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"Nom de code Pompidou"


Fred Sochard Véronique Massenot

Interview croisée

Véronique Massenot, auteure, et Fred Sochard, illustrateur, nous parlent de leur démarche de création.

Un lieu, des œuvres

CRDP. Quelle est votre relation personnelle au centre Georges Pompidou ? Est-elle liée à un contexte précis ?

Véronique Massenot. Avant de devenir auteure, j’ai travaillé dans des musées, mais je suis surtout une grande visiteuse à titre personnel. J’ai dédicacé l’album à une amie disparue depuis peu, que je retrouvais près du musée lorsque nous étions adolescentes. Nous étions attirées par l’art - plus tard elle a fait les Beaux-Arts. Du dehors au dedans, de la place au musée, le lieu correspond pour moi à des retrouvailles, à une expérience sensible que je n’oublie pas.

Fred Sochard. Pour moi aussi, cela correspond à un souvenir ou des événements précis dans mon parcours comme l’indique la dédicace à mon professeur d’arts plastiques au lycée, Muriel, qui a été très importante pour mon orientation de carrière. Elle nous avait fait découvrir le centre Pompidou lors d’un voyage scolaire, première révélation. Venant d’un milieu populaire, bien que dessinant très tôt, je ne possédais pas la culture « commune » des arts. Lorsque j’ai été accepté aux Arts déco de Paris, et même avant en classe préparatoire, cela a été un double choc, social et culturel… Une fois à Paris, habitant près du Châtelet, j’allais tout le temps au musée. Je possède donc depuis toutes ces images mentales et lorsque les éditeurs m’ont proposé le projet, j’étais ravi ! Sans compter le récit qui m’a séduit immédiatement.

CRDP. Une fois l’album lu, on n’a qu’un désir : aller découvrir le lieu, les œuvres. Comment faites-vous pour créer tant d’envie, tout en laissant une part de mystère ?

V. M. S’il y a comme toujours une contrainte de collection, une deuxième s’est ajoutée pour cet album puisqu’en plus des œuvres plastiques, il y avait le lieu lui-même. Je me suis donc interrogée sur le bâtiment en tant qu’œuvre architecturale et sur sa fonction sociale, sur le musée en tant qu’œuvre esthétique dans sa capacité à révolutionner l’art. Et il y avait encore les œuvres, qui changent en permanence dans le musée, dont les œuvres choisies pour l’album. Si l’ensemble de ma réflexion permet de rendre cette diversité de possibles lorsqu’on aborde le centre Georges Pompidou, et si le résultat démontre que c’est un lieu où l’on entre, circule, va, vient, qui contient plusieurs espaces et plusieurs œuvres qu’on ne peut se lasser de découvrir… j’en suis ravie.

F. S. Je pense qu’il s’agit d’un enthousiasme communicatif. Je me suis totalement investi dans ce projet au point que l’éditrice a dû parfois retenir ma main pour garder un équilibre dans le livre ! Une fois que l’idée est là, omniprésente, le travail et la création se font naturellement. Tant mieux que cela se sente dans le résultat !

CRDP. De nombreuses références apparaissent, celles liées aux œuvres choisies, mais bien d’autres…

V. M. Les éditeurs souhaitaient que l’album s’adresse à de plus jeunes lecteurs. Il fallait donc que l’idée de départ soit dans un registre accessible, gai et dynamique. Les deux personnages, je me les suis dessinés mentalement. Ce duo est en effet un clin d’œil à Dupond et Dupont – de son côté, Fred les a représentés dans un style un peu « à la Charlie Chaplin » qui me plaît beaucoup. Leurs noms, proches dans leurs consonances, Deverre et Defer jouent sur l’architecture et ajoutent à l’aspect caricatural.
J’ai fait des recherches sur la réception très polémique du bâtiment à l’époque - il a été surnommé « l’usine à gaz », « la raffinerie de pétrole », et je les ai utilisées pour mon récit autour d’une enquête. Ensuite, j’ai cherché des petits refrains pour caractériser les personnages. Les références topographiques permettent de situer le bâtiment dans le quartier, dans Paris. Finalement, les contraintes initiales se sont transformées en ouverture totale amenant plusieurs clés de lecture.

F. S. Les principales références renvoient aux univers de l’art moderne et de l’art contemporain présents à Pompidou. J’étais déjà adepte de Calder ou Arp par exemple. J’ai aussi fait des clins d’œil à l’art DADA, aux futuristes mais cela est parsemé et doit s’uniformiser dans l’ensemble. Le but n’est pas de repérer toutes les références. Par exemple, et même si cela peut être éloigné, mes recherches m’ont amené à m’intéresser aux Cahiers du musée d’Art moderne : voilà pourquoi ils apparaissent dans l’avant-dernière planche avec les « Pop » colorés qui correspondent au logo des cahiers… Tout fait partie de l’univers pompidolesque, de façon visible ou cachée.

CRDP. Dans les œuvres choisies, on trouve des contemporaines et des plus anciennes, autant de genres différents que d’artistes. Comment se fait le pont entre la modernité et la contemporanéité ?

F. S. Je ne me suis à vrai dire pas posé cette question. Je voulais construire un univers cohérent. J’ai traité les œuvres comme un matériau, en gardant à l’esprit la richesse du lieu et des œuvres, la diversité, une harmonie et un rythme à créer. Après, l’important de mon traitement graphique a été de créer un pont (invisible) entre le récit et les illustrations.

V. M. Non seulement il y a la diversité des œuvres mais il y aussi celle du bâtiment : l’extérieur - la place, la fontaine, les différentes façades - et l’intérieur – les différents lieux, les différentes œuvres, les différents styles et genres. J’y suis retournée plusieurs fois pendant l’écriture du texte pour revoir les œuvres. Et puis, l’exposition permanente change tous les deux mois, les œuvres tournent ! Le Rhinocéros par exemple n’y était plus. C’est un musée vivant, et il faut y retourner régulièrement pour voir un peu tout. J’ai donc essayé de faire en sorte que tout soit représenté : les différents endroits (dehors, dedans, devant, derrière, l’escalator, l’étage et le rez-de-chaussée), la production industrielle (avec la double page des chaises design), les espaces-sculptures (la grotte de Dubuffet) dans lesquels on peut entrer, l’art contemporain et l’art moderne avec les œuvres de Matisse, Picasso, Calder… Il fallait que le résultat dans l’album donne la même impression de diversité et de multitude que dans le lieu-même. Fred a contribué à cela en travaillant sur ordinateur pour créer une ambiance visuelle proche de certains jeux vidéo, car les arts numériques aussi sont représentés au musée. Le résultat est dynamique, coloré, contrasté et décalé… comme à Pompidou !

Le récit et les illustrations

CRDP. Comment avez-vous reçu ce récit incroyable ?

F. S. Le texte m’a inspiré immédiatement. Il est réussi car il n’est pas artificiel. On y entre d’emblée avec les personnages, et Véronique est assez malicieuse dans son récit car les héros – donc les lecteurs - font le parcours du musée, en passant par tous les lieux emblématiques. C’est une visite gratuite, une invitation à jouer, voilà pourquoi il fallait que les mots, dans leur typographie même, s’intègrent dans le lieu même de la page l’album.

CRDP. Quelle technique avez-vous utilisée ?

F. S. Pour cet album, les crayonnés papier ont servi uniquement au chemin de fer. J’ai ensuite principalement travaillé sur Photoshop et pour cet album, mon outil principal a été le « lasso ». Ce n’est pas une blague ! Je dessine à main levée, découpe des formes, réfléchis aux proportions, mets les aplats de couleurs pour trouver ma composition. Pour les éléments d’architecture, j’utilise évidemment des outils plus « géométriques ».

CRDP. Le traitement du texte et des images fonctionne à merveille : comment passe-t-on du concept « Pont des arts » à la réalisation ?

V. M. C’est d’abord beaucoup de documentation. On emmagasine plein de choses dans ses valises ! Après les valises doivent voyager et petit à petit devenir plus légères. Le côté intellectuel du travail ayant été fait, la libération créative s’opère. Ici c’était assez facile avec les polémiques autour du bâtiment - usine qui m’a tout de suite inspirée.
À la différence d’avec Le Vaisseau blanc sur la cathédrale de Ronchamp de Le Corbusier où c’est davantage le ressenti qui m’a guidée pour trouver l’idée du bateau…

F. S. Au-delà de la commande, qui, si elle m’a demandé beaucoup de travail n’a été que pur bonheur de réalisation, je suis en effet dans une recherche graphique. On est en 2013 et il ne faut pas oublier qu’un siècle d’art nous précède en termes de bouleversements techniques, révolutions artistiques et innovations esthétiques. Mon souhait principal est de parvenir à changer les codes, trouver de nouvelles façons de dessiner, surprendre et ne pas en rester à l’imitation des « classiques », que je ne renie pas par ailleurs. Donc ma visée est totalement liée à ma manière d’aborder le dessin, de me et de le questionner, d’injecter du neuf.

CRDP. Différentes impressions se dégagent de l’album. Mais plus spécialement, un sentiment d’étrangeté, des choses bizarres, une folie générale : comment avez-vous fait pour créer cela ?

V. M. Mon matériau de base est le mot. Pour chaque album, j’essaie de bien retranscrire dans mon texte quelque chose qui a trait à l’œuvre et/ou à l’artiste choisi(s) car c’est l’intérêt de la collection « Pont des arts ». Pour le Chagall, son œuvre montrant souvent des personnages ou des maisons renversés la tête en bas, j’ai imaginé d’écrire certaines phrases à l’envers… Pour La Grande vague, face au thème de la mer, du flux et du reflux, j’ai choisi de travailler le rythme de mes phrases en ce sens. Pour celui-ci, par exemple, si l’on prend les sculptures de Tinguely, composites mais créant une harmonie lorsqu’on les prend dans leur ensemble, l’équivalent pour moi est le mot-valise. Je m’y suis donc amusée. Le côté étrange, décalé, vient sans doute de ces mariages détonants comme dans le musée même, où se côtoient des œuvres étranges autant que ludiques L’art contemporain a souvent cette folie-là.

CRDP. Comment réalisez-vous la mise en place de vos planches ?

F. S. Le bâtiment lui-même a généré le rythme de mes images, le changement de plans, de perspectives et la mise en avant de certains objets. L’écriture de Véronique crée également du rythme avec le toboggan, par exemple. Voilà pourquoi, comme elle l’a évoqué, on a l’impression d’être dans un jeu vidéo dans lequel tout bouge, tout va vite, tout est vivant.

CRDP. Vous avez mis en page toutes les planches (texte et image) : une attention très particulière est portée à la typographie du récit intégré dans les planches. Comment s’effectue cette autre part créative ?

F. S. Lorsque je suis entré dans ce projet, il m’a paru évident de traiter le texte comme un élément graphique à intégrer aux images, puisque l’art moderne a beaucoup joué avec la typographie. Alors j’ai fait une proposition aux éditeurs. Apparemment, cela a convenu car l’ensemble créait une ambiance, une cohérence immédiate et surtout une osmose entre le texte et l’image comme pour le musée, en tant que bâtiment, et son contenu, la richesse des œuvres, qui forment un tout plein, harmonieux et attractif.

CRDP. Vous êtes-vous inspirée d’une certaine actualité pour écrire ce récit, tout en la rendant plus légère ?

V. M. Le musée a un passé et se situe dans la durée, comme l’album. J’ai fait quelques des clins d’œil à l’actualité (la pollution, la radioactivité…) mais je ne pouvais pas m’y cantonner. Les artistes ne sont pas coupés du monde. Le musée a pour vocation de faire découvrir et réfléchir à ce qu’il voit, de faire voir le monde autrement. Apprendre n’est pas réservé à une élite et cela peut se passer dans un lieu ouvert, vivant, où l’on prend du bon temps, sans avoir peur de ne pas savoir. La culture n’est pas quelque chose de triste, forcément classique : on peut apprendre beaucoup sur la société et son actualité tout en en prenant plein les yeux. Voilà pourquoi les personnages sont ébouriffés en sortant, et qu’ils passent d’un monde en noir et à blanc à celui de la couleur.