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"Pirate des couleurs"


Natacha Sicaud Christine Beigel

Interview croisée

Christine Beigel, auteure, et Natacha Sicaud, illustratrice, nous parlent de leur démarche de création.

Van Gogh, sa chambre, une histoire de pirate

CRDP. Quel rapport avez-vous avec cet artiste et son œuvre et comment vous êtes-vous approchée puis éloignée de l’œuvre ?

Christine Beigel. Van Gogh est un incontournable de l’Histoire de l’art. Je l’aime pour sa couleur et son caractère. Je connais bien ses œuvres pour fréquenter le musée d’Orsay. La Chambre est une œuvre qui parle à tout le monde, les grands comme les petits car c’est à la fois un sujet, un lieu universel et intime.

Natacha Sicaud. C’est un peintre que j’aime et sur lequel j’avais déjà travaillé en 2002. Mon but a été de retrouver une atmosphère en fonction du tableau et du récit, et bien sûr de dégager la couleur, qui est le sujet principal vu le titre et la recherche du peintre. Cela a été une question de pratique : à force de faire et refaire mes dessins, après avoir fréquenté le musée d’Orsay, je me suis écartée petit à petit du « modèle » dont j’étais trop proche au départ.

CRDP. Comment est née l’idée de ce récit ?

C. B. Je voulais m’adresser aux plus petits tout en évitant de parler de la chambre d’enfants de façon réaliste - son état, ses jouets, etc. – car elle est déjà bien représentée par ailleurs. J’ai donc fouillé le personnage du peintre : sa barbe rousse, son oreille coupée, ses humeurs, sa folie, ses angoisses, sa rage de peindre, sa gestuelle. Tout en lui me mettait sur la piste du pirate Barberousse. En ce qui concerne l’œuvre, cette chambre en apparence tranquille ne l’est pas vraiment car les objets semblent ne pas tenir debout : ce mouvement tanguant m’a menée à l’idée du bateau. Je me suis également penchée sur cette lettre à son frère Théo dans laquelle il est question d’un « repos » enfin trouvé dans cette chambre. Je me suis demandée à quoi cette complexité, cette richesse pouvaient faire penser, et ce qui pourrait toucher les enfants. L’idée du pirate des couleurs est née. Un pirate particulier, avec un trésor unique et un combat personnel contre l’obscurité - voire même, la mort…

CRDP. Et quel combat !

C. B. Oui, ce qui arrive à Barberousse, son combat, c’est le combat que Van Gogh a mené pour aller au bout de son travail, sa rage de vaincre en quelque sorte la réalité sur sa toile. Les peurs du pirate une fois le bateau coulé, ses démons, son isolement dans l’obscurité totale où l’a plongé le poulpe sont un écho à la folie du peintre. Ce qui les unit est la couleur, et c’est ce qui va les sauver. C’est un combat métaphorique pour la vie, pour sortir des ténèbres ou des bas-fonds, de ses idées noires, et aller vers la lumière, la création, donc la tranquillité comme le dit la fin de l’album. Voilà pourquoi il a fallu que le pirate repeigne sa chambre pour arriver à se sentir bien, comme Van Gogh peint la sienne pour y trouver son repos.

CRDP. Et le perroquet ?

C. B. C’est un personnage important, comme un contrepoint au héros. Un pirate a toujours un perroquet non loin de lui. Au début l’oiseau parleur se moque des actes de son maître, mais ensuite, il l’encourage à continuer, à la fin il ne veut pas être le seul à rester en noir. Ara-qui-rit (petit jeu de mots : ara perroquet qui se rit des autres, mais aussi harakiri) est comme une petite voix qui parle à Barberousse, ou peut-être la voix intérieure de Van Gogh qui le faisait osciller entre ses peurs et son instinct de survie qui le pousse à continuer sa recherche picturale. Il est sa part sombre, mais il se colore peu à peu pour devenir une voix positive !

CRDP. Natacha, Comment avez-vous reçu le récit de Christine ?

N. S. Au début cela a été un peu compliqué car je devais faire le lien entre le tableau et le bateau, et aussi faire apparaître la chambre au fur et à mesure. J’avais proposé au départ une image où l’on voyait le bateau d’une fenêtre mais elle n’a pas été retenue. Petit à petit, je suis entrée dans l’univers du Pirate des couleurs car c’est un pirate qui n’en est pas un ! Certes, il y a l’image du danger, le combat, le poulpe géant mais ce pirate-là est avant tout un artiste, comme les artistes sont un peu voyous d’ailleurs ! Je me suis dit que proposer cet imaginaire-là à partir du tableau de Van Gogh serait intéressant pour les enfants, voire que les enfants projetteraient tout autre chose.

CRDP. Et vous Christine, comment avez-vous reçu les illustrations de Natacha ?

C. B. Natacha a suivi mes indications (apparitions successives de la couleur) tout en interprétant mon texte à sa manière ; elle apporte beaucoup à l’album avec ses personnages bien campés, et surtout ses cadrages, sa matière. La facilité aurait été de montrer la chambre sur chaque double page dans sa totalité, comme un plan fixe qui évolue avec les nouvelles touches de couleurs en tournant la page. Natacha est allée bien plus loin, transformant un simple exercice de style en album pour la jeunesse palpitant. Et c’est bien ce que l’on nous demande dans cette collection. Écrire et illustrer un album à partir d’une œuvre d’art. Les illustrations ont tout de Van Gogh : la matière, les couleurs vives, le mouvement. À ce propos, l’usage de volutes, de tourbillons, de vagues et non pas de traits verticaux ou horizontaux comme ceux de La Chambre de Van Gogh, renforce le côté « pirate ». Natacha renvoie directement à la mer présente dans mon texte et, de manière plus générale, à l’œuvre de l’artiste tourmenté. De cette façon, elle englobe histoire fictive et histoire réelle.

Démarche de création : de la couleur avant toute chose…

CRDP. Comment avez-vous géré les différentes contraintes (collection, consignes de la part des éditeurs…) ?

C. B. Mon souci principal s’est porté logiquement sur la chambre : d’un côté en faisant apparaître le travail de Van Gogh sur la couleur, sa folie, sa rage aussi, et d’un autre en montrant l’isolement du personnage dans sa vie. Sans oublier, comme je l’ai expliqué plus avant, de m’adresser aux petits : les enfants ont leurs propres peurs dans une chambre au moment d’aller se coucher (peur du monstre, du noir…). Voilà pourquoi il y a cette créature des mers qui ravage tout et isole, cette longue plongée dans le noir et, peu à peu, au terme d’une longue lutte, l’apparition de la chambre. Pour refaire surface, il fallait le mouvement, le geste du pirate-peintre qui par ses coups de pinceaux, et je dis bien « coups de », retourne à la vie, crée. Pour survivre ou vivre tout simplement. Enfin, mon texte retrace avec exactitude les mots de Van Gogh écrits à son frère Théo : « les murs lilas pâle, le sol d’un rouge fané, les chaises et lit jaune, les oreillers et le drap citron vert très pâle, la couverture rouge sang, la table orangée, la cuvette bleue, la fenêtre verte ». C’est un album à triple entrée : pirates, peurs, couleurs. À la fin de l’histoire, Barberousse-Van Gogh a vaincu ses peurs, il trouve le repos qu’il cherchait et s’endort dans son lit comme un enfant.

N. S. Les parties sombres ont été compliquées à réaliser car il fallait d’un côté un certain nombre de pages avec du noir sans aucune autre couleur et des éléments à faire apparaître petit à petit, et d’un autre côté, le fait que Van Gogh n’utilise quasiment jamais le noir, comme les nabis d’ailleurs qui travaillent avec les gammes chromatiques pures (cyan, magenta, jaune) pour créer les autres couleurs. Cela a été flagrant pour moi lorsque j’ai revu le tableau La Nuit étoilée de Van Gogh à Orsay où il n’utilise pas cette couleur, alors que c’est un tableau de nuit, mais tant de bleus ou de verts. J’ai donc travaillé de cette manière mais il a fallu recontraster après car on voyait trop de choses, il a fallu réombrer, être juste et savoir faire venir la clarté et la lumière petit à petit.

CRDP. Quel a été votre rapport aux couleurs de Van Gogh ? Surtout que le jaune n’est pas si présent dans vos illustrations…

N. S. Le jaune apparaît dans le meuble du lit. Je me suis principalement basée sur le récit, qui commence en mer, d’où la prépondérance du bleu, et le personnage qui est un peu farfelu bien que ce soit un pirate, avec la mise en valeur de sa barbe par exemple. Ensuite, j’ai essayé de faire découvrir les choses au lecteur dans la chambre : le mur, le sol, les meubles, les cadres, jusqu’au perroquet. Et qu’il repère les liens avec le tableau…

CRDP. Avez-vous utilisé la même technique qu’habituellement ?

N. S. J’utilise tout, la peinture, l’acrylique, le crayon puis la mise en couleurs à l’ordinateur, selon les productions. Ici, j’ai réutilisé l’acrylique, un vrai plaisir que j’avais mis de côté ces temps derniers.

CRDP. Vous avez également joué sur la couleur des mots que les enfants connaissent déjà…

C. B. Oui il y a tous les noms du pirate, Barberousse, Barbefrousse, Barbe-peureux… Je fais aussi des allusions à des contes ou comptines : le terrible personnage de Barbe-Bleue (un peu ridiculisé ici, ma foi) et Ara-qui-rit alias alouette, je te plumerai ! Le texte est ainsi rythmé et chantant, encore une fois c’est un album pour la jeunesse, et il sera dans la plupart des cas lu à haute voix aux enfants.

CRDP. Que voulez-vous que les enfants retiennent de votre récit ?

C. B. C’est d’abord une fiction donc, un album avec une narration très simple même si beaucoup de choses sont abordées. Et cette histoire peut être lue indépendamment de Van Gogh. Bien entendu, je ne l’aurais pas écrite s’il n’avait pas été là ! Il ne faut pas oublier le côté enfantin avec les cauchemars, la peur du noir qui sont évoqués mais repoussés par la vie, et par la couleur. Si les enfants y voient juste une histoire de pirate, et qu’un trésor peut prendre la forme de pinceaux et de pots de couleurs, ou bien qu’on peut avoir une passion pour la peinture, ou que l’on se bat pour la vie, ou même tout simplement qu’une chambre peut être dans un bazar noir puis rangée par couleur, ce sera réussi !