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"Un jour particulier"


Olivier Desvaux Michel Séonnet

Interview de l’auteur et de l’illustrateur

Michel Séonnet, l’auteur, et Olivier Desvaux, l’illustrateur, nous parlent de leur démarche de création.

INSPIRATIONS

Vous souvenez-vous de vos premières impressions en découvrant la peinture de Millet ? Qu’est-ce qui vous marque le plus aujourd’hui dans Des glaneuses ?

Olivier Desvaux. Ce sont les peintures les moins connues de Jean-François Millet, de petit format, découvertes au musée d’Orsay, qui m’ont marqué et donné envie de mieux connaître son œuvre. Je me souviens de mon émerveillement face à cet univers fort, à cette ambiance unique et à la présence du monde paysan. Depuis, Millet m’a toujours inspiré. Pour ses lumières et en particulier ses points d’éclairage forts centrés sur un endroit du tableau et qui en déterminent la composition.
Dans Des glaneuses, le point de lumière fort sur l’épaule de la femme au centre absorbe notre regard qui circule ensuite tout autour dans le tableau. Souvent, ses contrastes de lumière sont exagérés : il triche avec la réalité, il crée une lumière qui est à la fois naturelle et orientée par son parti-pris. Il en est de même pour les couleurs : dans Des glaneuses, les trois chapeaux sont trois couleurs primaires qui viennent sur les couleurs terres souligner le mouvement identique et répété des femmes.

Michel Séonnet. Pour moi, Millet c’était L’Angélus, un tableau vu dans les livres de classe ou sur les calendriers de la poste chez mes grands-parents. Je ne m’y suis jamais intéressé jusqu’à la proposition des éditeurs. J’ai alors découvert la force picturale de cette œuvre et les enjeux sociaux de cette peinture. Des glaneuses a une dimension politique que je n’avais pas suspectée chez Millet. Sous la joliesse, se trouvent une tendresse et une force de dénonciation : le contraste entre les glaneuses et la profusion – la richesse des meules derrière elles – parle des conditions sociales.

Ce tableau vous évoque-t-il d’autres œuvres ou d’autres artistes ?

Michel Séonnet. Je pense aux Raisins de la colère de John Steinbeck. Cette violence faite aux pauvres qui est une permanence de l’histoire humaine, Millet la dénonce sans discours, sans rhétorique, il donne simplement à voir les conditions de vie des paysans sans terres.

Olivier Desvaux. Lors de mes recherches pour cet album, j’ai retrouvé des scènes équivalentes à celles peintes par Millet chez Léon Lhermitte ou chez Jules Dupré. Je pense aussi à Gustave Courbet pour le traitement un peu sombre avec les couleurs terres et noires.

Êtes-vous sensibles à cette peinture et particulièrement aux représentations réalistes ? Sachant que Millet est un initiateur du mouvement impressionniste qui lui succédera.

Olivier Desvaux. J’aime bien la peinture du XIXe siècle, réaliste et impressionniste, où les peintres racontent leur époque, la vie des gens, leur environnement. Ils traitent des sujets ordinaires et non plus des sujets nobles, académiques. Ils ont d’ailleurs été extrêmement critiqués pour cela, pour leur rupture avec les codes, en particulier Courbet qui était le chef de fil de ce changement. Millet est un peintre plutôt réaliste qu’impressionniste : son expression est plus narrative et plus spirituelle, au sens d‘une communion avec le monde paysan.

Michel Séonnet. Je suis plus sensible à Courbet sans doute parce que son engagement de communard m’est plus connu.

Connaissez-vous le milieu paysan ? A-t-il une résonance pour vous ?

Michel Séonnet. Mon grand-père était paysan et a quitté la campagne pour devenir concierge. C’est un traumatisme qui traverse les générations.

Olivier Desvaux. J’habite et j’ai grandi à la campagne. Sans appartenir ni venir du monde paysan, je me sens bien dans cet environnement où la nature et le monde du labeur se mêlent. J’y retrouve aussi les personnages des peintures : la façon de tenir la tête dans les épaules, le mouvement des bras, les mains, etc. Même avec les machines d’aujourd’hui et même dans les jardins potagers, c’est toujours d’actualité.

RÔLE ET GENRE DANS LE RÉCIT ET DANS LA GRANDE HISTOIRE

Dans cette représentation de Millet du monde rural au travail, il n’y a pas d’enfants. Comment est arrivé le personnage de Jeanne-Marie ?

Michel Séonnet. J’ai regardé le tableau et je l’ai vue arriver ! Tout simplement, elle était là. Bien sûr, elle est aussi une entrée pour les enfants en termes d’identification. Quant à son prénom, c’est un clin d’œil au poème de Rimbaud sur les femmes communardes : « Les Mains de Jeanne-Marie ».

Votre récit s’inscrit dans un monde essentiellement féminin où le masculin est un élément extérieur voire étranger (le fils du garde forestier, le violoneux et le maître). Pourquoi avoir exclu de votre récit les maris, les oncles et les frères ?

Michel Séonnet. Je ne l’ai pas fait consciemment. Le fait est qu’il n’y a que des femmes dans ce tableau. La femme est au plus bas de la hiérarchie sociale. Plus bas que la femme il n’y a que l’âne.

La question des rôles sexués est effectivement présente : « Va porter ça aux femmes […] Elle était grande maintenant […] Maintenant toi aussi tu es une femme. » Aviez-vous une intention particulière quant à la condition féminine ?

Michel Séonnet. J’ai fait plusieurs travaux qui vont dans ce sens et un film avec des femmes immigrées qui s’intitule Louées soient les immigrantes. La terre, la nourriture, ce sont les femmes qui apportent tout cela dans la construction sociale, c’est ainsi, c’est un état de fait. Pas un état de nature. C’est la place que la plupart des sociétés leur assigne. Pour ce qui est du glanage, ce n’est pas de l’histoire ancienne, aujourd’hui encore des femmes roms glanent dans les villes sans autres outils que leurs mains, j’en vois tous les jours et c’est entre autres ce phénomène que met en avant le film d’Agnès Varda, Les Glaneurs et la Glaneuse.

Il est pareillement question de lignée, de milieu social et de déterminisme. D’ailleurs, le fils du garde aurait pu autoriser (en tant que jeune, en tant qu’homme) Jeanne à se servir. Mais non. Pourquoi ?

Michel Séonnet. Oui, bien sûr, il y a un certain déterminisme même si, dans l’album, l’apparition du violoneux ouvre un ailleurs par la culture, par l’art et par la révolte de son chant (Le Chant des paysans). Quant au fils du garde, il n’y a pas de complicité possible avec Jeanne-Marie. Le garde champêtre est au service du patron et j’ai lu dans des chroniques la mention d’assassinat de gardes par des paysans révoltés à cette époque. Amitié et lutte de classes font rarement bon ménage, sauf dans les histoires qui cultivent les bons sentiments. Dans la réalité, les nantis ont tendance à considérer le pauvre comme une race inférieure. Ce qui m’intéressait dans ce récit, c’est que tout cela soit présent sans discours. Aujourd’hui, il n’y a rien qui renvoie les enfants à une critique sociale et politique de l’époque.

LANGUE ET SILENCE

Jeanne-Marie est silencieuse. Elle pourrait être muette sans la dernière scène de votre récit. Cette non parole la ramène tout entière à ses sensations et à ses émotions. Que désiriez-vous lui faire exprimer ?

Michel Séonnet. Son silence fait partie de sa condition : enfant, femme, pauvre, elle cumule ! Le trajet qu’elle entreprend ce jour-là est une lucarne de liberté. Et l’espoir final est dans la solidarité des femmes qui émane du tableau de Millet, de leurs gestes, de leur chorégraphie.

Planche 10, vous comparez la scène des glaneuses à « un tableau d’église ». Que signifie cette métaphore ?

Michel Séonnet. Les scènes religieuses sont les seules images que Jeanne-Marie connaît. Et avec Millet, pour la première fois peut-être, les femmes au travail tiennent la première place, avec cette dignité et cette aura des sujets religieux. La lumière ne vient plus du divin mais du travail des glaneuses. J’ai fait un travail avec des femmes pauvres en Haute-Marne où le photographe avec qui je menais ce projet les a photographiées comme en studio, une manière de leur rendre leur dignité. Tout cela renvoie au travail photographique de Walker Evans publié avec les textes de James Agee sous le titre Louons maintenant les grands hommes. Longtemps la beauté, la lumière ont été réservées aux saints, puis aux nobles, aux riches, aux bourgeois. Ce que j’aime dans le tableau de Millet c’est que cette lumière revient aux plus petits.

Du tableau de Millet se dégage l’impression d’une condition humaine immuable et implacable. Ce même sentiment d’universalité émane de votre récit alors même que le titre est « Un jour particulier ».

Michel Séonnet. Pour Jeanne-Marie, c’est « un jour particulier » dans la mesure où, pour la première fois, elle a accès à un statut de « grande ». On peut dire aussi que, à son insu, l’arrivée du violoneux et la chanson, peuvent faire de ce jour celui, particulier, d’une prise de conscience.

En creux et inversement, cette histoire n’est-elle pas aussi une ode aux plaisirs simples, ceux dont est privée Jeanne-Marie : nourriture physique, intellectuelle, artistique (bien manger, se rafraîchir dans un ruisseau, aller à l’école, écouter la musique et danser) ?

Michel Séonnet. C’est moins une ode aux plaisirs simples que le constat que ces choses simples qui font que la vie est la vie lui sont refusées. Le violoneux arrive là-dedans presque par effraction, et on peut rappeler que c’est par ce genre de personnages itinérants que les nouvelles circulaient à travers les campagnes. Les nouvelles politiques, entre autres. Comme ce chant de révolte. Le violoneux est d’une certaine manière un pied de nez à l’ordre établi.

TECHNIQUE ET INTENTIONS

Pouvez-vous nous parler de votre technique ? Comment procédez-vous en termes de crayonnés puis de mise à la couleur ?

Olivier Desvaux. Je travaille à la peinture à l’huile, toujours. Je suis également peintre et je sors avec mon chevalet dans la nature, comme les musiciens font leurs gammes. Je voyage et je peins dans une recherche permanente sur la couleur. Pour les croquis, j’utilise le crayon à papier mais là-aussi je travaille les valeurs davantage que le trait.
Une fois mis en place tous les crayonnés de l’album, je fais une recherche couleurs sur Photoshop (cet outil est très pratique pour faire des essais sans avoir à tout recommencer, c’est très rapide) puis je réalise les planches à la peinture à l’huile.

Vos compositions en plongée et contre-plongée sont-elles aussi inspirées de l’intérêt de Millet pour des techniques précurseurs du cinéma ?

Olivier Desvaux. Je n’ai pas pensé à cet aspect-là. Il s’agissait davantage de suivre le texte, de représenter la rencontre et aussi je souhaitais varier les cadrages et les compositions au sein de l’album.

Le labeur, la contrainte et le dénuement sont perceptibles dans vos illustrations. Quels moyens (en termes de composition, de couleur et de lumière) avez-vous mis en œuvre pour exprimer cette condition de vie des paysans sans terre ?

Olivier Desvaux. Je me suis inspiré des œuvres de Millet, de ses recettes, j’ai observé les postures des personnages, les jeux de couleurs et de contrastes. La planche 3, par exemple, est fortement inspirée de L’Angélus où les têtes dépassent de la ligne d’horizon tout en étant penchées vers la terre. L’attitude des personnages soulignée par le clair-obscur exprime déjà la fatigue à venir. Ces êtres sont comme des animaux qui migrent, qui suivent leur chemin. J’ai eu envie d’approfondir cette impression et de rendre hommage au travail de Millet, de retrouver et de rassembler ses contrastes de couleurs et de lumières.
À l’opposé, la planche 6 est éloignée de l’univers de Millet, il s’agit d’une scène de gourmandise et de désir. De même pour la planche 11, la dernière, qui traduit l’espoir d’une vie meilleure, même si le point de lumière sur l’épaule de la glaneuse assise au premier plan est un hommage à Millet, tout comme le panier sur la tête de Marie-Jeanne est une fantaisie inspirée du tableau Le Départ pour le travail.

Pourquoi avez-vous choisi de représenter le fils du garde juché sur une branche du cerisier, alors que le texte le fait apparaître de derrière l’arbre ?

Olivier Desvaux. Tout comme les oiseaux du texte représentent une concurrence, le garçon représente une menace. Je voulais accentuer cet aspect déjà illustré dans les deux planches précédentes (6 et 7) avec les oiseaux qui picorent en miroir des glaneuses ou qui viennent chiper la paille de l’épouvantail se moquant effrontément des paysans.

Vous avez choisi le temps de l’imparfait pour aborder ce récit, et l’infinitif et la forme de la comptine pour le glanage. S’agit-il de procédés narratifs classiques qui conviennent selon vous à ce contexte passé et à la situation ?

Michel Séonnet. Le présent passe, l’imparfait donne le sentiment d’une durée à quelque chose qui ne dure pas, qui peut être bref. L’imparfait ralentit le récit. Donne du poids. Dans les comptines, la langue n’est plus un simple outil de communication. On joue avec les mots. Il y a du plaisir, il y a un rapport actif à la langue et au réel, on ne subit plus. On retrouve cette fonction aujourd’hui dans le rap.

Votre récit regorge de contrastes : joie et fierté, devoir et honte, responsabilité et interdits, besoins sans désirs… Est-ce une façon de maintenir la tension narrative ou une volonté de laisser paraître une autre vie possible ?

Michel Séonnet. Quand on écrit on n’a pas de volonté. Je voulais simplement suivre Jeanne-Marie, être au plus près d’elle. Tout comme Millet est au plus près de ces femmes, dans la bienveillance, dans l’empathie. Il n’a pas un regard charitable sur ces « pauvres femmes ». Il les peint comme des personnes pleinement et totalement humaines.

RÉCEPTION

Eau, air, feu (de chaleur), terre bien sûr, mais aussi matières, textures et formes se ressentent, découlent du récit et des illustrations. L’œuvre de Millet est-elle toujours vivante ?

Michel Séonnet. Oui, il émane du tableau quelque chose de profondément vital : la chaleur, la respiration des femmes.

Olivier Desvaux. L’œuvre de Millet est vivante car c’est de la peinture et qu’elle donne envie. La peinture est un moyen d’expression qui permet de traduire l’environnement et le ressenti par rapport à celui-ci. Personnellement, je me sens vivant en peignant dans la nature, c’est une expérience en soi. De retour à l’atelier, je m’efforce de me la remémorer et d’en retranscrire les impressions. Et lorsque que je regarde la peinture de Millet je ressens cette même vie. Dans un musée, les peintures sont vivantes ! Pour moi ce sentiment de vie est propre à la peinture. Je ne porte pas du tout ce même regard sur la photo noir et banc dont l’intention ne m’apparaît que descriptive. Il en est de même pour les photos en couleurs qui m’apparaissent comme figées. Il me manque la vibration de la touche qui n’existe que dans la peinture et qui dit une sensibilité.

Pensez-vous le tableau Des glaneuses accessible aux enfants et pré-ados occidentaux du XXIe siècle ? En quoi selon vous, la peinture de Millet peut toucher le public d’aujourd’hui ?

Olivier Desvaux. Oui, je pense. Mais ils doivent voir le tableau en vrai, au format réel et dans sa vraie matière. C’est une peinture assez accessible, bien plus qu’une œuvre d’art contemporain. Il y a différentes lectures possibles, différents plans dans le tableau et des détails qui aident à donner du sens. Beaucoup de choses peuvent retenir l’attention des enfants : la lumière, la matière, la touche, un détail, etc. Et bien sûr le témoignage d’une époque, l’aspect narratif de l’œuvre. Enfin, l’écart entre la simplicité des outils du peintre et le rendu est un aspect très marquant pour les enfants : face à une œuvre aussi expressive et touchante, ils sont confrontés à la création.

Michel Séonnet. Tout peut être accessible à tous : la seule question est l’accès et les conditions d’accès aux œuvres. Je ferais volontiers le pari que dans certaines classes de quartiers populaires ces scènes sont parlantes. Pour beaucoup de ceux dont les familles ont des origines lointaines, le travail aux champs est quelque chose qui ne leur est pas étranger.

Que souhaiteriez-vous que cet album inspire aux enfants ?

Michel Séonnet. J’aimerais qu’ils aient de l’affection pour Jeanne-Marie. Qu’ils comprennent que le déterminisme n’est pas fatal, qu’ils aient envie de se rebeller et de chanter.