Retour à l'album Les Trois Musiciens

"Les Trois Musiciens"


Véronique Massenot

Interview de l’auteure

Véronique Massenot nous parle de sa démarche d’écriture.

Quelle a été votre motivation pour travailler sur ce nouveau projet de la collection “Pont des arts” ?

Picasso était placé très haut sur ma petite liste de souhaits ! Les éditeurs, après une déception commune sur un projet précédent avorté, m’ont fait cette offre : comment la refuser ?

Portiez-vous un intérêt particulier aux œuvres de Picasso et au cubisme ?

Oui, bien sûr. Picasso m’a vite plu, dès petite. Son inventivité, sa très grande liberté. Cela vient de mon grand-père, qui était artiste et l’admirait beaucoup. D’ailleurs, je ne peux pas m’empêcher de les associer toujours un peu.
Plus tard, lorsque j’étais étudiante en Histoire de l’art, j’ai fait un stage au musée Picasso, à Paris. J’ai trié et classé sa correspondance avec Jaime Sabartés, son fidèle secrétaire. C’était passionnant.

Qu’est ce qui a déclenché votre récit… autour d’une “bête féroce” qui d’ailleurs n’existe pas ?

C’est le chien caché sous la table, dans l’ombre, au pied des personnages. La même année, Picasso a peint deux tableaux assez similaires et portant ce titre : Trois Musiciens. Je pouvais choisir l’un ou l’autre. Alors, je me suis fait plaisir. Je préférais nettement celui-ci, que je trouvais à la fois plus sobre (plus facile à lire, en quelque sorte) et plus riche en couleurs. Le bleu, par exemple, est absent de l’autre toile. Et puis… ce chien, surtout, bien mystérieux !

Peut-on voir une référence à l’actualité ? Discours sur la sécurité, menace, peur, dictature car un roi qui n’est intéressé par rien, ni le savoir ni la nature, ni la culture, ni l’amour, ça fait peur mais ça existe bel et bien…

Cette histoire est en effet un conte politique. La manipulation des peuples par la peur, c’est tellement courant, tellement omniprésent aujourd’hui - de mille et une manières, à différents degrés, sous toutes les latitudes… La culture est une réponse : la culture n’est pas un luxe. Bien au contraire. Car elle est liée à la liberté, à l’échange, à la connaissance et à la compréhension de soi-même, des autres et du monde…

Pourquoi une femme pour révéler la vérité ?

Sans doute mon féminisme a-t-il parlé pour moi ? Non, en réalité, dans ma première version, c’était un enfant qui déjouait la machination. Mais les éditeurs et moi avons pensé que peut-être la ficelle était un peu grosse… Avons-nous eu tort ? Dans mon esprit, la révélation devait venir de quelqu’un dont on ne se méfie pas, qui ne fait pas de bruit… Cette jeune femme est une amoureuse. Elle rêve à sa fenêtre et c’est ainsi qu’elle
voit tout.

Vous avez choisi de mettre en relief par la langue le caractère espagnol de l’œuvre.

C’est venu spontanément. Toujours, lorsque j’écris un texte, j’essaye de créer un lexique sonore - avec des rimes, des résonances, des allitérations… J’aime les textes musicaux, que l’on peut dire à haute voix, chanter presque. Bien sûr, j’ai choisi des sonorités latines en référence aux origines espagnoles de Picasso, mais aussi à la commedia dell’arte, dont les personnages des trois musiciens sont directement inspirés. Mirador, sarabande et farandole, fandango ou tango, séguedille et flamenco, nada et fissa, autant de mots qui renvoient au sud de l’Europe.

Le taureau fait référence aux nombreux taureaux de Picasso… était-ce nécessaire pour vous de l’intégrer ?

Pas forcément, non. Disons que cette figure animale puissante, que Picasso a tellement dessinée, s’est imposée toute seule au moment où j’ai commencé d’imaginer le décor de l’histoire. Elle faisait pendant à celle du chien et correspondait bien à l’ambiance du royaume de Mirador : lourde, pesante, écrasante… On peut voir aussi, dans ce taureau, une allusion à la corrida et à sa cruauté. Tout cela concourt à créer ce contexte menaçant, que l’arrivée des saltimbanques va changer.

Le lexique de la danse et de la musique est très riche : êtes-vous une spécialiste ou vous êtes-vous grandement documentée ?

Oh non, pas spécialiste du tout ! Mais j’ai grandi dans une famille de musiciens. D’ailleurs, l’album est dédié à ma petite sœur, violoncelliste.

Le travail de Vanessa Hié reflète-t-il ce que vous imaginiez ?

Totalement. C’est moi qui ai suggéré son nom aux éditeurs. J’avais tellement aimé La Couleur de la nuit ! Vanessa s’est emparée de l’univers de Picasso - qui a de quoi intimider, quand même ! - d’une manière très professionnelle. J’ai vu ses croquis de recherche, le personnage de Minus en train de naître inspiré d’une céramique… Passionnant !

Avez-vous une préférence pour l’un des “Pont des arts” sur lesquels vous avez travaillé ?

Quelle terrible question ! Très honnêtement, non. Pour moi, chaque livre est une aventure différente, située dans ma vie par le travail qu’il m’a demandé d’accomplir, les lieux où je suis allée me documenter, le lien que j’avais déjà (ou non) avec l’artiste…
Les Trois Musiciens me ramène à mon grand-père, mon stage au musée Picasso et mes vacances en Andalousie – il y a pire, c’est sûr !

Si vous deviez travailler à partir d’une nouvelle œuvre (ou d’un autre artiste) pour la collection “Pont des arts”, que proposeriez-vous ?

Sans hésitation, le Palais idéal du facteur Cheval !
C’est une idée qui me tient à cœur, vraiment, mes éditeurs le savent. Nous attendons le bon moment… Chi va piano, va sano est ma devise !