les échanges avec les éditeurs m’ont mis à l’aise. Il ne s’agissait évidemment pas de reproduire l’œuvre, de coller à la technique géniale du peintre mais de se mettre au service du texte. Je me suis donc détaché des contraintes tout en m’attachant à certains détails que je voulais rendre : par exemple, le paysage derrière la Joconde que je ne reconnaissais pas comme étant celui de la Toscane, m’a intéressé, alors j’ai essayé de le retranscrire tout au long de l’album. Mon but a été de coller au récit, de créer un univers, de faire des clins d’œil à l’artiste tout en gardant mon trait.

Comment avez-vous reçu le récit de Géraldine Elschner ?

J’avais déjà travaillé sur cette anecdote du vol de La Joconde. Le fait que Géraldine choisisse ce fait divers comme trame a été du pain béni pour moi qui injecte une part narrative forte dans mon style graphique. J’ai tout de suite bien aimé le récit car à la fois, il est réaliste, pour autant l’anecdote est incroyable, l’ensemble donne un côté “inventé” sans compter l’histoire d’amour.

Quelle technique avez-vous utilisée pour réaliser vos illustrations ?

C’est une bonne question car justement je ne pars jamais avec une idée définie sur le matériau que je vais utiliser. Je ne souhaite pas aborder chaque projet avec la même technique, cela enlèverait du plaisir à la chose. Pour cet album, et étant donné qu’il s’agit de peinture, je me suis dit que j’allais utiliser de l’acrylique, ce qui n’est pas mes habitudes, même si j’aime bien peindre. Le hasard a ensuite voulu que je mette à trouver, choisir des pigments, et j’ai finalement concocté ma propre palette. C’est un défi très motivant de trouver la meilleure technique pour le meilleur rendu. Il était impensable que je travaille à l’ordinateur, dont le résultat n’aurait pas convenu aux intentions, et le jeu a été ici de réussir à traduire mon propre univers tout en gardant présent Vinci par le choix des couleurs, ou l’aspect craquelé du tableau que j’ai rendu en enduisant mes planches d’un vernis spécial.

Il y a de la part de Géraldine une forme de sérieux relatif au récit du fait divers, à la passion d’Angelo mais l’ensemble devient très vite très drôle. Vous renforcez l’aspect comique par les personnages, certains effets graphiques…

J’aime les textes drôles et je veux que mes images amusent. Ce n’était pas forcément évident de réussir à égayer le personnage d’Angelo, le voleur amoureux, car en ce qui concerne le fait divers et les différentes interprétations qui en ont été faites, on ne connaît pas trop les motivations du voleur entre folie, fascination et goût de l’argent. Angelo est certes amoureux mais à un moment donné, il n’en peut plus. Voilà pourquoi j’ai beaucoup joué sur les traits et les positions du personnage, et que la DP lorsqu’il est dans son lit, Mona prenant tout l’espace a toute son importance, et elle a été d’ailleurs la première que j’ai réalisée.

Dans cet itinéraire dans le tableau, vous mettez en relief, en le magnifiant, le paysage qui sert de toile de fond au portrait. Est-ce en réponse au travail de Léonard de Vinci sur les paysages ?

Si le vol se passe dans les années 10 à Paris, l’œuvre et le peintre sont italiens : il s’agit en effet d’un va et vient entre la France et l’Italie, qui permet de se plonger autant sur ce qu’on voit, La Joconde, au musée du Louvre, à Paris, que sur ce qui est caché derrière, les origines, paysages et le mystère.

Que suggérez-vous dans cette sorte d’itinéraire, les méandres de la route dans le tableau de Léonard de Vinci, et où vous placez le personnage, multiplié, du voleur et amoureux Angelo ?

Je voulais exprimer la folie d’Angelo. Voilà pourquoi on le trouve dans plusieurs positions jusqu’à son bascul lorsqu’il entre dans le tableau. C’est la scène inverse de celle où Mona et lui dansent ensemble. Son amour le rend fou, il se fait des films comme tous ceux qui la regardent : sourit-elle vraiment ? à qui ? quelle est cette beauté ? se moque-t-elle ? pourquoi nous suit-elle du regard ? Comme l’auteur, j’ai voulu montrer où mène le mystère de La Joconde.

Vous empruntez à Léonard de Vinci le pont de pierre qu’on devine en arrière-plan du tableau. On retrouve une passerelle qui fait penser à celle du Canal Saint-Martin. Y a-t-il une symbolique particulière des ponts ?

Le pont du Canal Saint-Martin est un souvenir pour moi et il fallait qu’il y soit. S’il y a bien un pont de pierre en arrière-plan de Mona, il ne me semble pas très toscan. Le pont est plutôt celui du passage de l’imaginaire au réel ou inversement, de l’apparent au caché.

D’une manière générale, vous vous en tenez à la palette de Léonard, jusque et y compris dans ce rouge sombre, la couleur des vêtements des avant-bras du personnage. Est-ce une invite à reconsidérer les couleurs originales d’un tableau exceptionnellement bien conservé et jamais été restauré ?

Si j’ai pris le contre-pied par le trait, les effets, l’absence du réalisme cher à Vinci, j’ai gardé sa palette de couleurs. Seules deux couleurs, dont le bleu dit ultra violet, apparaissent dans le personnage d’Angelo pour plus de lisibilité mais je ne crois pas que cela enlève à l’ambiance générale.

Les personnages du public du Louvre sont-ils inspirés de Modigliani par exemple ?

Il est vrai que je me suis rendu compte que mes personnages pourraient apparaître comme un hommage à Modigliani. Mais cela n’a pas été mon intention puisqu’il s’agit de mon trait original. Certes, je me suis documenté sur les années 1910 à 1930 à Paris pour coller aux décors, costumes, accessoires à l’époque, mais je ne suis pas allé voir les dessins du maître. Je ne voulais absolument pas être influencé et garder ma vision des personnages.

Montrez-vous vos illustrations à des enfants ou autre ? Tenez-vous compte de leur avis ?

Non jamais à des enfants. Je travaille pour moi, je suis mon premier juge, et je serai embêté d’entendre différents commentaires de déception vis-à-vis de mon travail avant qu’il soit fini. Pour Mona Lisa, j’ai mis très longtemps à réaliser la double page où Angelo est dans son lit et Mona partout. Cette image, des gens travaillant dans l’atelier que nous partageons l’ont vue, et aimée. C’est à partir de là que j’ai remonté le fil, suis reparti du début et tout s’est enchaîné.

Que pensez-vous du résultat final de l’album ?

Je suis très content d’avoir relevé le défi. J’espère que l’album plaira. Pour ma part, et c’est le cas pour tous mes ouvrages, je ne suis jamais complètement satisfait du résultat, je considère toujours que j’aurais pu mieux faire. Tout au plus je me dis que je me suis bien approché de mes intentions de départ.