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"Omotou, guerrier masaï"


Bruno Pilorget Michel Piquemal

Interview de l’auteur et de l’illustrateur

Michel Piquemal nous parle de sa démarche d’écriture.

Qu’est-ce qui vous a décidé à travailler sur Sow et l’œuvre, Guerrier debout ?

Lorsque les éditeurs m’ont proposé de travailler dans le cadre de cette collection en rendant hommage à un peintre ou un sculpteur contemporain, j’ai aussitôt pensé à Ousmane Sow dont j’admire l’œuvre.

Justement comment appréciez-vous ce type d’œuvre et la sculpture en particulier ?

Habituellement, je ne suis guère sensible à la sculpture (mis à part Rodin, Camille Claudel et Maillol) mais lorsque j’ai vu les sculptures d’Ousmane Sow sur le Pont des arts en 1999, cela a été un choc.

Travailler sous la contrainte de l’œuvre et de la collection “Pont des arts” a-t-il été facile ?

Les contraintes sont toujours créatrices… et rendre hommage à Ousmane était un beau défi.

Avez-vous une attirance particulière pour l’Afrique ? Vous décrivez dans d’autres albums des héros issus de cette culture : comment pénètre-t-on dans une culture si différente ?

Je connais assez bien l’Afrique. J’y ai fait de nombreux voyages, et lorsque j’ai fait ce livre, je rentrais du Niger. Je lis aussi beaucoup de romans africains (un domaine que j’avais déjà travaillé à l’Université). C’est un continent qui me fascine et je suis un peu fatigué de notre culture judéo-chrétienne qui a pris mondialement toute la place et notamment en littérature et au cinéma.

Comment sont nés Sékou et Omotou ?

Lorsque j’ai vu à plusieurs reprises la sculpture d’Ousmane Sow, le Guerrier debout, j’ai eu l’impression qu’elle me donnait de la force. J’en ai d’ailleurs une reproduction affichée dans mon bureau. D’où l’idée du fétiche qui donne de la vie et de la force…

Avez-vous déjà rencontré un petit Sékou ?

Des Sékou, j’en ai rencontré pas mal au Sénégal, au Mali ou au Niger… Des enfants qui jouent avec des objets qu’ils se sont fabriqués, qui vivent et subsistent sans le secours des parents.

C’est un enfant très autonome : est-ce sa situation qui contribue à le faire agir ainsi ? Il n’a pas peur malgré ce qui l’attend…

Lorsqu’on est confronté à de graves problèmes, on n’a pas trop le temps de réfléchir. On agit et c’est ce que fait Sékou. Cela empêche d’avoir peur.

Une volonté de parler de l’actualité vous a-t-elle influencé dans l’écriture de l’histoire ? Est-il nécessaire selon vous de confronter nos enfants à ces réalités ?

Oui, je trouve qu’on ne parle pas assez de l’Afrique dans les livres pour enfants. C’est un continent oublié. Ou bien alors, on le caricature en en faisant un paradis des animaux, ce que l’Afrique n’est plus depuis longtemps.

Une histoire “africaine” ne pouvait-elle passer que par un récit dramatique ? Ou est-ce pour coller à une réalité propre à Ousmane Sow, aux peuples qu’il défend ?

La situation actuelle de l’Afrique est absolument dramatique et pourtant les Africains ne perdent jamais espoir. C’est ce que veut montrer la fin du livre. Ils puisent leur force dans la solidarité des familles et dans la spiritualité… comme Sékou.

C’est l’enfant qui semble avoir un pouvoir au départ… mais qui fait le plus “peur” : Sekou ou le fétiche ?

L’animisme est très présent en Afrique, et dans l’animisme, les choses sont toujours ambivalentes. Elles font peur et ont du pouvoir. Un pouvoir qui peut se révéler positif comme négatif.

Sekou est protégé par le fétiche, comme il aide les enfants à retrouver le sourire. Est-il question d’une passation, d’une solidarité à (re)créer ?

Je pense que la force, c’est à nous de nous la donner. L’être humain est fragile, voire misérable. Sa force de survie, il doit toujours se l’inventer, d’où ses multiples croyances et les liens qu’il bâtit avec les autres humains.

Pourquoi avoir choisi ce mot “fétiche” précisément ? Pour sa capacité d’évocation, ses sonorités, son mystère ?…

Pour toutes ces raisons, mais aussi parce que les fétiches, les grigris, les amulettes sont extrêmement présents en Afrique, dans le quotidien même.

Que représente exactement pour vous Omotou ? Un doudou d’enfant, un ange ou un dieu protecteur, une pensée spirituelle ou une illusion pour survivre ?

C’est cette force qu’on doit s’inventer et qui nous permet de nous dépasser, voire de passer au travers de nos peurs. Tous les grands sportifs, par exemple, ont leur objet fétiche.

Il est étrange de voir nommé le petit Sekou le “sorcier”, “le féticheur”, de le voir rejeté par les autres enfants malgré leur culture commune. Peut-on lire une métaphore de l’exclusion ?

Face aux pouvoirs “magiques”, il y a toujours en Afrique cette attirance-répulsion. On respecte et on a peur à la fois. Sékou est effectivement rejeté par les autres. Il est différent. Il étonne et effraie. L’exclusion est un thème qui me touche beaucoup. Mais si l’on veut faire de grandes choses, il faut s’écarter du groupe et donc accepter momentanément cette exclusion.

Comment avez-vous appréhendé les illustrations de Bruno Pilorget ?

Je connaissais déjà Bruno et j’admirais son travail. J’ai été ravi lorsque les éditeurs m’ont dit qu’il allait illustrer. Et je n’ai pas été déçu, c’est un sans faute de sensibilité, d’émotions et de rendu de la magie…

Faites-vous lire votre récit avant sa publication à des proches, enfants ?

Parfois à des enfants dans des classes.

Que pensez-vous de la collection “Pont des arts” ?

Elle a trouvé une place très personnelle et essentielle parmi les collections d’art consacrées à la jeunesse. Le concept en est très original et permet, aux enseignants notamment, tout un travail en profondeur autour de l’œuvre d’un artiste.


Bruno Pilorget nous parle de sa démarche d’illustrateur.

Qu’est-ce qui vous a décidé à travailler sur Sow et son œuvre, Guerrier debout ?

Lorsque les éditeurs m’ont proposé de travailler sur cette superbe histoire de Michel Piquemal pour évoquer le grand Ousmane Sow, j’étais le plus heureux des illustrateurs. Réaliser à nouveau un album dans la collection “Pont des Arts”, cette fois pour évoquer la sculpture par l’illustration, est apparu comme un défi très excitant !
En tant qu’illustrateur, préparer une histoire dans cette collection signifie une réflexion à deux niveaux. En tout premier lieu, comme pour tout travail d’illustration, il s’agit de s’approprier le texte et de “raconter” aussi par les images. Ensuite, pour pénétrer dans l’œuvre d’un grand artiste en évoquant son esprit et sa technique, il faut prendre des risques et tenter de trouver une idée plastique, glisser des clins d’œil et des références, le tout dans la mesure et le respect.

Comment avez-vous appréhendé le récit de Michel Piquemal ?

Dès la première lecture d’Omotou, des images se sont imposées, car l’écriture de Michel vous plonge immédiatement dans le pays avec ses couleurs, ses odeurs, ses sons, ses vibrations… la chaleur. Comme je réalise des carnets de voyages, j’apprécie de travailler avec des auteurs voyageurs comme Michel Piquemal, Véronique Massenot, Marie-Sabine Roger, Didier Dufresne ou Yves Pinguilly. On ressent le vécu du voyage dans leur écriture.

Appréciez-vous ce type d’œuvre, la sculpture en particulier ?

En 1988, je revenais au Sénégal avec ma femme Véronique Chéneau, auteure-illustratrice. Nous étions invités à réaliser des ateliers avec les enfants. Un jour, en visite au centre culturel de Dakar, nous tombons nez à nez avec d’imposantes sculptures. Des lutteurs ! Le choc ! Il s’agissait de la première exposition des Noubas d’Ousmane Sow. Nous étions seuls au monde dans ce jardin à admirer ces géants aux regards doux, conscients d’avoir la chance de découvrir l’œuvre d’un grand sculpteur dans son pays. Nous n’arrivions plus à quitter ce jardin.
Plus tard, nous avons vu son exposition Little Big Horn en Bretagne, dans le parc de l’abbaye de Daoulas. Grandiose. Mais c’est ce jour-là, à Dakar, que m’est venue une furieuse envie de faire de la sculpture, un jour. Ce n’est que quinze ans plus tard que j’oserais m’y coller modestement, en rentrant du Cambodge, après cet autre choc devant les temples d’Angkor et ses gigantesques têtes émergeant de la jungle, magnifiques de beauté et de sérénité. J’ai peu sculpté, mais les sensations sont inouïes, car contrairement à l’illustration, je me laisse porter. C’est un plaisir pur.

Comment avez-vous joué de la représentation du récit et de son entrelacement avec la sculpture ?

La première planche, où Sékou “voit” dans les nuages, est un clin d’œil à l’une des sculptures Nouba que j’avais admirées à Dakar, Danseuse aux cheveux courts. J’aime me lancer des défis créatifs comme transposer ce visage féminin du Soudan, au regard rêveur très touchant en un visage d’enfant masaï… Même s’il n’y a que moi qui le vois, peut-être, ce n’est pas grave, cela m’aide à démarrer. En revanche, intégrer le grand Guerrier debout dans les illustrations a été évident puisque Michel l’avait mis entre les mains de Sékou.
Pour la sculpture La Mère et l’enfant, je n’ai pas trouvé tout de suite comment l’introduire dans mes premiers crayonnés : j’attendais le moment. L’idée m’est venue plus tard, après le chemin de fer, au moment même où je réalisais l’illustration de Sékou rêvant de sa maman.

Comment la sculpture a-t-elle influencé votre trait et la représentation des personnages ?

Comment évoquer la sculpture par le dessin ? En fait, c’est par la couleur, par la matière de la gouache, que j’espère y être arrivé. Je voulais évoquer la si belle matière des sculptures d’Ousmane Sow et les différentes strates de leur création. Voilà pourquoi j’ai laissé voir mes différentes couches de peintures sur les côtés de mes illustrations et travaillé à la gouache sèche pour créer une matière rappelant la toile de jute employée par le sculpteur.

Vous vous êtes déjà intéressé à ces autres mondes l’Asie, l’Afrique dans d’autres albums pour la jeunesse : l’entrée dans cette culture et ce continent propres à Ousmane Sow a-t-elle été facile ?

De l’Afrique, je ne connais qu’un peu le Sénégal. Le monde nouba, je l’ai découvert avec les photos de Leni Riefenstahl. Quant au monde masaï, il m’a toujours impressionné. Je rêve d’y aller un jour afin de réaliser un carnet de voyages avec mes deux garçons dessinateurs et amoureux du voyage. En attendant, cet album m’a permis d’approcher cette culture. Un autre album m’avait fait atterrir dans cette région d’Afrique avec un texte de Marie-Sabine Roger, Les Sages Apalants (aux éditions Sarbacane), des “cousins” imaginaires des Masaï.
Dans mon travail, je revendique la volonté d’évoluer, de toujours chercher de nouvelles techniques, d’aller vers ce que je ne connais pas encore, comme si j’explorais une autre culture, un autre pays, que je m’y sois rendu ou pas. Du coup, les éditeurs et auteurs me proposent la plupart du temps des textes sur le thème du voyage. La collection “Pont des Arts” encourage royalement cette démarche.

Avez-vous déjà rencontré un petit Sékou ?

Oui, les petits Sékou sont nombreux, au Vietnam chez les Hmong ou en Palestine…

On a l’impression que ce guerrier, si imposant chez le sculpteur, prend également toute la place dans les illustrations même si le héros est Sékou ?

Ce Guerrier debout, ma sculpture préférée d’Ousmane Sow, incarne la force de cet enfant ; j’ai voulu la symboliser en dessinant le guerrier comme un souffle de protection autour du petit Sékou.

On trouve un choix de couleurs attendu avec la terre africaine (les ocres) et ses caractéristiques mais également d’autres plus froides : pourquoi ce choix ?

Je ne sais pas analyser tout cela, je n’ai pas de théorie sur la couleur. En tant qu’autodidacte, je marche avec le ressenti, en essayant de progresser à chaque projet de livre. Dans mon travail, le dessin et la couleur sont deux étapes bien distinctes. Et dans le dessin, je distingue le dessin d’illustration en atelier, qui me demande beaucoup de travail, de crayonnés nombreux, et le dessin de carnet de voyages où je ne me pose aucune question car je n’ai qu’à représenter ce que je vois en allant vite, sans crayon ni gomme. Contrairement à ce que croient certains, le dessin se travaille chaque jour. Il demande des gammes pour entretenir le niveau et surtout progresser. En couleur, je travaille beaucoup sur la lumière, les contrastes, les harmonies. Mais comme je me remets beaucoup en question dans ce domaine, et que j’oublie souvent comment j’en suis arrivé à certains résultats, j’ai souvent cette sensation de tout recommencer à chaque projet. Toute la préparation m’ennuie, le découpage du papier, le calcul du format de l’image… Mais une fois que j’ai démarré concrètement la réalisation couleur, c’est jouissif !

D’ailleurs les représentations du fétiche, des pensées de Sekou, les avez-vous dessinées en même temps ou ajoutées après ?

J’en avais déjà ébauché l’idée au moment des premiers crayonnés, mais il a fallu que je retravaille pour essayer de faire comprendre cela, tout en gardant une harmonie et une légèreté.

Les gestes, les positions, les corps sont très fluides, d’une grande perfection par rapport à la réalité : avez-vous été confronté à un “conflit” vis-à-vis de l’identité des personnages ?

Les expressions des visages, les attitudes et les mouvements du corps me passionnent. J’en profite pour dire aussi que je défends farouchement la volonté de dessiner un Japonais si je dois dessiner un Japonais, et non pas un Asiatique lambda. Ou encore un Masaï et non pas un Africain lambda. En tout cas, je fais tout pour.

Vous avez travaillé sur Hokusai et Sow, deux grands : une préférence ? Des facilités pour l’un ?

Deux approches similaires par la réflexion et le dessin, pour deux albums totalement différents au résultat. Pour le Hokusai, le trait à l’encre de Chine noire et les aplats de couleurs ont produit un album très dessiné, très épuré avec peu de couleurs et un bleu de Prusse primordial. Pour Ousmane Sow, pas ou peu de trait, tout dans la matière et le volume avec une petite palette de couleurs, dont les ocres bien sûr.