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"Un dragon sur le toit"


Fred Sochard Cécile Alix

Interview de l’auteure et de l’illustrateur

Cécile Alix, l’auteure, et Fred Sochard, l’illustrateur, nous parlent de leur démarche de création.

INSPIRATIONS

Vous avez déjà travaillé sur d’autres albums de la collection « Pont des Arts ». Qu’est-ce que cela change d’aborder une œuvre architecturale ?

Fred Sochard. La démarche reste la même : exploration, appropriation et transposition en illustrations. Dans le cas d’une architecture, il y a en plus un gros travail de compréhension des espaces, de la circulation, voire de la lumière chez Gaudí. L’œuvre est présente à chaque planche puisqu’on est dedans, donc chaque illustration nécessite un travail documentaire particulier. Mais globalement j’essaie de trouver une traduction graphique, en illustration, de l’univers artistique qu’il soit pictural ou architectural. Cela mène effectivement à un résultat différent et perceptible si on compare par exemple l’album autour d’Antoni Gaudí – où il y a de la profondeur, de la perspective et du modelé dans les images – et l’album autour de Fernand Léger – où c’est plus plastique, où on va être parfois plus proche d’un tableau.

Avez-vous eu l’occasion de visiter la Casa Batlló ? Quelles ont été vos premières impressions ? Qu’est-ce qui vous a le plus surpris dans l’œuvre de l’architecte catalan ?

Cécile Alix. Je l’ai visitée il y a quelques années, en famille. J’ai eu la sensation de pénétrer dans un monde fantastique, dans une autre dimension justement ! Où les couleurs et les courbes bousculaient l’équilibre rigoureux et classique. C’était comme une plongée dans un univers à la fois étrange et familier, car j’aime quand tout s’enroule et colimaçonne ! Je n’étais pas surprise mais je me suis sentie « comme chez moi » ! (C’est ce qui est surprenant !) Ce qui me séduit chez Gaudí : sa perception du mouvement et sa capacité à mêler nature et architecture. C’est exceptionnel !

Fred Sochard. Non je ne l’ai pas visitée ! Mais ce qui frappe évidemment ce sont les courbes, la douceur des formes, loin des pièces rectangulaires, anguleuses même, dans lesquelles nous sommes habitués à vivre.

Si vous ne disposiez que de cinq adjectifs pour qualifier ce bâtiment, lesquels choisiriez-vous ?

Cécile Alix. Vibrant, sinueux, lumineux, marin, tourbillonnant, joyeux et évocateur (oh zut, déjà sept adjectifs… et il en manque !).

Fred Sochard. Organique, envoûtant, aquatique, mystérieux, vivant !

La fantaisie de Gaudí porte votre récit et conduit la narration comme si vous lui aviez confié votre plume. Quels sont les éléments architecturaux, techniques ou décoratifs qui ont décidé de vos choix ? Quels personnages en sont directement issus ?

Cécile Alix. Il y a beaucoup à dire… et je vais tâcher de ne pas être trop longue !
La façade : elle ondule dans la lumière comme un élément vivant du paysage urbain… Sur le toit, les écailles du dragon luisent et frémissent, son œil s’emplit de ciel et nous accueille, paisible… Au-dessous, les colonnes comme des os prêts à cliqueter, les balcons qui grimacent et s’amusent, et la baie vitrée centrale en forme d’aile de chauve-souris m’ont instantanément suggéré l’histoire, les vagues, le décor et les personnages.
Le hall d’entrée : il fait penser à une grotte sous-marine avec des lucarnes qui ressemblent à des carapaces de tortue, des parois voûtées aux formes sinueuses et un splendide escalier doté d’une rambarde sculptée qui évoque l’échine d’un animal géant… Un dragon ?
L’étage : arrêtons-nous tout d’abord devant cette curieuse cheminée en forme de champignon et ses deux sièges face à face. J’ai eu envie d’y installer Paloma et Doña Rosa et de commencer notre histoire par là… Dans le salon, le plafond ondule tout comme les portes et les poignées, des gouttes semblent s’échapper çà et là… tout rappelle l’eau. Des vitraux ornés de bulles, un tourbillon en guise de lampe qui rappelle un ouragan marin, de la grâce et du mouvement, de la fantaisie, aussi… « La mer est entrée ici, me suis-je dit, elle s’y est plu, elle y est restée ! »
Le puits de lumière : il diffuse la clarté du dehors dans la montée d’escalier qui rayonne à l’intérieur, se reflète sur les parois bleues du patio qui changent de couleur suivant les degrés. Une fois de plus, c’est une plongée marine que nous offre Gaudí l’enchanteur ! J’ai eu envie d’y déverser en cascade le
monde animal qui peuple l’océan.
Le grenier : une succession d’arcs caténaires qui évoquent les côtes d’un animal gigantesque… Inspirant ! (Si on chatouille les côtes d’un dragon, que se passe-t-il ?)
Le toit-terrasse : si on observe attentivement le lieu, on perçoit une respiration, une présence… Gaudí représente les écailles de l’animal en utilisant des tuiles en pique-assiette de différentes couleurs. On ressent une grande sérénité, mêlée d’une joyeuse énergie. C’est ce qui m’a donné envie d’endormir mon dragon ici, contre l’une des quatre cheminées…

Vos planches rendent compte de la richesse architecturale et décorative de Gaudí. De quelle façon le choix, le mélange et la diversité des matériaux utilisés dans la Casa Batlló ont pu orienter ou complexifier votre travail d’illustrateur ?

Fred Sochard. Un gros travail de documentation a été nécessaire oui ! Ne connaissant pas le lieu de visu, j’ai dû prendre le temps de le comprendre avec moult photos et vidéos. Les plans et la visite virtuelle du site internet de la Casa Battló m’ont beaucoup aidé. J’ai passé des heures à essayer de m’y retrouver, à affiner mes planches pour être juste. Je parle là de la circulation et des espaces.
Ensuite, je voulais être fidèle aux détails (porte, colonne, rampe…), aux matières (coquille d’œuf, bois, mosaïque, carrelage…) et aux atmosphères colorées. Donc je ne pouvais pas me contenter de mon penchant naturel pour les aplats et les couleurs vives (qui convenait bien à Nom de code : Pompidou). J’ai dû trouver des solutions plastiques pour rendre toute cette richesse de matériaux. Par exemple, dans le grand salon, j’ai utilisé une matière bois posée sur, ou plutôt, dans la couleur, avec ensuite un travail sur les ombres. Pour les vitres, c’est une matière qui, utilisée en transparence, évoque un verre dépoli et si on ajoute des couleurs fait penser à un vitrail. J’ai dessiné moi-même la matière coquille d’œuf que j’ai pu utiliser ensuite un peu comme une trame, en clair dans l’escalier ou le patio, en foncé dans la salle de la cheminée. L’important est le rendu : comme au cinéma ou au théâtre, les artifices sont parfois le moyen le plus expressif.
Cet album m’a effectivement demandé un travail très conséquent. Dans la plupart des albums « Pont des Arts », la contrainte et la référence à l’œuvre ont des proportions plus « raisonnables » car ils abordent une œuvre plus simple (un tableau, une sculpture…). Là, j’avais l’impression d’avoir non pas une œuvre pour tout l’album mais, en exagérant à peine, une œuvre par page ! Je suis constamment revenu à ma documentation au fil du travail pour rester au plus près. C’est presque une visite guidée. Le texte de Cécile Alix est très malin à cet égard puisque la poursuite du mystérieux intrus nous fait traverser tout le bâtiment jusqu’au toit (comme c’était le cas pour l’album sur le centre Pompidou). On fait donc référence au bâtiment dans la plupart des planches : la cheminée, la façade, le grand salon avec les colonnes, l’escalier, le patio, le grenier, le toit et bien sûr le dragon !

DÉMARCHES DE CRÉATION

Un dragon sur le toit est un titre qui promet beaucoup de fantaisie et effectivement il se passe des choses folles dans cette histoire ! Comment cet énorme animal s’est-il imposé dans votre récit ?

Cécile Alix. Il ne s’est pas imposé, il était déjà là, et toute la folie de l’histoire aussi ! En imaginant ce curieux bâtiment, Gaudí avait dessiné et construit cette aventure, il me suffisait de l’entendre, de m’en imprégner et de l’écrire. De deviner comment le dragon et la mer avaient pu parvenir jusque
dans la casa…

Le dragon qui absorbe puis recrache la mer et les poissons nous renvoie à la baleine de Jonas et à celle de Pinocchio tout comme le personnage de la chauve-souris fait écho au criquet qui alerte, interpelle et prévient des dangers. Les liens sont-ils fortuits ?

Cécile Alix. [Sourires !] C’est me prêter plus d’imagination que je n’en ai ! Ce dragon qui recrache la mer et les poissons, c’est seulement la justification que j’ai trouvée pour expliquer sa présence et celle du monde marin dans la maison ! Je ne me suis inspirée de rien d’autre que de l’univers de Gaudí, j’ai fusionné avec lui ! Pour la chauve-souris, je souhaitais faire intervenir un petit animal avec du caractère, drôle, protecteur, un peu rouspéteur et atypique. Comme elle n’attendait que ça, posée sur la façade, je l’ai priée de s’envoler pour rencontrer Paloma.

C’est Doña Rosa qui dort et Paloma qui vit des aventures de rêve. Cette situation jette un doute sur la véracité des faits narrés. Du coup, votre récit interroge doublement : si le rêve n’est pas celui du sommeil, d’où vient cette dimension fantastique ?

Cécile Alix. Déclaration solennelle : cette histoire est, en tout point, réelle. Pour moi, l’enfant n’est en rien différent de l’adulte, il ressent les mêmes émotions, les mêmes craintes, les mêmes joies… C’est l’adulte qui est différent de l’enfant, car il dissimule ses sentiments, il est plein de réserve, et préfère la raison au rêve. Il ne s’autorise pas souvent la fantaisie (même si elle palpite en lui). L’artiste écoute l’enfant, celui qu’il était et qui a grandi, il ose exprimer la dimension fantastique qui nous habite tous. Il ne peut d’ailleurs pas s’en empêcher, c’est plus fort que lui ! Ce n’est ni de l’impudeur, ni de la naïveté, c’est un élan. Ainsi, il invite les grands, comme les petits, au rêve, à la fantaisie et au voyage. Il les encourage à croire en la magie, à se relier à leur monde onirique en leur offrant les clés de nouvelles portes qu’ils n’avaient peut-être pas pensé à pousser.

Les éléments déclencheurs de votre histoire viennent de l’extérieur : la nature souffle dans les arbres, frappe à la vitre, assombrit ou éclaire les pièces, inonde et déforme. Puis le mouvement se fait du dedans vers le dehors avec le dragon qui recrache son intérieur et finit par se hisser à l’extérieur pour se lover sur le toit. C’est étonnant comme ces échanges incarnés par des éléments naturels et même surnaturels a priori effrayants font la part belle à la douceur et à la joie. Doit-on voir une référence à la force d’un univers intérieur qui se déverse dans l’œuvre architecturale ?

Cécile Alix. Une fois de plus, j’ai cherché à livrer ce que j’ai ressenti en visitant ce bâtiment – mais également en admirant les autres créations de Gaudí, tels le parc Guëll, la Casa Pedrerà ou la Sagrada Familia. L’architecture et la nature mêlées, le reflet de la seconde dans les courbes de la première, c’est comme une évidence dans chaque œuvre de cet artiste, une ode à la vie, au monde spirituel, animal et végétal, et à la joie. Il éloigne définitivement l’ombre et laisse s’exprimer la lumière, jamais de violence dans les lignes, mais de la douceur et de l’harmonie… ce à quoi nous aspirons tous. Alors, tout naturellement, c’est ce que j’ai essayé de glisser dans l’histoire.

Au fil des illustrations, on observe de nombreux effets : jeux sur la transparence, les ombres et la perspective. Pouvez-vous nous parler des différentes atmosphères que vous avez voulu créer ?

Fred Sochard. Pour rester fidèle au bâtiment et à l’effet produit sur le visiteur, j’ai essayé de recréer les ambiances, de faire ressentir autant que possible l’esprit du lieu à travers les illustrations afin qu’on ait la sensation d’y pénétrer. C’est complémentaire du texte de Cécile qui a utilisé au mieux les différentes pièces dans sa narration pour les mettre en valeur. La tempête assombrit le grand salon et rend encore plus expressives les colonnes et les arches, presque comme dans un roman gothique. L’eau de la mer recrachée par le dragon dans le patio pousse au bout l’intention de Gaudí qui voulait créer une atmosphère marine, les céramiques bleues évoquant une piscine. J’ai essayé de rendre au mieux les atmosphères du lieu, mais aussi celles du récit qui le met en valeur.

La robe de Paloma a des motifs juxtaposés très colorés et semble se rapprocher de l’esprit de Gaudí alors que la tenue de Doña Rosa est beaucoup plus sobre. Est-ce un moyen de représenter le contraste entre modernité et passé ?

Fred Sochard. Ce n’est pas délibéré. Je n’ai pas pensé à ça, mais plutôt au fait que Paloma est parfaitement raccord avec l’univers de Gaudí, alors que la Doña est un peu dépassée. Mais ça revient au même finalement !

Comment sont arrivés les personnages de Paloma et Doña Rosa ? Pourquoi la présence de cette nourrice ? Aviez-vous peur de laisser Paloma seule dans ce grand bâtiment ? Pourtant c’est une petite fille curieuse et qui semble n’avoir peur de rien.

Cécile Alix. Paloma, c’est l’enfance, la spontanéité, la curiosité, la joie. Doña Rosa n’est pas celle qui rassure, mais celle à laquelle on fait une blague ! Elle est l’adulte convenable que l’on a envie de gentiment chahuter. Plus symboliquement, la raison taquinée par la fantaisie. Paloma est aussi rieuse et hardie que sa nourrice est sérieuse et endormie !

Au-delà de votre travail d’illustrateur, j’ai noté votre intervention dans la conception graphique. Qu’est-ce qui a guidé le choix des aplats arrondis pour la mise en page des textes et le choix de la typographie ?

Fred Sochard. Je ne voulais pas poser un texte sur des parties plus libres de l’image comme on le fait généralement dans les albums, d’autant qu’ici les scènes sont plutôt chargées. Je souhaitais retrouver quelque chose de plus organique. Le choix des aplats arrondis fait écho à l’époque et au style de Gaudí mais en restant simple pour ne pas manger les images. De même une typo simple et moderne m’a paru appropriée pour la narration. Celle du titre fait le clin d’œil au style Art nouveau.

Pouvez-vous nous parler de votre technique pour cet album ? Quels outils utilisez-vous ?

Fred Sochard. C’est un album entièrement numérique, fait avec Photoshop. Les étapes restent classiques : chemin de fer, crayonnés plus poussés, mise en couleur. Mais cette dernière étape fut un gros travail ! Trouver l’ambiance colorée et le parti pris graphique n’a pas été simple. Je me suis d’ailleurs fourvoyé dans une direction très colorée, presque psychédélique qui ne rendait pas du tout l’atmosphère de la casa. Je m’étais trop focalisé sur le côté métamorphose du récit et sans subtilité. J’ai dû reprendre à zéro en étant attentif aux atmosphères, aux nuances. Ma palette de couleurs s’est adoucie, nuancée. J’ai travaillé les ombres, les lumières et les transparences. J’ai ajouté de la matière aux aplats à la fois pour travailler la lumière et avoir un rendu plus chaleureux.

RÉCEPTION

Pensez-vous que Gaudí, avec son univers atypique, coloré, géométrique et asymétrique, puisse exercer un attrait particulier pour les enfants ?

Cécile Alix. Bien sûr, il les fascine, il les emporte, il les enchante comme un conteur, avec des légendes mystérieuses et féeriques en trois dimensions dans lesquelles on peut pénétrer, se promener et se créer un monde ! Une œuvre de Gaudí, c’est une invitation à laisser naviguer son imagination. Magique !

Fred Sochard. Les couleurs de Gaudí bien sûr, les clins d’œil naturalistes, animaliers, tout cela leur parle directement. Dans la Casa Batlló, l’atmosphère réveille l’envie de jeu, d’enquête à la façon du Club des Cinq que Cécile a bien rendu, et aussi le fantasme d’exploration de grottes souterraines et même sous-marines. Jules Verne n’est pas très loin ! Avec un côté baroque, riche, presque magique, c’est presqu’un palais de conte ! On a envie de s’y perdre, de s’y cacher, voire de s’y lover… comme dans la maison des Barbapapa !

Que souhaiteriez-vous que cet album inspire aux enfants ?

Fred Sochard. Peut-être une attention, une sensibilité à l’esprit des lieux ou même au « génie des lieux » pour reprendre l’expression de Robert Louis Stevenson. Que les enfants prennent le temps d’être là où ils sont, d’être attentifs au dehors et au dedans, d’habiter les lieux avec leur imaginaire.
Stevenson écrit aussi : « Certains jardins humides appellent à grands cris un meurtre ; certaines maisons demandent à être hantées ; certaines côtes ne se dressent que pour des naufrages. » Et j’ajoute : certaines casas ne demandent qu’à accueillir les dragons.