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"Tic ! Tac !"


Laurent Simon Hélène Kérillis

Interview de l’auteure et de l’illustrateur

Hélène Kérillis, l’auteure, et Laurent Simon, l’illustrateur, nous parlent de leur démarche de création.

REGARDS SUR L’ŒUVRE

Cette photo de Robert Doisneau est célèbre. Vous souvenez-vous de votre première impression en la découvrant ?

Hélène Kérillis. Une odeur d’encrier et de table cirée, comme quand j’étais à l’école primaire ! Impossible de me souvenir de la date où je l’ai découverte la première fois. Elle est en quelque sorte intemporelle et renvoie à l’enfance de chacun.

Laurent Simon. Je n’en ai pas de souvenir. Simplement parce qu’on a l’impression d’avoir toujours connu les images de Doisneau, un peu comme si elles nous avaient toujours tenu compagnie. Elles sont classieuses et intimes à la fois : on les admire sur les murs d’un restaurant chic comme on peut les afficher dans nos toilettes.

En quoi ce projet d’album a-t-il modifié votre regard sur cette œuvre ?

Hélène Kérillis. J’ai voulu en savoir plus sur le photographe, et cela m’a fait prendre conscience de l’épaisseur du temps qui a passé.

Aujourd’hui, qu’est-ce qui vous surprend dans cette photo ?

Laurent Simon. C’est un peu comme avec Sempé. Il s’agit d’œuvres populaires, récentes mais d’une génération antérieure, celles de nos parents ou de nos grands-parents, celles de la vie avant la mondialisation. On a, en les regardant, l’impression de quelque chose de dépassé, et pourtant plus « vrai » que les œuvres d’aujourd’hui. Ce qu’elles communiquent est bienveillant, direct. Que s’est-il passé en cinquante ans pour que nous n’arrivions plus à communiquer avec autant de simplicité ?

DÉMARCHE DE CRÉATION

L’enfant est un sujet récurrent chez Doisneau, de même que chez les photographes de l’époque. Quelle place a-t-il dans votre travail ?

Hélène Kérillis. L’enfant est mon sujet et mon public de prédilection en tant qu’auteure pour la jeunesse : les contraintes sociales ne pèsent pas aussi fort sur eux que sur les adultes, ils sont accessibles au sens et à l’émotion en dehors des préjugés. Avec eux on touche au « vrai », la communication est aisée, débarrassée du fatras des conventions. C’est du moins ce que je ressens quand je suis en contact avec des enfants, comme s’ils me reconnectaient avec ma propre enfance.

Laurent Simon. L’enfant n’est pas nécessairement le sujet des histoires auxquelles je travaille, mais certainement son public. L’esprit de l’auteur ou de l’illustrateur doit être compatible avec celui de l’enfant. Ce qui nous pose la question de fond : ai-je toujours une âme d’enfant ? où l’ai-je rangée ? Est-elle restée intacte ?

On peut lire votre récit comme une tentative pour répondre à l’angoisse des enfants face à la contrainte temporelle. Mais aussi, de façon générale, à toute difficulté qui distingue un enfant par rapport à la norme. Était-ce votre intention ?

Hélène Kérillis. Dans notre civilisation, faire vite et plus vite que les autres est considéré comme une qualité ou un atout. C’est une aberration. Comprendre les choses, évoluer, avancer intellectuellement et émotionnellement parlant, cela prend du temps. En brûlant les étapes, on se condamne au superficiel, on survole. Je milite pour un éloge de la lenteur ! Prenons les chemins de traverse pour découvrir le monde… Il ne faut jamais oublier que la norme n’est qu’une ligne moyenne. Par définition, une multitude de points, donc de gens, s’écartent de la ligne pure qu’on présente comme la norme. C’est en cela que réside la richesse et la diversité des êtres humains !

Les personnages Adagio et Presto illustrent donc cette diversité. Pourquoi avoir choisi des termes musicaux ? En quoi ce choix a-t-il orienté votre récit ?

Hélène Kérillis. En musique, où le rythme est essentiel, le tempo colore chaque morceau différemment, lui donnant une identité, une personnalité propre. Comme pour chaque être humain ! Nous sommes chacun composés d’une multitude de rythmes diurne et nocturne, cardiaque, respiratoire, digestif, ondes du cerveau, etc. Bref, une symphonie ambulante. Les prénoms issus du champ lexical de la musique se sont donc imposés dans une histoire où le temps joue un rôle crucial.

Pouvez-vous nous parler davantage d’Hugo ? Qui est-il pour vous ?

Hélène Kérillis. Hugo est l’enfant qui proteste contre le formatage social. Il proteste à sa façon, sans violence apparente, sans cris, mais de tout son corps et de toute son âme. Il a conscience de sa singularité. Il la vit à la fois comme un handicap et comme un aspect constitutif de son être. Le dénouement suggère qu’il ne renonce pas à ce qu’il est, mais qu’il lui faut trouver un modus vivendi pour s’adapter au monde qui l’entoure. En somme, ce que j’ai fait moi-même… Or je ne suis pas une exception dans l’humanité, une foule d’enfants font de même, plus ou moins consciemment. La plupart y réussissent, d’autres souffriront toute leur vie.

Dans cet album, les illustrations passent du noir et blanc à la couleur, la ligne graphique varie, de même que l’apparence des personnages. Pourquoi ces choix ?

Laurent Simon. Tout le concept graphique de l’album est de faire coïncider le thème du rêve et de la réalité avec celui de la photographie (l’image en positif et en négatif). Entre le monde réel et celui du rêve le temps s’arrête. J’ai choisi d’attribuer la couleur au rêve et le noir et blanc à la réalité. Je trouve que c’est une manière intéressante de souligner le rapport paradoxal que nous pouvons entretenir avec la fiction ou avec le passé. Doisneau photographie la réalité en noir et blanc, il en fait une œuvre d’art, c’est une réalité recréée, arrangée peut-être, à moitié fictive (d’ailleurs on ne sait jamais très bien si les acteurs ont posé). C’est ce qu’on peut appeler un souvenir, donc un rêve de réalité. Finalement, le monde bien réel (celui qui mérite la couleur), c’est celui des idées et des représentations : dans cette histoire c’est le monde du maître du temps, celui dans lequel le petit garçon d’alors et celui d’aujourd’hui vont se reconnaître.

Pouvez-vous nous parler de votre technique ? quels outils utilisez-vous ? quelles sont les étapes de création ?

Laurent Simon. Mes étapes sont très classiques : je réfléchis au chemin de fer, cherche la documentation dont j’ai besoin, fais des croquis au format timbre-poste. Puis je définis l’apparence des personnages, des décors. Enfin, j’établis les crayonnés précis, je fais mes recherches de couleurs, et puis après c’est la finalisation sur papier. Pour cette étape, j’utilise de l’encre et des feutres, parfois des crayons, de la gouache ou des stylos. Et enfin je scanne et corrige les imperfections et les erreurs sur ordinateur.

LA RÉCEPTION DE L’ALBUM

Selon vous, les clichés du photographe d’après-guerre peuvent-ils parler aux enfants d’aujourd’hui ?

Laurent Simon. Oui, je pense, car ce monde photographié semble sortir du cadre comme une réalité. Et pourtant, c’est le jour et la nuit. C’est le monde des Trente Glorieuses. Les gens qui ont connu cette époque en ont la nostalgie, et les gens qui ne l’ont pas connue envient ceux qui l’ont connue. Se projeter dans cet univers c’est se projeter dans un passé lointain, car le contexte a beaucoup changé, et pourtant on peut facilement s’identifier aux personnages des photos de Doisneau. Pour un enfant, c’est une initiation au temps long. Un être humain qui peut se projeter dans le passé peut se projeter dans le futur, les deux mouvements étant proportionnels : plus on voit loin dans le passé, plus on voit loin dans le futur. C’est un enjeu politique majeur. Donc pour moi, Doisneau est un très bon marchepied pour le jeune citoyen en formation, aujourd’hui.

Que souhaitez-vous que les lecteurs, petits et grands, retiennent de cet album ?

Hélène Kérillis. Pour les petits : soyez vous-mêmes ! Pour les grands (adultes, enseignants) : la vitesse n’est pas l’alpha et l’oméga de l’intelligence ou de la réussite. Laissez cela aux champions de course ! Vivre plus vite, ce n’est pas vivre mieux…

Laurent Simon. J’aimerais qu’ils retiennent cette idée de temps long. Le thème explicite de l’histoire, c’est la gestion du temps, au quotidien. Moi je pense que ce thème en cache un autre : la gestion du temps à l’échelle d’une vie. Se projeter dans la vie du passé, pour pouvoir se projeter dans une vie du futur, et ainsi changer le monde dans le présent.