Retour à l'album Mystères en coulisse

"Mystères en coulisse"


Lucie Albon Hélène Kérillis

Interview de l’auteure et de l’illustratrice

Hélène Kérillis nous parle de sa démarche d’écriture.

Quelles ont été vos premières impressions lorsque vous avez appris que vous travailleriez sur Degas ?

J’ai toujours admiré l’extraordinaire richesse des pastels de Degas : c’est vraiment un maître du genre ! Il y a là une matière évanescente, avec une luminosité et un velouté “charnels”. Au musée d’Orsay, à Paris, j’ai souvent eu l’occasion d’entrer dans l’espace réservé aux pastels où trône un bon nombre d’œuvres de Degas. Ce sont de petites salles à l’atmosphère particulière où la lumière est tamisée afin que les couleurs des pastels ne se fanent pas avec le temps. Cela laisse l’impression de toucher au cœur du mystère de la création de manière plus intimiste qu’au pied d’œuvres plus tonitruantes.

Le tableau impose son thème avec les danseuses : cela a-t-il été une contrainte ou cela vous a-t-il ouvert de nouvelles perspectives de réflexion et de création ?

Pendant des années, j’ai moi-même pratiqué la danse, classique ou contemporaine (en amateure) et j’ai eu l’occasion de passer des coulisses à la scène. C’était au Grand théâtre de Bordeaux, édifice dédié autant à la danse qu’à l’opéra ou au théâtre. Tout naturellement les pastels de Degas consacrés à la danse m’ont donc particulièrement touchée.

Vous utilisez pour Lotta une danseuse très connue du XIXe siècle, Carlotta Grisi. Pourquoi n’avoir pas tout inventé, c’est-à-dire, pourquoi avoir introduit cet implicite historique ?

Écrire à propos d’un peintre implique de ne pas faire d’erreur grossière du point de vue historique (à moins que ce ne soit volontaire, bien sûr). Un lecteur connaissant la période (fin XIXe – début XXe) ne doit pas être heurté par des anachronismes. J’ai fait beaucoup de recherches pour m’imprégner de l’atmosphère, j’ai choisi des prénoms à consonance ancienne, et j’ai également mêlé des personnes ayant réellement existé : Cléo de Mérode ou Rosita Mauri. D’ailleurs, cette dernière a été peinte par Degas. Autre raison de mêler les données factuelles au fantastique : impossible alors pour le lecteur de classer le récit comme pure fiction. Une partie de lui est obligée d’adhérer grâce aux éléments qui ancrent la fiction dans le réel.

Comme le titre du tableau Répétition d’un ballet sur la scène, il s’agit dans votre texte d’une répétition. Ce n’est donc pas le moment ultime de la représentation. Pourtant, il s’y passe bien des choses. Par ce choix, faut-il voir la place du travail des danseuses avant le moment ultime, tout l’investissement, les contraintes, les angoisses, les répétitions justement ?

Qu’est-ce qui est le plus intéressant ? Le chef-d’œuvre ou le chemin pour y parvenir ? Le chef-d’œuvre terminé est une sorte de façade lisse qu’on offre à l’admiration collective. Je trouve le chemin pour y parvenir autrement plus riche ! Mystère des coulisses où s’opèrent des transformations quasi alchimiques, où un simple mortel devient roi, reine, héros, star, où les machinistes, les éclairagistes et les costumières, peuple de l’ombre tapi à la lisière de la scène, fabriquent un monde plus fort et plus émouvant que celui du dehors…


Lucie Albon nous parle de sa démarche d’illustratrice.

Quelles ont été vos premières impressions lorsque vous avez appris que vous travailleriez sur Degas ?

Ma première impression a été de repenser aux boîtes de chocolats de ma grand-mère… C’est là que j’avais dû voir un Degas pour la première fois. Après de nombreuses recherches sur le peintre, j’ai été bien contente de pénétrer son univers et de faire valser mes préjugés sur cet artiste. Je me suis retrouvée en face d’un Degas tout dépoussiéré !

Le tableau impose son thème avec les danseuses : cela a-t-il été une contrainte ou cela vous a-t-il ouvert de nouvelles perspectives de réflexion et de création liées sans doute à l’héroïne d’Hélène Kérillis ?

J’ai cherché à voir qui était cette danseuse qu’Hélène a fait entrer dans son récit et j’ai découvert de très belles gravures. Je me suis aussi inspirée de danseuses contemporaines, même si les corpulences des petits rats ne sont pas du tout les mêmes qu’à l’époque de Degas - puisqu’elles étaient bien plus en chair !

Le texte vous a-t-il influencée dans votre vision de Degas et dans la vision des images que vous aviez imaginées ?

C’est un exercice assez difficile de se glisser dans l’univers de quelqu’un. C’est d’autant plus difficile que l’artiste est très connu. Il faut être proche tout en gardant quelque chose de soi. Je n’ai pas cherché à plagier Degas. Plus j’avançais sur ce projet, plus le travail du peintre me parlait, au point que j’ai compris des choses à la fin qui m’ont donné envie de recommencer toutes mes illustrations…

Les personnages dessinés semblent “métissés” comme les noms des personnages d’Hélène Kérillis ont des consonances anciennes : est-ce une volonté d’ouvrir les horizons, de créer de l’exotisme là où l’on pense à des choses plus uniformisées avec les danseuses classiques, les petits rats en tenue ?

Pour ma part, oui, c’est une volonté d’ouvrir les horizons et les cultures ! Pour ce qui est des prénoms, c’est le seul point du texte sur lequel j’ai demandé si un changement était possible. Au départ, l’héroïne s’appelait Sophie et je n’arrivais pas du tout à dessiner une Sophie : c’est peut-être étrange, mais le prénom bloquait mon dessin, mon inspiration, peut être parce que trop utilisé ou entre deux modes. Je remercie beaucoup Hélène
d’avoir bien voulu changer ce prénom.

Il y a la question de la compétition qui mène jusqu’à la violence dans le texte (Cléo jalousée par Suzanne) ; vous ne montrez pas ce moment dans les illustrations : est-ce volontaire ?

J’avais réalisé deux crayonnés pour ce passage. L’un montrait clairement la bagarre, et l’autre l’après bagarre où l’héroïne tend la main à sa nouvelle amie pour l’aider à se remettre sur pieds. L’ellipse aurait été assez brutale si l’on avait choisi de montrer la bagarre. C’est dans un souci de lisibilité que nous avons préféré le deuxième crayonné. Mais aussi peut-être pour insister sur la question de l’entraide.